Dernières paroles

Dernières paroles

 

La longue série de premiers mots (cf. chronique Leurs premiers mots) ne peut se prolonger que par une chronique sur des propos ultimes.

Il est un personnage que l’on voit et entend s’éteindre, agoniser même avant de rendre le dernier soupir : Bergotte.

 

Stupéfiant Proust ! Cette scène, il est bien conscient qu’elle restera comme l’une des plus poignantes de son œuvre, à l’égal de l’annonce par Swann de sa disparition prochaine (cf. la chronique Comment déstabiliser la duchesse de Guermantes).

 

Tous les ingrédients sont réunis pour l’inscrire dans la tragédie pour l’éternité littéraire : la personnalité du doux Chantre, le plus beau tableau du monde, de fortes pensées sur l’art d’écrire… bref, la mort de Bergotte s’annonce du plus haut funèbre.

 

C’est mal connaître l’ami Marcel. À son goût, le drame pur l’est trop et doit être brisé. Alors, il introduit… des patates mal cuites ! Du coup, le morceau de bravoure se lézarde. À côté de l’infini s’installe la relativité des choses. En lieu et place d’un mot de la fin que l’Histoire retiendra, l’auteur propose une pensée qui rétrécit le personnage — ou le rend enfin humain, à chacun de choisir.

En cet instant tragique, Bergotte imagine la place que sa mort va prendre dans les journaux : pas même digne de la « une », mais reléguée dans la colonne des faits-divers.

Qu’il me soit permis un souvenir personnel. J’ai rencontré ce Bergotte-là sous les traits de Jean Lecanuet. Un jour que le Garde des Sceaux du président Giscard d’Estaing se rendait de Rouen à Paris, il a eu un accident de voiture. Son auto a fait des tonneaux et il a vu sa dernière heure arriver. C’était en 1978. Il l’a raconté devant moi et je lui ai banalement demandé s’il était vrai, qu’en un tel moment, toute votre vie surgissait dans vos yeux. Sa réponse continue de me stupéfier : « Alors là, pas du tout ! J’ai pensé : Claude François est mort ce matin et c’est lui qui fera la « une » des journaux ».

 

 

La mort de Bergotte dans La Prisonnière :

Il mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? (V)

 

Bonne question !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. C’est aussi la mort d’une illusion du Narrateur – la rédemption par l’art, quand celui-ci n’est que superficiel.

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