Patrice le champi ?

Patrice le champi ?

 

On en apprend à tout âge, mais je n’imaginais pas qu’à l’automne de ma vie, on me révèlerait que je descendais d’un enfant trouvé. Les mânes de mes aïeux, roturiers parfaitement traçables, ont dû en avoir les os blanchis d’effroi.

C’est à la fougueuse Clopine Trouillefou que je dois ce scoop. Hier, dans un échange autour de ma chronique intitulée « Votre vrai nom, c’est quoi ? », celle dont je n’aurais pas deviné que son nom était un pseudonyme s’est crue interpelée et a fait, à 9 h 8, une longue réponse fort littéraire dans l’espace réservé aux commentaires.

De fil en aiguille, elle en a été conduite à 11 h 17, m’apostropher sur mon identité : « Mais au fait, votre nom « Patrice Louis », savez-vous vraiment d’où il vient ? J’ai entendu dire que les patronymes qui ont une forme de prénom, comme le vôtre, venaient d’un aïeul « enfant trouvé » : il était coutumier aux religieuses recueillant les bébés anonymes de leur attribuer le nom du saint fêté le jour de l’accueil de l’enfant. Est-ce le cas, pour vous ? »

Ce que l’excellente Clopine n’osait me dire mais qu’elle me suggérait fortement, c’est que j’avais tout intérêt à creuser l’hypothèse que je sois moi-même un ancien bébé délaissé par ses parents. Enfin, c’est ainsi que j’ai interprété son invitante et entêtante sollicitude.

Ma réponse fut nette : « Mes origines sont connues et identifiées : il n’y a pas de « champi », « enfant abandonné dans les champs » dans mes aïeux. »

Faisant preuve d’un esprit d’à propos assez remarquable, j’ai ajouté une allusion à François le Champi, personnage de George Sand cher au Héros dans Du côté de chez Swann. L’ouvrage qui porte son nom est l’un de ceux que sa grand’mère s’apprête à lui offrir pour sa fête et que sa mère propose de lui lire le soir du baiser manqué : « C’était la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les Maîtres Sonneurs. […] Maman s’assit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples — à moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de raison d’exister qu’en soi, — une émanation troublante de l’essence particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers, ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea ; elle me parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait, quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et si doux de « Champi » qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. »

Un exemplaire de François le Champi est posé sur le guéridon près du lit du jeune Marcel Proust dans la Maison de tante Léonie à Illiers-Combray.

La chambre de Marcel à Illiers

La chambre de Marcel à Illiers

Si vous n’avez pas lu ce roman champêtre de 1848, en voici le résumé : Près d’une localité imaginaire appelée le Cormouer, le jeune François vit avec sa mère adoptive, une quinquagénaire nommée Isabelle Bigot. C’est un « champi », nom donné aux enfants abandonné dans les champs, réputés paresseux et voleurs. La propriétaire de la maison de celle qu’on appelle Zabelle, mère du meunier Cadet Blanchet, méprise les champis et la pousse à renvoyer François à l’hospice. Alors qu’ils sont sur le départ, le garçon s’évanouit. La femme du meunier, touchée par la scène, propose à Zabelle de prendre soin de lui en cachette. Elle l’élève avec tendresse, et en grandissant, François s’éprend d’elle et l’épouse.

À l’époque, l’évolution de leurs relations, de l’attachement filial à un amour charnel un tantinet incestueux, —ce que le Héros appelle des « changements bizarres » — avait fait jaser.

Sait-on assez que Mme Blanchet, la belle meunière se prénommait Madeleine ?

François le Champi et Madeleine

François le Champi et Madeleine

Madeleine ? À croquer !

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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