Fana du zeugma

Fana du zeugma

Le zeugma est un procédé de style assez potache. Aussi bizarre que son nom est étrange, il joue de l’ellipse. Il rapproche des noms à un adjectif ou à un verbe qui ne se rapportent logiquement qu’à l’un d’eux.

 

Je vous en ai servi un — signé Marcel — dans le « Farcesque » d’hier, illustration de l’humour proustien, sans préciser que c’était un zeugma : « Je l’avais rencontrée quelques jours auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la sienne en faveur de ton serviteur. »

 

Il rejoint une liste croquignolesque, dont voici quelques perles. Quand vous êtes dans une file d’attente qui n’en finit pas, on vous offre ce zeugma en forme de conseil : « Prenez la queue et votre mal en patience. »

 

Dans la littérature qui nous occupe, on peut croiser quelques-unes de ces formules d’autant plus troublantes qu’on n’est pas sûr que l’auteur s’est bien aperçu de l’originalité osée de son style. André Gide : « Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe »… Gaston Leroux : « Quand nous arrivâmes à Epinay-sur-Orge, je dus lui donner un coup sur l’épaule pour le faire descendre de son rêve et sur le quai »… Victor Hugo : « L’air était plein d’encens et les prés de verdure »… Jusqu’à Horace qui écrit (je traduis du latin) : « Pallas prépare son casque, son égide, son char, et sa rage. »

 

Dans les deux illustrations qui suivent, les auteurs, connus pour leur goût de la plaisanterie, l’ont évidemment fait exprès. Pierre Dac : « L’inspecteur s’enfonça dans le brouillard et un clou dans la fesse »… Jacques Prévert : « Tout jeune, Napoléon était très maigre et officier d’artillerie ».

 

Et Proust ? Il s’en régale et nous en abreuve.

 

[La] fille [du jardinier] s’élançant comme d’une place assiégée, faisait une sortie, atteignait l’angle de la rue, et après avoir bravé cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la nouvelle qu’ils étaient bien un mille qui venaient sans arrêter, du côté de Thiberzy et de Méséglise. (I)

 

Regarder tomber la poussière et l’émotion qu’avaient soulevées les soldats. (I)

 

Bloch jeune, manifestant l’apport qu’il avait reçu de sa famille, nous racontait pour la trentième fois, quelques-uns des mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa redingote) les jours solennels… (II)

 

[M. Bloch :] « Ce Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être embêtant. C’est à se désabonner. Comme c’est emberlificoté ! quelle tartine ! » Et il reprenait une beurrée. (II)

 

Et à chaque étage une lueur d’or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et la fenêtre des cabinets. (II)

 

[Il] parut perdre à la fois toute contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang. (III)

 

Je suis tout à fait de votre avis, Basin, dit la duchesse, allons dans le vestibule, nous savons au moins pourquoi nous descendons de votre cabinet, tandis que nous ne saurons jamais pourquoi nous descendons des comtes de Brabant. (III)

 

[Une marchande de fleurs à Charlus :] « Prenez ces œillets, tenez, cette belle rose, mon bon Monsieur, cela vous portera bonheur. » M. de Charlus, impatienté, lui tendit quarante sous, en échange de quoi la femme offrit ses bénédictions et derechef ses fleurs. IV

 

Si des zeugmas proustiens m’ont échappé, merci de les signaler. Ce serait désolant de devoir faire ceinture et de se mettre à cran.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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