Charmante Guermantes

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Charmante Guermantes

 

Dire une chose, penser son contraire… La duchesse est duplice. Un adjectif l’illustre.

« Charmant » est assez proustien. Le mot, sous ses formes masculine et féminine, est présent 270 fois dans À la recherche du Temps perdu (I : 37 ; II : 45 ; III : 66 ; IV : 53 ; V : 25 ; VI : 17 ; VII : 27).

Vingt-trois occurrences sortent de la bouche d’Oriane de Guermantes. La plupart du temps, c’est pour qualifier une de ses connaissances : une Altesse, Odette de Crécy, la princesse de Parme, la comtesse Marie-Aynard de Marsantes, Hoyos, le roi Édouard, la princesse Marie-Hedwige de Guermantes, Mme Molé, Mme de Charleval, la sœur du prince de Chimay [la comtesse Greffulhe], sa mercière, Charles Swann, le marquis Alfred du Lau d’Allemans, le marquis, Henri « Quasimodo » de Breteuil.

 

Il peut arriver — tout arrive avec elle — qu’il faille prendre le mot d’Oriane au pied de la lettre. C’est vrai pour tous les hommes, rarement pour les femmes.

 

Pour elles, la duchesse use sarcastiquement du second degré. Si une Altesse peut être charmante, elle est surtout limitée ; les  « choses charmantes » d’Odette sont au passé, contrastant avec l’être idiot et immonde qu’est aujourd’hui Mme Swann ; les critères mondains dominent pour attribuer l’adjectif à une femme ; sa belle-sœur ne peut être « charmante » tout court, elle est aussi gratifiée d’un « loufoque » ; pour « charmante » qu’elle soit, Mme Molé n’en est pas moins une « petite dame ». Enfin, pour montrer le peu de cas qu’elle fait de ses congénères aristocratiques, elle assure qu’est « charmante » sa mercière tandis que Mme Putbus est « la lie de la société ». Il est des compliments plus gracieux.

 

Oriane de Guermantes joue encore du paradoxe quand elle évoque des situations. Est trouvé « charmant » un pays où l’on se délecte d’œufs pourris ; chez la mère de Saint-Loup, c’était (imparfait) « charmant » — suivi immédiatement, coup de pied de l’âne, par « autrefois ».

 

Une personne partage avec elle  l’art de l’habile contrepied, de l’adroite antithèse : Charles Swann. Lui seul — qui s’en étonnera — sait manier cet art du « charmant » à entendre à l’envers. À propos de mots d’esprit scabreux partagés avec Swann, elle parle de « plaisanteries d’un goût charmant ». Et quand il lui annonce sa mort prochaine, elle ne peut que s’ébahir : « Vous voulez plaisanter ? » Réponse de son fidèle ami : « Ce serait une plaisanterie d’un goût charmant », et il est précisé que c’est dit « ironiquement ». Cinglant. L’élève au moins aussi fort que la maîtresse…

 

Proust nous révèle enfin comment la duchesse prononce le mot, un double ch marquant sa délicatesse. Et c’est en harmonie avec son regard décrit deux fois « rêveur et charmant ».

 

La duchesse de Guermantes : des yeux qui fascinent, une bouche qui assassine !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Extraits

 

*Aussi Mme des Laumes put-elle secouer la tête, en pleine connaissance de cause, avec une appréciation juste de la façon dont le pianiste jouait ce prélude qu’elle savait par cœur. La fin de la phrase commencée chanta d’elle-même sur ses lèvres. Et elle murmura « C’est toujours charmant », avec un double ch au commencement du mot qui était une marque de délicatesse et dont elle sentait ses lèvres si romanesquement froissées comme une belle fleur, qu’elle harmonisa instinctivement son regard avec elles en lui donnant à ce moment-là une sorte de sentimentalité et de vague. (I, 237)

 

*Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste à temps, mais il finit mal ! dit-elle en riant.

— Il ne commence pas mieux, répondit Swann.

— En effet cette double abréviation !…

— C’est quelqu’un de très en colère et de très convenable qui n’a pas osé aller jusqu’au bout du premier mot.

— Mais puisqu’il ne devait pas pouvoir s’empêcher de commencer le second, il aurait mieux fait d’achever le premier pour en finir une bonne fois. Nous sommes en train de faire des plaisanteries d’un goût charmant, mon petit Charles, mais comme c’est ennuyeux de ne plus vous voir, ajouta-t-elle d’un ton câlin, j’aime tant causer avec vous. Pensez que je n’aurais même pas pu faire comprendre à cet idiot de Froberville que le nom de Cambremer était étonnant. Avouez que la vie est une chose affreuse. Il n’y a que quand je vous vois que je cesse de m’ennuyer. (I, 243)

 

*Swann, venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l’Altesse était partie : « Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu’elle ait approfondi la Critique de la Raison pure, mais elle n’est pas déplaisante. » — Je suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle était intimidée, mais vous verrez qu’elle peut être charmante. — Elle est bien moins embêtante que Mme XJ (la femme de l’académicien bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes. (II, 60)

 

*— Pourtant, voyez Swann, objecta M. d’Argencourt qui, venant enfin de comprendre le sens des paroles qu’avait prononcées sa cousine, était frappé de leur justesse et cherchait dans sa mémoire l’exemple de gens ayant aimé des personnes qui à lui ne lui eussent pas plu.

— Ah! Swann ce n’est pas du tout le même cas, protesta la duchesse. C’était très étonnant tout de même parce que c’était une brave idiote, mais elle n’était pas ridicule et elle a été jolie.

— Hou, hou, grommela Mme de Villeparisis.

— Ah! vous ne la trouviez pas jolie ? si, elle avait des choses charmantes, de bien jolis yeux, de jolis cheveux, elle s’habillait et elle s’habille encore merveilleusement. Maintenant, je reconnais qu’elle est immonde, mais elle a été une ravissante personne. Ça ne m’a fait pas moins de chagrin que Charles l’ait épousée, parce que c’était tellement inutile. (III, 158)

 

*— Je vous trouve tous aussi assommants, les uns que les autres avec cette affaire, dit la duchesse de Guermantes qui, au point de vue mondain, tenait toujours à montrer qu’elle ne se laissait mener par personne. Elle ne peut pas avoir de conséquence pour moi au point de vue des Juifs pour la bonne raison que je n’en ai pas dans mes relations et compte toujours rester dans cette bienheureuse ignorance. Mais, d’autre part, je trouve insupportable que, sous prétexte qu’elles sont bien pensantes, qu’elles n’achètent rien aux marchands juifs ou qu’elles ont « Mort aux Juifs » écrit sur leur ombrelle, une quantité de dames Durand ou Dubois, que nous n’aurions jamais connues, nous soient imposées par Marie-Aynard ou par Victurnienne. Je suis allée chez Marie-Aynard avant-hier. C’était charmant autrefois. Maintenant on y trouve toutes les personnes qu’on a passé sa vie à éviter, sous prétexte qu’elles sont contre Dreyfus, et d’autres dont on n’a pas idée qui c’est. (III, 165)

 

*Je sentis, au contraire, que Mme de Guermantes avait le désir de me faire goûter à ce qu’elle avait de plus agréable quand elle me dit, mettant d’ailleurs devant mes yeux comme la beauté violâtre d’une arrivée chez la tante de Fabrice et le miracle d’une présentation au comte Mosca :

— Vendredi vous ne seriez pas libre, en petit comité ? Ce serait gentil. Il y aura la princesse de Parme qui est charmante ; d’abord je ne vous inviterais pas si ce n’était pas pour rencontrer des gens agréables. (III, 264)

 

*Il fallait voir, parlant de femmes qu’elle n’aimait guère, comme elle changeait de visage aussitôt si on nommait, à propos de l’une, par exemple sa belle-sœur. « Oh ! elle est charmante », disait-elle d’un air de finesse et de certitude. La seule raison qu’elle en donnât était que cette dame avait refusé d’être présentée à la marquise de Chaussegros et à la princesse de Silistrie. Elle n’ajoutait pas que cette dame avait refusé de lui être présentée à elle-même, duchesse de Guermantes. (III, 264)

 

*Sans doute aussi Mme de Guermantes était sincère quand elle élisait une personne à cause de son intelligence. Quand elle disait d’une femme, il paraît qu’elle est « charmante », ou d’un homme qu’il était tout ce qu’il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas avoir d’autres raisons de consentir à les recevoir que ce charme ou cette intelligence, le Génie des Guermantes n’intervenant pas à cette dernière minute : plus profond, situé à l’entrée obscure de la région où les Guermantes jugeaient, ce génie vigilant empêchait les Guermantes de trouver l’homme intelligent ou de trouver la femme charmante s’ils n’avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L’homme était déclaré savant, mais comme un dictionnaire, ou au contraire commun avec un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible, ou parlait trop. (III, 316)

 

*« Je ne vois pas qu’il y ait nécessité à aller chez le ministre de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, pourquoi irais-je là-bas, je n’ai rien à y faire », disait la duchesse.

— Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant, s’écriait Mme de Gallardon.

— Mais c’est charmant aussi de rester au coin de son feu, répondait Mme de Guermantes. Les Courvoisier n’en revenaient pas, mais les Guermantes, sans imiter, approuvaient. (III, 333)

 

*— Mais, Basin, interrompit la duchesse, si vous voulez me dire que j’ai connu M. de Bornier, naturellement, il est même venu plusieurs fois pour me voir, mais je n’ai jamais pu me résoudre à l’inviter parce que j’aurais été obligée chaque fois de faire désinfecter au formol. Quant à ce dîner, je ne me le rappelle que trop bien, ce n’était pas du tout chez Zénaïde, qui n’a pas vu Bornier de sa vie et qui doit croire, si on lui parle de la Fille de Roland, qu’il s’agit d’une princesse Bonaparte qu’on prétend la fiancée du fils au roi de Grèce ; non, c’était à l’ambassade d’Autriche. Le charmant Hoyos avait cru me faire plaisir en flanquant sur une chaise à côté de moi cet académicien empesté. Je croyais avoir pour voisin un escadron de gendarmes. J’ai été obligée de me boucher le nez comme je pouvais pendant tout le dîner, je n’ai osé respirer qu’au gruyère ! (III, 342)

 

*Et puis dans les belles poésies de Victor Hugo, et il y en a, on rencontre souvent une idée, même une idée profonde. »

Et avec un sentiment juste, faisant sortir la triste pensée de toutes les forces de son intonation, la posant au delà de sa voix, et fixant devant elle un regard rêveur et charmant, la duchesse dit lentement :

— Tenez :

 

La douleur est un fruit, Dieu ne le fait pas croître

Sur la branche trop faible encor pour le porter,

 

ou bien encore :

 

Les morts durent bien peu,

Hélas, dans le cercueil ils tombent en poussière

Moins vite qu’en nos cœurs!

 

Et tandis qu’un sourire désenchanté fronçait d’une gracieuse sinuosité sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur Mme d’Arpajon le regard rêveur de ses yeux clairs et charmants. Je commençais à les connaître, ainsi que sa voix, si lourdement traînante, si âprement savoureuse. (III, 345-346)

 

*— Babal sait toujours tout! s’écria la duchesse de Guermantes. Je trouve charmant un pays où on veut être sûr que votre crémier vous vende des œufs bien pourris, des œufs de l’année de la comète. Je me vois d’ici y trempant ma mouillette beurrée. (III, 353)

 

*— Babal, vous êtes divin, vous savez tout, s’écria la duchesse.

— Mais vous-même, Oriane, vous m’avez appris des choses dont je ne me doutais pas, dit la princesse.

— Je dirai à Votre Altesse que c’est Swann qui m’a toujours beaucoup parlé de botanique. Quelquefois, quand cela nous embêtait trop d’aller à un thé ou à une matinée, nous partions pour la campagne et il me montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On n’avait jamais le temps d’aller bien loin. Maintenant qu’il y a l’automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l’intervalle il a fait lui-même un mariage encore beaucoup plus étonnant et qui rend tout difficile. Ah! Madame, la vie est une chose affreuse, on passe son temps à faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on connaît quelqu’un avec qui on pourrait aller en voir d’intéressantes, il faut qu’il fasse le mariage de Swann. (III, 362)

 

*— Ah! je ne suis pas de votre avis, dit Mme de Guermantes, qui trouvait que le prince allemand manquait de tact, je trouve le roi Édouard charmant, si simple, et bien plus fin qu’on ne croit. Et la reine est, même encore maintenant, ce que je connais de plus beau au monde. (III, 370)

 

*Je dis, au contraire, qu’à mon grand regret, je croyais que M. de Norpois ne m’aimait pas. « Vous vous trompez bien, me répondit Mme de Guermantes. Il vous aime beaucoup. Vous pouvez demander à Basin, si on me fait la réputation d’être trop aimable, lui ne l’est pas. Il vous dira que nous n’avons jamais entendu parler Norpois de quelqu’un aussi gentiment que de vous. Et il a dernièrement voulu vous faire donner au ministère une situation charmante. Comme il a su que vous étiez souffrant et ne pourriez pas l’accepter, il a eu la délicatesse de ne pas même parler de sa bonne intention à votre père qu’il apprécie infiniment. » (III, 370)

 

*— Voyons, Oriane, qu’est-ce que vous dites, dit M. de Guermantes. Marie bête ? Elle a tout lu, elle est musicienne comme le violon.

— Mais, mon pauvre petit Basin, vous êtes un enfant qui vient de naître. Comme si on ne pouvait pas être tout ça et un peu idiote. Idiote est du reste exagéré, non elle est nébuleuse, elle est Hesse-Darmstadt, Saint-Empire et gnan-gnan. Rien que sa prononciation m’énerve. Mais je reconnais, du reste, que c’est une charmante loufoque. D’abord cette seule idée d’être descendue de son trône allemand pour venir épouser bien bourgeoisement un simple particulier. Il est vrai qu’elle l’a choisi ! Ah! mais c’est vrai, dit-elle en se tournant vers moi, vous ne connaissez pas Gilbert ! Je vais vous en donner une idée : il a autrefois pris le lit parce que j’avais mis une carte à Mme Carnot… (III, 410)

 

*— C’est ce qu’on appelle la simplicité de Mme Molé, dit la duchesse avec ironie. Elle veut nous faire croire qu’elle n’avait pas de cartes et montrer son originalité. Mais nous connaissons tout ça, n’est-ce pas, mon petit Charles, nous sommes un peu trop vieux et assez originaux nous-mêmes pour apprendre l’esprit d’une petite dame qui sort depuis quatre ans. Elle est charmante, mais elle ne me semble pas avoir tout de même un volume suffisant pour s’imaginer qu’elle peut étonner le monde à si peu de frais que de laisser une enveloppe comme carte et de la laisser à dix heures du matin. Sa vieille mère souris lui montrera qu’elle en sait autant qu’elle sur ce chapitre-là. (III, 414)

 

*— Qu’est-ce que vous me dites là ? s’écria la duchesse en s’arrêtant une seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus et mélancoliques, mais pleins d’incertitude. Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d’efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. « Vous voulez plaisanter ? » dit-elle à Swann.

— Ce serait une plaisanterie d’un goût charmant, répondit ironiquement Swann. (III, 418)

 

*— Je ne sais pas ce que c’est Chaussepierre. — Le neveu de la vieille mère Chanlivault. — Je ne connais rien de tout ça. Qui est la femme, pourquoi me salue-t-elle ? — Mais, vous ne connaissez que ça, c’est la fille de Mme de Charleval, Henriette Montmorency. — Ah ! mais j’ai très bien connu sa mère, elle était charmante, très spirituelle. Pourquoi a-t-elle épousé tous ces gens que je ne connais pas ? Vous dites qu’elle s’appelle Mme de Chaussepierre ? » (IV, 51)

 

*Assez loin de nous, une merveilleuse et fière jeune femme se détachait doucement dans une robe blanche, toute en diamants et en tulle. Madame de Guermantes la regarda qui parlait devant tout un groupe aimanté par sa grâce.

— Votre sœur est partout la plus belle ; elle est charmante ce soir, dit-elle, tout en prenant une chaise, au prince de Chimay qui passait. (IV, 52)

 

*Je lui répondis que je craignais que le seul qui me fît envie ne fût trop peu élégant pour elle. « Qui est-ce ? » demanda-t-elle d’une voix menaçante et rauque, sans presque ouvrir la bouche. « La baronne Putbus. » Cette fois-ci elle feignit une véritable colère. « Ah ! non, ça, par exemple, je crois que vous vous fichez de moi. Je ne sais même pas par quel hasard je sais le nom de ce chameau. Mais c’est la lie de la société. C’est comme si vous me demandiez de vous présenter à ma mercière. Et encore non, car ma mercière est charmante. Vous êtes un peu fou, mon pauvre petit. En tous cas, je vous demande en grâce d’être poli avec les personnes à qui je vous ai présenté, de leur mettre des cartes, d’aller les voir et de ne pas leur parler de la baronne Putbus, qui leur est inconnue. » (IV, 87)

 

*Mais reine de l’Instant où elle savait vraiment vous combler, où elle ne pouvait se résoudre à vous laisser partir, Mme de Guermantes en était aussi l’esclave. Swann avait pu parfois, dans l’ivresse de la conversation, donner à la duchesse l’illusion qu’elle avait de l’amitié pour lui, il ne le pouvait plus. « Il était charmant », dit la duchesse avec un sourire triste en posant sur Gilberte un regard très doux qui, à tout hasard, pour le cas où cette jeune fille serait sensible, lui montrerait qu’elle était comprise et que Mme de Guermantes, si elle se fût trouvée seule avec elle et si les circonstances l’eussent permis, eût aimé lui dévoiler toute la profondeur de sa sensibilité. (VI, 116)

 

*« Est-ce que M. de Bréauté ou le prince d’Agrigente peuvent m’en donner une idée ? demanda-t-elle. — Oh ! pas du tout », s’écria Mme de Guermantes, qui avait un sentiment vif de ces différences provinciales et faisait des portraits sobres, mais colorés par sa voix dorée et rauque, sous le doux fleurissement de ses yeux de violette. « Non, pas du tout. Du Lau c’était le gentilhomme du Périgord, charmant, avec toutes les belles manières et le sans-gêne de sa province. À Guermantes, quand il y avait le roi d’Angleterre, avec qui du Lau était très ami, il y avait après la chasse un goûter… C’était l’heure où du Lau avait l’habitude d’aller ôter ses bottines et mettre de gros chaussons de laine. Hé bien, la présence du roi Édouard et de tous les grands-ducs ne le gênait en rien, il descendait dans le grand salon de Guermantes avec ses chaussons de laine, il trouvait qu’il était le marquis du Lau d’Allemans qui n’avait en rien à se contraindre pour le roi d’Angleterre. Lui et ce charmant Quasimodo de Breteuil, c’était les deux que j’aimais le plus. C’étaient, du reste, des grands amis à… (elle allait dire à votre père et s’arrêta net). (VI, 121)

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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