Présence de la préséance

Présence de la préséance

 

Proust n’est pas Saint-Simon, mais il n’est pas moins calé en étiquette.

Partons à la recherche du mot « préséance » dans À la Recherche du Temps perdu. Trois occurrences se présentent :

 

*[La marquise de Villeparisis :] Ma mère qui était pourtant la personne la plus simple du monde, mais qui avait encore des idées qui viennent d’un autre temps et que déjà je ne comprenais pas très bien, n’avait pas voulu d’abord se laisser présenter à Mme de Praslin qui n’était que Mlle Sebastiani, tandis que celle-ci, parce qu’elle était duchesse, trouvait que ce n’était pas à elle à se faire présenter. Et par le fait, ajoutait Mme de Villeparisis oubliant qu’elle ne comprenait pas ce genre de nuances, n’eût-elle été que Mme de Choiseul que sa prétention aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout ce qu’il y a de plus grand, ils sortent d’une sœur du roi Louis le Gros, ils étaient de vrais souverains en Bassigny. J’admets que nous l’emportons par les alliances et l’illustration, mais l’ancienneté est presque la même. Il était résulté de cette question de préséance des incidents comiques, comme un déjeuner qui fut servi en retard de plus d’une grande heure que mit l’une de ces dames à accepter de se laisser présenter. (II)

 

*Tout près de nous, M. de Cambremer, qui était déjà assis, esquissa, en voyant M. de Charlus debout, le mouvement de se lever et de lui donner sa chaise. Cette offre ne correspondait peut-être, dans la pensée du marquis, qu’à une intention de vague politesse. M. de Charlus préféra y attacher la signification d’un devoir que le simple gentilhomme savait qu’il avait à rendre à un prince, et ne crut pas pouvoir mieux établir son droit à cette préséance qu’en la déclinant. Aussi s’écria-t-il : « Mais comment donc ! Je vous en prie ! Par exemple !» Le ton astucieusement véhément de cette protestation avait déjà quelque chose de fort « Guermantes », qui s’accusa davantage dans le geste impératif, inutile et familier avec lequel M. de Charlus pesa de ses deux mains, et comme pour le forcer à se rasseoir, sur les épaules de M. de Cambremer, qui ne s’était pas levé : « Ah ! voyons, mon cher, insista le baron, il ne manquerait plus que ça ! Il n’y a pas de raison ! de notre temps on réserve ça aux princes du sang. » (IV)

 

*[Charlus :] « Bonsoir, Madame de Montesquiou, c’était merveilleux, n’est-ce pas ? Je n’ai pas vu Hélène, dites-lui que toute abstention générale, même la plus noble, autant dire la sienne, comporte des exceptions, si celles-ci sont éclatantes, comme c’était ce soir le cas. Se montrer rare, c’est bien, mais faire passer avant le rare, qui n’est que négatif, le précieux, c’est mieux encore. Pour votre sœur, dont je prise plus que personne la systématique absence là où ce qui l’attend ne la vaut pas, au contraire, à une manifestation mémorable comme celle-ci sa présence eût été une préséance et eût apporté à votre sœur, déjà si prestigieuse, un prestige supplémentaire. » (V)

 

Qui se présente à qui ? A qui offre-t-on sa chaise ? La présence est-elle une préséance ? Autant d’angoissantes questions que la roture ne se pose pas, ignorant son bonheur de ne pas devoir sacrifier aux règles aristocratiques.

 

Poursuivons notre chasse. Même si le mot n’est pas écrit, la chose est là dans d’autres passages de l’œuvre proustienne.

 

*[Charlus :] Notre cri d’armes, quand nous avons quitté celui des ducs de Brabant, a été «Passavant». De sorte qu’il est, en somme, assez légitime que ce droit d’être partout les premiers, que nous avions revendiqué pendant tant de siècles à la guerre, nous l’ayons obtenu ensuite à la Cour. Et dame, il nous y a toujours été reconnu. Je vous citerai encore comme preuve la princesse de Baden. Comme elle s’était oubliée jusqu’à vouloir disputer son rang à cette même duchesse de Guermantes de laquelle je vous parlais tout à l’heure, et avait voulu entrer la première chez le Roi en profitant d’un mouvement d’hésitation qu’avait peut-être eu ma parente (bien qu’il n’y en eût pas à avoir), le Roi cria vivement : «Entrez, entrez, ma cousine, Madame de Baden sait trop ce qu’elle vous doit.» Et c’est comme duchesse de Guermantes qu’elle avait ce rang, bien que par elle-même elle fût d’assez grande naissance puisqu’elle était par sa mère nièce de la Reine de Pologne, de la Reine d’Hongrie, de l’Électeur Palatin, du prince de Savoie-Carignan et du prince d’Hanovre, ensuite Roi d’Angleterre. (IV)

 

Deux nous viennent à l’esprit, concernant des Croy, fictifs, mais qui sont peut-être inspirés de la maison de Croÿ — prononcer Crouï — qui a donné naissance à deux cardinaux, sept évêques, un grand-bouteiller, un grand-maître et un maréchal de France, six chevaliers de l’Ordre du Saint-Esprit, un tuteur, parrain et premier ministre de Charles Quint, un grand chambellan et premier ministre de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, un grand-maître et plusieurs maréchaux de l’Empire ; un grand-écuyer du roi d’Espagne et un autre près d’Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, un gouverneur-général des Pays-Bas treize généraux des armées bourguignonne, impériale et espagnole et sept généraux au service de la France, un généralissime des armées du tsar Pierre le Grand, quatre chefs du Conseil des finances aux Pays-Bas, un surintendant des finances de Philippe III, roi d’Espagne,  un grand nombre d’ambassadeurs et de ministres plénipotentiaires aux diètes de l’Empire, en France, en Espagne, en Italie et en Angleterre, des députés, des sénateurs et pairs de France.

La légende veut même que, dans son château, le duc de Croÿ aurait fait peindre une représentation du Déluge où un personnage nageant à côté de l’arche aurait été figuré tendant un parchemin à Noé en déclarant : « Sauvez les titres de la maison de Croÿ. »

Il n’y a pas là de quoi impressionner un Guermantes tel le baron de Charlus :

 

*[Charlus à M. de Cambremer et à Morel :] Nous [les Guermantes] avions le pas sur tous les princes étrangers ; je pourrais vous en donner cent exemples. La princesse de Croy ayant voulu, à l’enterrement de Monsieur, se mettre à genoux après ma trisaïeule, celle-ci lui fit vertement remarquer qu’elle n’avait pas droit au carreau, le fit retirer par l’officier de service et porta la chose au Roi, qui ordonna à Mme de Croy d’aller faire des excuses à Mme de Guermantes chez elle. (IV)

*Comment, M. de Charlus vainement attendu tous les jours de l’année par tant d’ambassadeurs et de duchesses, ne dînant pas avec le prince de Croy parce qu’on donne le pas à celui-ci, M. de Charlus, tout le temps qu’il dérobe à ces grandes dames, à ces grands seigneurs, le passait chez la nièce d’un giletier ! (V)

 

Le monde à l’envers ! Ce renversement des priorités, Charlus le récidive avec une altesse et un travailleur :

*M. de Charlus laissa mourir une reine plutôt que de manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur d’omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé. (IV)

 

Quant à savoir à quelle occasion un homme doit tenir son chapeau chez lui…

*— Ah! c’est bien évocateur d’un temps assez pernicieusement philistin, car c’était sans doute une habitude universelle d’avoir son chapeau à la main chez soi, dit Bloch, désireux de profiter de cette occasion si rare de s’instruire, auprès d’un témoin oculaire, des particularités de la vie aristocratique d’autrefois, tandis que l’archiviste, sorte de secrétaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards attendris et semblait nous dire : « Voilà comme elle est, elle sait tout, elle a connu tout le monde, vous pouvez l’interroger sur ce que vous voudrez, elle est extraordinaire. »

— Mais non, répondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus près d’elle le verre où trempaient les cheveux de Vénus que tout à l’heure elle recommencerait à peindre, c’était une habitude à M. Molé, tout simplement. Je n’ai jamais vu mon père avoir son chapeau chez lui, excepté, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi étant partout chez lui, le maître de la maison n’est plus qu’un visiteur dans son propre salon. (III)

Chapeau !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Présence de la préséance”

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  1. Et entre la duchesse de Guermantes et la princesse de Guermantes?

  2. Anticipons une chronique à venir :
    Selon les spécialistes consultés, il n’y a pas de princes en France, hors les princes de sang, membres de la famille royale.
    Ceux qui portent le titre sont donc des étrangers, le royaume n’admettant pas de principauté en son sein.
    Lors de certaines conquêtes, il pouvait arriver que les princes arrivent à la Cour de France, ils prenaient bien sûr préséance après les membres de la famille royale et les ducs.
    S’il n’y a pas de franche hiérarchie nobiliaire en France dans les titres reconnus (duc, marquis, comte, vicomte, baron, chevalier), le cas du premier est particulier : il est au-dessus de tout autre noble du royaume en termes de préséance, les princes du sang mis à part. Cette spécificité vient du fait que la plupart des duchés sont d’origine médiévale, et sont d’anciens territoires indépendants. Il était donc difficile au roi d’inféoder ces seigneurs ayant les mêmes pouvoirs qu’un prince sans leur conférer une préséance. De plus, la plupart des membres de la famille royale portaient des titres ducaux ; cela a permis au titre de duc de prendre préséance sur les autres titres.
    Moralité : la duchesse de Guermantes a la préséance sur sa cousine.

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