Une glycine au goût de madeleine

Tags :

Une glycine au goût de madeleine

 

C’est une de mes madeleines de Proust à moi : grignoter le cœur des fleurs de glycine.

Je le faisais enfant à Versailles où l’une de ces plantes grimpantes du genre wisteria ornait la grille d’entrée de la maison. Le pistil était délicatement sucré.

Et j’ai cessé jusqu’à ce que je m’installe l’an dernier à Illiers-Combray. Dans la rue de Chartres, près de chez moi, j’ai vu une glycine.

 

Une glycine à Illiers-Combray

Une glycine à Illiers-Combray

 

J’ai demandé à la propriétaire des lieux si je pouvais goûter les jolies fleurs qui embellissaient sa maison.

Sa permission accordée, je renouais avec mon rituel d’enfance.

Repérer une grappe.

Une grappe de la glycine

Une grappe de la glycine

 

Prendre une fleur.

Une fleur de glycine

Une fleur de glycine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ouvrir.

 

La fleur ouverte

La fleur ouverte

 

Retirer le pistil.

Le pistil d'une fleur de glycine (Photos PL)

Le pistil d’une fleur de glycine (Photos PL)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le grignoter. Le prodige a opéré. Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau que je mangeais enfant (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt notre belle maison grise, à Versailles, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur une rue d’Illiers-Combray.

Comme il s’agit de « mémoire involontaire », je ne puis reprendre la formule de Georges Pérec « Je me souviens » et dois utiliser « Il me revient ».

Il me revient que nous habitions le rez-de-chaussée et le premier étage d’un hôtel particulier.

Il me revient que nos voisins était aussi une famille nombreuse, les de Fontbrune, dont un fils se prénommait Tugdual.

Il me revient que notre autre voisin était Paul-Louis Weiller, industriel, familier des grands de ce monde et mécène, dont les réceptions perpétuaient celles des salons célébrés par Proust.

Il me revient qu’il y avait une véranda de fer et de verre et qu’un de mes neveux que l’on cherchait anxieux depuis des heures dormait tout simplement, caché par la porte grande ouverte.

Il me revient que nous avions une « bonne », qui s’appelait Marie.

Il me revient que la rue s’appelait du Maréchal Gallieni et que nous étions au 35.

Il me revient que les sœurs auxiliatrices y tenaient un couvent et que j’y avais effectué une retraite avant ma confirmation, m’estimant digne des plus louables éloges car j’y avais mangé du poisson sans rechigner alors que je le déteste.

Il me revient que le château de Versailles était tout près et que nous profitions des feux d’artifices.

Il me revient que mes parents « s’occupaient » — l’étape en-dessous de l’adoption — d’un garçon de l’Assistance publique qui venait jouer avec nous le week-end. Il s’appelait Roger, avait mon âge et est mort il y a peu.

Il me revient que nous allions rendre visite à une vieille tante — Madeleine — qui habitait un capharnaüm sans lumière rue du peintre Lebrun.

Il me revient que nous n’avions pas la télévision et que j’allais voir « Zorro » chez un ami de notre rue et que, sur le chemin du retour, je galopais sans cheval sur le trottoir.

Il me revient que la rue, d’un côté, débouchait sur le boulevard de la Reine et que, de l’autre, elle croisait la rue Berthier où j’achetais des caramels à un franc.

Il me revient que je partageais ma chambre avec mon jeune frère et que je faisais pipi au lit.

Il me revient que nous ne sommes jamais entrés au Trianon Palace devant lequel nous passions souvent et j’ai appris qu’il portait maintenant, accolé, le nom de Waldorf Astoria.

Il me revient que des autobus ont remplacé les dernières lignes de tramway en mars 1957, que ç’avait été la fête, que Maurice Chevalier était là et moi aussi.

Il me revient que le mois suivant la reine d’Angleterre est venue à Versailles où elle a été accueillie par le président Coty. J’étais dans la foule massée dans les rues et j’y ai prononcé mon premier bon mot. Au policier qui nous enjoignait de ne pas chercher à avancer davantage, j’ai répondu : « Ce n’est pas nous qui avançons, c’est le trottoir qui recule. » Je n’avais pas dix ans et les badauds qui m’ont entendu ont ri.

Il me revient que le maire d’alors était André Mignot.

Il me revient qu’avec mon petit frère j’ai eu une préceptrice, Mme Sarton, chez qui nous avons appris à lire et à écrire dans la bonne odeur de soupe qu’elle faisait entre deux cours et buvait de même.

Il ne me revient pas comment le propriétaire de l’hôtel particulier, qui occupait le second étage, y accédait puisque je n’ai aucun souvenir de lui.

 

Voilà ce qu’offre une fleur de glycine, plante qu’À la Recherche du Temps perdu ne cite qu’une fois dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

Et, comme la durée moyenne de la vie — la longévité relative — est beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si longtemps que se sont évanouis les chagrins que j’avais alors à cause de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que j’éprouve, chaque fois que je veux lire, en une sorte de cadran solaire les minutes qu’il y a entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d’un berceau de glycines.

 

Comme le montrent les photos en couleurs, la glycine d’Illiers-Combray est blanche. Il y en a de violettes, ce qu’était ma versaillaise. Il en est de même avec les aubépines proustiennes qui sont blanches ou roses, le Héros préférant les secondes car — ainsi que raconté dans Du côté de chez Swann« en couleur », par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le « magasin » de la Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. »

La glycine blanche n’est pas moins belle, mais elle ne fait resurgir que des souvenirs « en noir et blanc ».

 

Seules les fleurs de la glycine de Chine sont comestibles. Comment la reconnaître ? Elle s’enroule dans le sens contraire des aiguilles d’une montre (de gauche à droite). C’est l’inverse pour la glycine du Japon.

Si ça se trouve, c’est une nippone qui poussait à Versailles. Mais je n’en suis pas mort.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

Mon petit frère m’adresse une photo de sa maison près de Versailles avec sa glycine en fleur.

Glycine à Chaville (Photo OL)

Glycine à Chaville (Photo OL)

 

Dans quel sens s’enroule-t-elle ? Merci de répondre dans l’espace commentaires ci-dessous.

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

13 comments to “Une glycine au goût de madeleine”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Je viens d’observer, avec attention, les fleurs de ma Glycine et je n’y trouve aucune rotation, ni à droite ni à gauche, mais au contraire une répartition régulière et symétrique par rapport à la tige.Ma glycine, dont je consomme les pistils, par brassées, n’est donc ni senestre ni dextre mais benoîtement droite. La conséquence en est grave : je suis donc depuis des lustres à la fois empoisonné et non-empoisonné et dans des effets superposés, à l’instar du chat de Schrodinger, à la fois vivant et mort.
    Apprendre çà à mon âge!
    Proust mène à tout

  2. Boursouflé mais droit.

  3. patricelouis says: -#1

    Recherches immédiatement lancées pour découvrir qu’il existe effectivement des glycines non torsadées, c’est-à-dire à tige droite. Ni comestibles ni vénéneuses, elles ne peuvent alors qu’offrir l’immortalité. C’est ce que je veux croire.

  4. Elle est bien jolie, la glycine Madeleine de votre enfance, Patrice. J’en possède une, d’un bleu mauve délicat, un peu « fruit de mer », qui fait pendre ses grappes sur la terrasse… Mais hélas, Bobby Lapointe est passé par là, et je ne peux m’empêcher,à chaque fois que je la contemple, de poser la question existentielle : vaut-il mieux glisser dans la piscine, ou pisser dans la glycine ?

    (je me sauve, vous pourriez trouver que je piétine vos si jolis souvenirs !)

  5. J’en accepte l’augure.

  6. Chez nous la glycine, mauve, va plein sud avec un dernier regard vers le couchant.

  7. Quel hasard је ρensais écrire un article ideոtique à celui-là

  8. « il me revient », très beau texte. Je vais aller voir ma glycine mauve…

  9. Cher Monsieur, il s’agit sans conteste d’une glycine de Chine (la plus commune dans les jardins) qui, contrairement aux glycines japonaises, s’enroule dans le sens inverse des aiguilles d’une montre autour de son support.
    S’il existe des glycines non « torsadées », j’aimerais beaucoup savoir de quelle wisteria il s’agit.
    Quoi qu’il en soit, les fleurs des glycines de Chine sont consommables.
    Bien à vous
    Chantal Loreau

    • patricelouis says: -#2

      Me voilà rassuré, chère Chantal, même si je pense être mithridatisé d’avoir consommé tant de pistils dans ma jeunesse…

  10. Cher ami,
    Je découvre votre blog grâce à ma chère Laurence Grenier, la folle de Proust (j’en suis une autre), et je m’émeus que vous ayiez connu la même gourmandise que moi pour les glycines de mon enfance. Le cadre social en était tout autre et aurait pu faire l’objet de photos de Doineau, et cela m’émeut encore plus. Car pour parler de l’universlité de l’oeuvre de Proust, je dis souvent qu’un adolescent mongol viant dans une yourte au milieu des steppes comprendrait exactement de quoi il parlait.
    Amitiés proustiennes,
    Isabelle
    PS : le passage où Françoise prépare le dîner pour Noirpois est un de mes préférés.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et