Élémentaire, la particule

Élémentaire, la particule

 

Plaçons-nous sous le patronage du docteur Cottard qui, dans Du côté de chez Swann, « était curieux de savoir comment était fait ce qu’il appelait un « de »… 

 

Il y a les particules élémentaires, constituants fondamentaux de l’univers. Subatomiques, elles sont qualifiées d’élémentaires parce qu’elles ne résultent pas de l’interaction d’autres particules plus « petites ». Ce sont les électrons, les quarks, les fermions, les gluons, les bosons.

Vous avez dit boson ? Celui que les proustiens connaissent n’est pas une particule mais il en a une.

Il y en a même deux : Boson de Guermantes dont Basin, le duc, montre le portrait à Swann — « C’est Boson, je ne sais plus quel numéro, de Guermantes. Mais ça, je m’en fous ». Le second est Charles Frédéric Boson de Talleyrand-Périgord dont Charlus pleure l’absence : « Boson de Talleyrand, mort ! »

 

La particule en question est « de » ou « d’ ». Elle ne prouve pas la noblesse ni son absence. À l’origine, la particule atteste d’une filiation, d’une origine géographique. Des roturiers portent un nom à rallonge, comme 90 % des nobles. Mais, sur le sujet, plutôt que d’afficher des réflexions savantes, je préfère rechercher la protection de deux grands auteurs.

 

M. de Talleyrand est le premier, qui aurait dit : « Je préfère la partie tête à la particule. » (J’ai connu la formule quand Philippe Meyer l’a popularisée à France Inter). Quant à Alphonse Allais, il est catégorique : « Il est toujours avantageux de porter un titre nobiliaire. Être de quelque chose, ça pose un homme, comme être de garenne, ça pose un lapin. »

 

Et dans À la Recherche du Temps perdu ? La particule nobiliaire est évoquée quatre fois, pour en montrer la complexité d’utilisation :

 

*Quand tous les invités furent partis, Mme Verdurin dit à son mari :

— As-tu remarqué comme Swann a ri d’un rire niais quand nous avons parlé de Mme La Trémoïlle ?

Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour montrer qu’ils n’étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait d’imiter leur fierté, mais n’avait pas bien saisi par quelle forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler l’emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les de La Trémoïlle ou plutôt par une abréviation en usage dans les paroles des chansons de café-concert et les légendes des caricaturistes et qui dissimulait le de, les d’La Trémoïlle, mais elle se rattrapait en disant : « Madame La Trémoïlle. » (I)

 

*[Le duc de Guermantes sur Bloch :] Bref, la tante Madeleine [de Villeparisis], qui n’a pas sa langue dans sa poche, lui a riposté : « Hé, Monsieur, que garderez-vous alors pour M. de Bossuet. » (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre, monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.) C’était à payer sa place. (III)

 

*Dans d’autres groupes mondains, quand on parlait des Chenouville, l’habitude était (du moins chaque fois que la particule était précédée d’un nom finissant par une voyelle, car dans le cas contraire on était bien obligé de prendre appui sur le de, la langue se refusant à prononcer Madam’ d’ Ch’nonceaux) que ce fût l’e muet de la particule qu’on sacrifiât. On disait : « Monsieur d’Chenouville ». Chez les Cambremer la tradition était inverse, mais aussi impérieuse. C’était l’e muet de Chenouville que, dans tous les cas, on supprimait. Que le nom fût précédé de mon cousin ou de ma cousine, c’était toujours de « Ch’nouville » et jamais de Chenouville.  (IV)

 

*Je sais le portrait de Favart dont vous voulez parler, dit M. de Charlus. J’en ai vu une très belle épreuve chez la comtesse Molé. » Le nom de la comtesse Molé produisit une forte impression sur Mme Verdurin. « Ah ! vous allez chez Mme de Molé », s’écria-t-elle. Elle pensait qu’on disait la comtesse Molé, Madame Molé, simplement par abréviation, comme elle entendait dire les Rohan, ou, par dédain, comme elle-même disait : Madame La Trémoïlle. Elle n’avait aucun doute que la comtesse Molé, connaissant la reine de Grèce et la princesse de Caprarola, eût autant que personne droit à la particule, et pour une fois elle était décidée à la donner à une personne si brillante et qui s’était montrée fort aimable pour elle. Aussi, pour bien montrer qu’elle avait parlé ainsi à dessein et ne marchandait pas ce « de » à la comtesse, elle reprit : «Mais je ne savais pas du tout que vous connaissiez Madame de Molé ! » comme si ç’avait été doublement extraordinaire et que M. de Charlus connût cette dame et que Mme Verdurin ne sût pas qu’il la connaissait. (IV)

 

Si le mot est rare, la chose est omniprésente. Combien de fois, selon vous, « M. de » ou « Mme de » apparaissent-ils dans la Recherche ?

 

Réponse demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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