Le bide de Gide

 

 

Ça lui a fait mal au ventre toute sa vie : André Gide est le responsable de la plus lourde erreur littéraire de son siècle en refusant le premier livre de Marcel Proust. À sa décharge, il s’est échiné pour la corriger et y est parvenu.

Même si vous connaissez l’histoire, ne vous privez pas du plaisir de la relire. J’aurais dû vous la raconter quand Olivier de Rincquesen, mon aviseur dans le monde de l’art, m’a signalé un autographe exceptionnel proposé aux enchères à Paris. Mais c’était en novembre et ce blogue n’avait pas encore ouvert. Son inauguration a même eu lieu le 26, jour de la vente.

Gide et Proust se rencontrent pour la première fois le 1er mai 1891 chez Gabriel Tranieux. Marcel a vingt ans, André, deux de plus. Le 13 janvier 1898, le premier lance un manifeste dreyfusard que le second signe.

André Gide en 1893

André Gide en 1893

Marcel Proust (date inconnue)

Marcel Proust (date inconnue)

 

 

 

 

 

 

 

En février 1911, Proust s’abonne à la Nouvelle Revue française que Gide a fondé deux ans plus tôt et qui va être accompagné d’une maison d’édition administrée par Gaston Gallimard. Le cadet se sent des affinités avec la jeune équipe et verrait bien son œuvre éditée par elle.

Hélas, trois fois hélas, envoyé en décembre 1912 chez Gallimard, Du côté de chez Swann lui est retourné. Refusé. Qu’importe ici les raisons (peut-être leur consacrera-t-on un jour une chronique car l’affaire est savoureuse). Le 14 novembre 1913, le roman paraît à compte d’auteur chez Grasset. Il faudra attendre 1919 pour que la jeune mais prestigieuse maison Gallimard corrige sa faute en publiant À l’ombre des jeunes filles en fleurs puis les autres volumes d’À la Recherche du Temps perdu, récupérant au passage, évidemment, le premier d’entre eux.

Gide n’a pas tardé à se rendre compte d’avoir commis une bourde fatale. Relisant Du côté de chez Swann avec un regard moins distrait, moins plein de préjugés — « Trop de duchesses », avait-il tranché — il se confesse dans un aveu aussi fort que ce qui l’y avait conduit. Deux mois après la sortie du livre, il prend sa plume et écrit à celui qu’il avait sèchement éconduit : « Mon cher Proust, depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre ; je m’en sursature avec délices, je m’y vautre. Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la N.R.F. — et (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets et des remords les plus cuisants de ma vie. »

André Gide en 1920

André Gide en 1920

L’original de cette lettre se trouve au centre de recherche Kolb-Proust à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign. Un brouillon a donc été proposé en novembre dernier chez Sortheby’s. Il s’agit de cinq feuillets ayant appartenus à un cardiologue lyonnais, Roger Froment. Écrit à l’encre noire, il livre la raison principale de la bévue de Gide : le préjugé. L’ayant parfois croisé « dans le monde », Gide considérait Proust comme un « snob », un chroniqueur mondain du Figaro, « qui fréquente chez Mme X et Z ». Dans un passage de ce brouillon, il écrit : « Je m’étais fait de vous une idole assez charmante », formule ambiguë qu’il supprime finalement.

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Cet autographe contrit permet de comprendre comment Gide a pu passer à côté du chef-d’œuvre de Proust. L’écrivain y confie avoir ouvert « d’une main distraite » le manuscrit de Du côté de chez Swann, page 62, être tombé sur « une tasse de camomille »  — la légendaire scène de la madeleine ! — qui ne l’a guère convaincu, puis avoir poussé jusqu’à la page 64, où il « trébuche » sur « un front où les vertèbres transparaissent », phrase qui lui paraît incompréhensible.

Examinons-la : « [Tante Léonie] tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire ».

Les proustolâtres ont défendu l’image bec et ongles : comme elle est puissante, comme son auteur est audacieux ! Et si c’était tout bêtement une coquille typographique ? C’est la version qui a cours ces temps derniers : remplacez « vertèbres » par « véritables ». Du coup, c’est l’histoire banale d’une dame qui n’a pas eu le temps de poser sa perruque… Décoiffant !

Les Enthoven plaident pour cette explication avec un bémol : « La consultation du manuscrit confirme cette hypothèse : le « t » privé de sa barre horizontale se confond aisément avec un « i » et la boucle du « l » peut fort bien être prise pour celle d’un « r ». Reste une énigme : pourquoi Proust n’a-t-il jamais fait savoir à Gide ce qu’il en était ? »

En tous cas, le brouillon de Sotheby’s dit bien l’étendue de la honte du retourneur à l’envoyeur : « Je vais être pour vous je ne sais quel ennemi vulgaire », ou : « On vous aura appris à me mépriser ». Au moment d’envoyer la lettre définitive au « Cher Proust », l’auteur de L’Immoraliste renonce à ces deux formules assassines pour un plus piteux : « Je me confesse à vous ce matin, vous suppliant d’être pour moi plus indulgent que je ne suis aujourd’hui pour moi-même. »

La porte est étroite, il est vrai, pour justifier l’injustifiable.

La signature d'André Gide

La signature d’André Gide

Daté du 10 ou 11 janvier 1914, le document  a été vendu 145 500 €. Raisonnable.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Le bide de Gide”

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  1. Est-ce à cause de ce remords que le « e » de la signature de Gide pend ainsi, lamentable et épais comme une couleuvre, alors qu’il devrait se dresser telle une langue bifide ?

    L’histoire est fort belle, ingénieusement racontée, mais trouvez-vous vraiment « raisonnable » une telle somme, pour une lettre autographe, certes, mais qui n’est « même pas » une oeuvre d’art ? Moi, à chaque fois, ça me fait froncer le sourcil !

    L’hypothèse du « véritables » se « tient » parfaitement. J’adhère.

  2. Le préjugé d’André Gide est vraiment cuisant, ce dernier quoiqu’il est au firmament de sa gloire, n’est pas non infaillible comme tous les humains, se rattrapper et demander PARDON à Proust fait de lui un infaillible n’est ce pas????

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