Fiche — Roi et la reine d’un îlot d’Océanie, le (Balbec)

Roi et la reine d’un îlot d’Océanie, le [II, III]

Souverains étrangers

 

Personnages fictifs.

 

Citoyens français.

 

 

À Balbec, un homme et sa maîtresse descendus au Grand-Hôtel s’affichent souverains d’un confetti du Pacifique peuplé par des sauvages. Lui se fait appeler « Majesté » et elle distribue des pièces de monnaies sur des habitants qui lui crient « Vive la Reine ». Le petit groupe d’hommes de loi bourgeois en vacances les méprise, notant que n’importe qui peut louer une cabine royale et que le pseudo roi est un Guignol.

Le Héros voudrait inspirer de la sympathie à celui qu’il considère comme un aventurier.

Le notaire marque ses distantes en signalant au maître d’hôtel qu’il n’est pas roi.

Le bâtonnier parle de fléau et de canaille, tandis que l’épouse du notaire veut donner une gifle à la fausse souveraine.

À Doncières, le Héros se souvient qu’il trouvait ce couple énorme et désormais inexistant.

 

 

Inspiration :

*Jacques Lebaudy, fondateur fou d’un Empire du Sahara (1868-1919).

 

 

*Ils [le petit groupe du Grand-Hôtel] affectaient une attitude de méprisante ironie à l’égard d’un Français qu’on appelait Majesté et qui s’était, en effet, proclamé lui-même roi d’un petit îlot de l’Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l’hôtel avec sa jolie maîtresse, sur le passage de qui quand elle allait se baigner, les gamins criaient : «Vive la reine!» parce qu’elle faisait pleuvoir sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le bâtonnier ne voulaient même pas avoir l’air de la voir, et si quelqu’un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir que c’était une petite ouvrière.

— Mais on m’avait assuré qu’à Ostende ils usaient de la cabine royale.

— Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que lui avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu’il n’avait pas à connaître ce souverain de Guignol.

— Ah, vraiment, c’est intéressant! il y a tout de même des gens!…

Et sans doute tout cela était vrai, mais c’était aussi par ennui de sentir que pour une bonne partie de la foule ils n’étaient, eux, que de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine prodigues de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier, au passage de ce qu’ils appelaient un carnaval, éprouvaient tant de mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant de laquelle était leur ami le maître d’hôtel, qui, obligé de faire bon visage aux souverains plus généreux qu’authentiques, cependant tout en prenant leur commande, adressait de loin à ses vieux clients un clignement d’œil significatif. (II, 176)

*J’aurais voulu inspirer de la sympathie même à l’aventurier qui avait été roi d’une île déserte en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j’aimais à supposer qu’il cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût peut-être prodigué pour moi seul des trésors d’affection (II, 181)

*Quant au bâtonnier, la première émotion de cette entrevue une fois passée, comme les autres jours, on l’entendait par moments s’adressant au maître d’hôtel :

— Mais moi je ne suis pas roi, Aimé; allez donc près du roi; dites, Premier, cela a l’air très bon ces petites truites-là, nous allons en demander à Aimé. Aimé cela me semble tout à fait recommandable ce petit poisson que vous avez là-bas : vous allez nous apporter de cela, Aimé, et à discrétion. (II, 186)

*Ma grand’mère prit congé de Mme de Villeparisis pour que nous pussions rester à respirer l’air un instant de plus devant l’hôtel, en attendant qu’on nous fît signe à travers le vitrage que notre déjeuner était servi. On entendit un tumulte. C’était la jeune maîtresse du roi des sauvages, qui venait de prendre son bain et rentrait déjeuner.

— Vraiment c’est un fléau, c’est à quitter la France! s’écria rageusement le bâtonnier qui passait à ce moment.

Cependant la femme du notaire attachait des yeux écarquillés sur la fausse souveraine.

— Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m’agace en regardant ces gens-là comme cela, dit le bâtonnier au président. Je voudrais pouvoir lui donner une gifle. C’est comme cela qu’on donne de l’importance à cette canaille qui naturellement ne demande qu’à ce que l’on s’occupe d’elle. Dites donc à son mari de l’avertir que c’est ridicule; moi je ne sors plus avec eux s’ils ont l’air de faire attention aux déguisés. (II, 194)

*Ces théories de Saint-Loup me rendaient heureux. Elles me faisaient espérer que peut-être je n’étais pas dupe dans ma vie de Doncières, à l’égard de ces officiers dont j’entendais parler en buvant du sauternes qui projetait sur eux son reflet charmant, de ce même grossissement qui m’avait fait paraître énormes, tant que j’étais à Balbec, le roi et la reine d’Océanie, la petite société des quatre gourmets, le jeune homme joueur, le beau-frère de Legrandin, maintenant diminués à mes yeux jusqu’à me paraître inexistants. (III, 75)

 

 

 


CATEGORIES : Personnage fictif, Roturier/ière, Souverain/ AUTHOR : patricelouis

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