La mystérieuse Juliette repose à Illiers-Combray

La mystérieuse Juliette repose à Illiers-Combray

 

À sa naissance, elle a été déclarée Juliette Marie Justine par son père, chef de musique au 35e régiment d’infanterie de ligne.

C’était en 1836, à Arras (Pas-de-Calais).

Dans À la Recherche du Temps perdu, elle n’est pas identifiée autrement que comme l’habitante pensive d’une maison de plaisance isolée.

Vous reconnaissez la fille de Stanislas Joinville et d’Héloïse Joret, poétesse retirée à Mirougrain, près d’Illiers — inspiration pour Montjouvain, la demeure de Vinteuil et de sa fille —  toujours là et toujours troublante derrière les grilles protégeant la propriété privée.

Ce blogue a consacré à Juliette Joinville d’Artois une fiche le 6 décembre dernier. Elle doit être revue et corrigée car, depuis, j’ai bénéficié d’informations exclusives.

Alors, reprenons.

À  son « Rocher de Mirougrain », elle avait fait ajouter contre une façade de la maison une sorte de revêtement monstrueux de mégalithes prélevés dans la région, la plupart ayant été pris sur un cromlech à 7 km au sud (entre Saint-Avit-les-Guespières et Saumeray).

075 Mirougrain

En 1887, elle publie chez Dentu un livre, À travers le cœur, dans lequel elle s’en explique : « On vient de très loin voir mon manoir, mon rocher, mon temple, et, une fois en présence du colosse, chacun s’efforce d’en deviner l’âge, on en discute les siècles, et si j’apparaissais alors pour certifier que ce monument est moderne, que l’architecte avait vingt ans, qu’il était femme, et que cette femme c’est moi, je ne trouverais certainement que des incrédules et des rieurs. Ainsi dans cette enfant de vingt ans, blonde et frêle, allant fouiller la campagne à la recherche de vestiges de dolmens épars ensevelis pour les rendre à la lumière et en réédifier un temple, je vois certes un grand amour du passé, mais cet amour ne nous prend généralement pas si jeunes, il nous vient plus tard. Je vois aussi et surtout une âme désireuse de tuer son corps, un corps faisant de son mieux pour endormir son âme. Je vois ensuite dans cette masse colossale, imposante, défensive même, de mon Temple, l’âpre désir de me créer un abri, un refuge contre de nouveaux malheurs. J’y vois une volonté de mourir au monde. »

Cette Juliette, répète-t-on encore maintenant, vivait avec un domestique muet, justifiant ce choix par son amour du silence et son désir d’apprendre aux autres le langage des sourds-muets, « si utile aux malades ». Cela faisait beaucoup jaser à Illiers, et on disait qu’il se passe des choses bien étranges à Mirougrain.

 

La réalité est différente. Il y avait d’autres occupants, à commencer par la fille de la poétesse — dont le « d’Artois » ajouté à son patronyme semble servir pour son nom de plume : Henriette Jeanne Marie naît le 2 avril 1856, à Enghien-les-Bains et sa mère la reconnait le 29 septembre, à Paris, IIe. Elle épouse André Charles Delacourt, en 1898, à la mairie du IXe arrondissement de Paris.

Côté domestiques, ils étaient trois : Julie Bercy et ses fils, Louis Désiré, dit Alphonse, jardinier, et François, aide-jardinier. C’est ce dernier qui semble avoir été le muet, car il était bègue.

Je dois ces informations méconnues à une de leurs descendants, Jacqueline Le Ray Du Breuil, installée en Mayenne. Elle s’interroge sur la « complicité » unissant Juliette et Alphonse, lui mandataire d’elle, acquéreur de plusieurs maisons à Illiers, son petit-fils passant ses vacances à Mirougrain — ce dernier, Poilu, reçoit en 1916 une lettre de Jeanne — enfant sans père connu, comme lui — écrite du « Château de Mirougrain »…

Avant d’appartenir à la discrète écrivaine, Mirougrain avait pour propriétaire un certain Jacques Aubert. Après elle, entre en scène Émile Charles Robert de Marion Gaja.  Fils d’un général de brigade et de la fille de l’ambassadeur de Grande-Bretagne, il naît à Paris en 1821 et meurt à Illiers en 1903. Quelles étaient ses relations avec Juliette et Jeanne ?

Il a lui-même des descendants, dont France Chuvin de Marion Gaja, installée dans le Vaucluse.

Revenons à notre poétesse, dans sa version romancée.

Dans Du côté de chez Swann, elle devient l’occupante d’une maison de plaisance dans un bois devant une rivière. Étrangère à la région, elle s’est volontairement coupée du monde, venue s’enterrer pour oublier son amant infidèle. Le Héros lui connaît un visage pensif, des voiles élégants et des mains dégantées.

Première injustice : elle est absente de l’index des noms de personnes de la Recherche dans la Pléiade.

Seconde injustice : si Illiers-Combray signale l’existence de Mirougrain dans les circuits proustiens, il n’est pas indiqué que l’envoûtante dame a sa dernière demeure dans le cimetière de la commune.

En effet, si elle meurt à Cannes en 1909, elle choisit d’être enterré ni sur la Côte d’Azur ni dans sa commune natale. C’est près de son « Rocher » qu’elle veut reposer. Sa fille, devenue veuve, gît à ses côtés.

La tombe de Juliette et Jeanne (Photo PL)

La tombe de Juliette et Jeanne (Photo PL)

Juliette

Jeanne

 

 

 

Le mot de la fin est gravé sur la tombe.

 

Priez pour elles (Photos PL)

Priez pour elles (Photos PL)

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. je la trouve plus balzacienne que proustienne, votre belle dame cultivant la solitude, toute encharmée d’amours défuntes (ou que l’on imagine telles)…

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