Mots d’Oriane (13)

Un mot d’Oriane. Haro sur Zénaïde (bis).

— Il faut dire à Votre Altesse Royale, reprit le duc, que la cousine d’Oriane [Zénaïde d’Heudicourt] est supérieure, bonne, grosse, tout ce qu’on voudra, mais n’est pas précisément, comment dirai-je… prodigue.

— Oui, je sais, elle est très rapiate, interrompit la princesse.

— Je ne me serais pas permis l’expression, mais vous avez trouvé le mot juste. Cela se traduit dans son train de maison et particulièrement dans la cuisine, qui est excellente mais mesurée.

— Cela donne même lieu à des scènes assez comiques, interrompit M. de Bréauté. Ainsi, mon cher Basin, j’ai été passer à Heudicourt un jour où vous étiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux préparatifs, quand, dans l’après-midi, un valet de pied apporta une dépêche que vous ne viendriez pas.

— Cela ne m’étonne pas ! dit la duchesse qui non seulement était difficile à avoir, mais aimait qu’on le sût.

— Votre cousine lit le télégramme, se désole, puis aussitôt, sans perdre la carte, et se disant qu’il ne fallait pas de dépenses inutiles envers un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied : « Dites au chef de retirer le poulet », lui crie-t-elle. Et le soir je l’ai entendue qui demandait au maître d’hôtel : « Eh bien ? et les restes du bœuf d’hier ? Vous ne les servez pas ? »

— Du reste, il faut reconnaître que la chère y est parfaite, dit le duc, qui croyait en employant cette expression se montrer ancien régime. Je ne connais pas de maison où l’on mange mieux.

— Et moins, interrompit la duchesse.

— C’est très sain et très suffisant pour ce qu’on appelle un vulgaire pedzouille comme moi, reprit le duc ; on reste sur sa faim.

— Ah ! si c’est comme cure, c’est évidemment plus hygiénique que fastueux. D’ailleurs ce n’est pas tellement bon que cela, ajouta Mme de Guermantes, qui n’aimait pas beaucoup qu’on décernât le titre de meilleure table de Paris à une autre qu’à la sienne. Avec ma cousine, il arrive la même chose qu’avec les auteurs constipés qui pondent tous les quinze ans une pièce en un acte ou un sonnet. C’est ce qu’on appelle des petits chefs-d’œuvre, des riens qui sont des bijoux, en un mot, la chose que j’ai le plus en horreur. La cuisine chez Zénaïde n’est pas mauvaise, mais on la trouverait plus quelconque si elle était moins parcimonieuse. Il y a des choses que son chef fait bien, et puis il y a des choses qu’il rate. J’y ai fait comme partout de très mauvais dîners, seulement ils m’ont fait moins mal qu’ailleurs parce que l’estomac est au fond plus sensible à la quantité qu’à la qualité.

— Enfin, pour finir, conclut le duc, Zénaïde insistait pour qu’Oriane vînt déjeuner, et comme ma femme n’aime pas beaucoup sortir de chez elle, elle résistait, s’informait si, sous prétexte de repas intime, on ne l’embarquait pas déloyalement dans un grand tralala, et tâchait vainement de savoir quels convives il y aurait à déjeuner. « Viens, viens, insistait Zénaïde en vantant les bonnes choses qu’il y aurait à déjeuner. Tu mangeras une purée de marrons, je ne te dis que ça, et il y aura sept petites bouchées à la reine. — Sept petites bouchées, s’écria Oriane. Alors c’est que nous serons au moins huit ! » III

À demain…

 

 


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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