Proust journaliste ?

Proust journaliste ?

 

Pas vraiment ! Ce n’est pas parce qu’il écrit dans des journaux que notre cher Marcel peut se targuer d’être un journaliste ?

La presse de son temps est bien différente de celle de maintenant — quoique (mais c’est un autre sujet).

Proust s’en sert pour tisser les fils de sa notoriété et ceux des amitiés utiles. C’est du spécial copinage : Je dis du bien de toi, n’oublie pas à la première occasion de me renvoyer l’ascenseur.

Prenons Le Figaro.

Le Figaro tient une place particulière au fil des pages d’À la Recherche du Temps perdu. Le quotidien bien pensant est présent dans les sept romans. C’est à ses colonnes que le Héros réserve ses articles et c’est à son directeur que Proust dédie Du côté de chez Swann : À Monsieur Gaston Calmette, Comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance. Il lui offrira un porte-cigarette de chez Tiffany pour l’avoir recommandé à l’éditeur Fasquelle, même si le roman est finalement publié par Grasset.

Le quotidien, alors installé rue Drouot, est accueillant au chroniqueur. Ses articles mondains sont d’une ineffable complaisance, d’un insondable snobisme, d’une inaltérable superficialité.

 

Liste des publications proustiennes

1900 :

Pèlerinages ruskiniens en France (13 février)

1903 : Un salon historique, Le Salon de S.A.I. la princesse Mathilde, signé Dominique (25 février) ;

Le Salon de Madeleine Lemaire, signé Dominique (11 mai) ;

Le Salon de la princesse de Polignac (septembre)

1904 :

« Salon » de la comtesse d’Haussonville, signé Horatio (4 janvier) ;

Fête chez Montesquiou à Neuilly, « salon », pastiche de Balzac signé Horatio (18 janvier) ;

Le Salon de la Comtesse Potocka, signé Horatio (13 mai) ;

La Mort des Cathédrales (16 août)

1905 :

Le Salon de la comtesse de Guerne (7 mai)

1907 :

Sentiments filiaux d’un parricide (1er février). Proust se fait là fait-diversier, écrivant sur l’assassinat de Mme Van Blarenberghe, épouse du président de la Compagnie des chemins de fer de l’Est, par son fils qu’il connaît. Le meurtrier y est comparé à Œdipe et défendu avec lyrisme. Un chef d’édition coupe au marbre la fin qui l’exalte comme un geste de héros tragique. Proust en fait un drame.

Journées de lecture, à propos des Mémoires de la comtesse de Boigne (20 mars) ;

Les Éblouissements d’Anna de Noailles (15 juin) ;

Une grand’mère (juillet) ;

Impressions de route en automobile (19 novembre).

1908 :

Les pastiches : ils sont consacrés à un fait-divers, l’affaire Lemoine. Un ingénieur escroc prétend connaître le secret de la fabrication du diamant et, à la suite d’expériences truquées, il reçoit un million-or de Sir Julius Werner, président de la De Beers. Sur plainte de Werner, le coupable est interrogé en janvier 1908, puis jugé en juillet 1909 et condamné à six ans de prison.

Pastiches d’Honoré de Balzac, Émile Faguet, Jules Michelet, les frères Goncourt (22 février) ; Pastiches de Gustave Flaubert et Sainte-Beuve (14 mars) ; Pastiche d’Ernest Renan (21 mars).

1909 :

Pastiche d’Henri de Régnier (6 mars).

Les Pastiches intègrent Pastiches et Mélanges, édité par la NRF en 1919.

1912 :

Épines blanches, Épines roses (21 mars). C’est un extrait de Combray. Actualité oblige, le quotidien ajoute un surtitre, Au seuil du printemps, et croit bon d’ajouter, à propos de l’hiver, « qui s’achève aujourd’hui ». Proust en pique une crise ;

L’Église de village (3 septembre).

 

 

Les extraits concernant Le Figaro :

I : 4 ; – ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots : « de la collection de M. Charles Swann », nous dit : « Vous avez vu que Swann a « les honneurs » du Figaro ? — Mais je vous ai toujours dit qu’il avait beaucoup de goût », dit ma grand’mère… Les sœurs de ma grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla… il y a des jours où la lecture des journaux me semble fort agréable… », interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. « Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent ! » enchérit ma tante Céline.

 

II : 1 – [Mme Swann :] — « Mais Bergotte vient bien, lui ? Est-ce que vous trouvez que ce qu’il écrit n’est pas bien. Cela sera même mieux bientôt, ajoutait-elle, car il est plus aigu, plus concentré dans le journal que dans le livre où il délaie un peu. J’ai obtenu qu’il fasse désormais le « leader article » dans le Figaro. Ce sera tout à fait « the right man in the right place. »

 

III : 2 – J’avais rejeté à mes pieds le Figaro que tous les jours je faisais acheter consciencieusement depuis que j’y avais envoyé un article qui n’y avait pas paru;… cette voiture eût mérité de demeurer plus mémorable pour moi que celle du docteur Percepied sur le siège de laquelle j’avais composé cette petite description—précisément retrouvée il y avait peu de temps, arrangée, et vainement envoyée au Figaro—des cloches de Martinville…

 

IV : 2 – une femme du monde n’a rien à faire, et en voyant dans le Figaro : « Hier le prince et la princesse de Guermantes ont donné une grande soirée, etc. », elle s’exclame : « Comment ! j’ai, il y a trois jours, causé une heure avec Marie Gilbert sans qu’elle m’en dise rien ! » et elle se casse la tête pour savoir ce qu’elle a pu faire aux Guermantes… pour ceux dont la vie mondaine consiste seulement à lire le compte rendu des matinées et soirées, dans le Gaulois ou le Figaro, sans être jamais allés à aucune.

 

V : 6 – Je sonnais Françoise. J’ouvrais le Figaro. J’y cherchais et constatais que ne s’y trouvait pas un article, ou prétendu tel, que j’avais envoyé à ce journal et qui n’était, un peu arrangée, que la page récemment retrouvée, écrite autrefois dans la voiture du docteur Percepied, en regardant les clochers de Martinville… Françoise m’apporta le Figaro. Un seul coup d’œil me permit de me rendre compte que mon article n’avait toujours pas passé… je dis à la petite crémière : « Seriez-vous assez bonne pour me passer le Figaro qui est là, il faut que je regarde le nom de l’endroit où je veux vous envoyer. » Aussitôt, en prenant le journal, elle découvrit jusqu’au coude la manche rouge de sa jaquette et me tendit la feuille conservatrice d’un geste adroit et gentil qui me plut par sa rapidité familière, son apparence moelleuse et sa couleur écarlate. Pendant que j’ouvrais le Figaro, pour dire quelque chose et sans lever les yeux, je demandai à la petite : « Comment s’appelle ce que vous portez là en tricot rouge, c’est très joli. » Elle me répondit : « C’est mon golf. » Car, par une déchéance habituelle à toutes les modes, les vêtements et les mots qui, il y a quelques années, semblaient appartenir au monde relativement élégant des amies d’Albertine, étaient maintenant le lot des ouvrières. « Ça ne vous gênerait vraiment pas trop, dis-je en faisant semblant de chercher dans le Figaro, que je vous envoie même un peu loin ? »… jusqu’au moment où j’avais rouvert le Figaro

 

VI : 13 – J’ouvris le Figaro. Quel ennui ! Justement le premier article avait le même titre que celui que j’avais envoyé et qui n’avait pas paru, mais pas seulement le même titre, … voici quelques mots absolument pareils. Cela, c’était trop fort. J’enverrais une protestation. Mais ce n’étaient pas que quelques mots, c’était tout, c’était ma signature. C’était mon article qui avait enfin paru !… Aussi pour le lire, fallait-il que je cessasse un moment d’en être l’auteur, que je fusse l’un quelconque des lecteurs du Figaro… comme si j’étais un autre Monsieur qui vient d’ouvrir le Figaro… me permettre d’imaginer ce qu’avait pu penser le public – abonnés et acheteurs – du Figaro… l’étonnement du lecteur qui, cherchant dans le Figaro, à la place habituelle, les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise, tombe au lieu de cela sur la liste des personnes qui ont fait des cadeaux de noce à Mlle de Mortemart… À propos d’Elstir je l’ai nommé hier dans un article du Figaro. Est-ce que vous l’avez lu ? – Vous avez écrit un article dans le Figaro ? s’écria M. de Guermantes avec la même violence que s’il s’était écrié : « Mais c’est ma cousine. – Oui, hier. – Dans le Figaro, vous êtes sûr ? Cela m’étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro, et s’il avait échappé à l’un de nous l’autre l’aurait vu. N’est-ce pas, Oriane, il n’y avait rien. » Le duc fit chercher le Figaro et se rendit qu’à l’évidence, comme si, jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j’eusse fait erreur sur le journal où j’avais écrit. « Quoi ? je ne comprends pas, alors vous avez fait un article dans le Figaro ? » me dit la duchesse, faisant effort pour parler d’une chose qui ne l’intéressait pas… Un cabinet de lecture lui avait communiqué le Figaro… il écrivit lui-même quelques années plus tard un article dans le Figaro et désira me signaler immédiatement cet événement… [Bloch :] « le journal du sabre et du goupillon, des five o’clock, sans oublier le bénitier. »

 

VII : 4 – « Mais c’était lui qui m’avait écrit pour mon article du Figaro ! » m’écriai-je en apprenant qu’il s’appelait Sanilon… une note mondaine subrepticement envoyée au Figaro ou au Gaulois aurait fait savoir à plus de monde que n’en pouvait tenir la salle à manger du Majestic que Brichot avait dîné avec la duchesse de Duras… il avait dit cela devant M. Caillaux atterré disait le Figaro… Ainsi quand j’avais autrefois fait mon article pour le Figaro…

 

Avant d’avoir son rond de serviette au Figaro, Marcel Proust a collaboré au Gaulois.

1894 :

Une fête littéraire à Versailles, sur une soirée [30 mai] de Robert de Montesquiou signé « Tout Paris » (début juin) ; Portraits de peintres (juin) ; La Mort de Baldassare Silvande (octobre).

1895 :

Un dimanche au conservatoire, article sur Saint-Saëns (14 janvier) ; Figures parisiennes (11 décembre).

En 1897, le journal publie le compte rendu d’un dîner chez Proust offert pour Anatole France et Robert de Montesquiou (après le 24 mai).

 

Salut, confrère !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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