Abominable et pervers

Abominable et pervers

 

Proust a une bonne tête de premier communiant, mais ce qu’elle contient n’est pas toujours angélique.

Bien sûr, les mots d’un écrivain ne l’engagent pas personnellement. Il serait angoissant de devoir ne faire naître que des histoires édifiantes, sans face sombre. Il en va ainsi pour tous les arts. C’est même à la gloire des créateurs que de savoir révéler toute la complexité humaine.

A ce titre, Proust est un maître. Nul n’a mieux que lui révélé les sentiments humains. Et sans tabou. Il est expert en transgressions.

 

Sélection effarée au fil de la Recherche :

 

Odieux :

on peut voir une fille [Mlle Vinteuil] faire cracher une amie sur le portrait d’un père qui n’a vécu que pour elle… (I)

 

Je ferais comme d’autres qui, ne pouvant pénétrer dans un couvent, du moins, avant de posséder une femme, l’habillent en religieuse. (III)

 

Souvent je l’avais vue, à Balbec, attacher sur des jeunes filles qui passaient un regard brusque et prolongé, pareil à un attouchement et après lequel, si je les connaissais, elle me disait : « Si on les faisait venir ? J’aimerais leur dire des injures. » (V)

 

Quand nous étions ensemble avec Albertine, il n’y avait pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nous ne les prononcions tout en nous caressant. (V)

 

[Morel] avait, le mois précédent, poussé aussi vite qu’il avait pu, beaucoup plus lentement qu’il eût voulu, la séduction de la nièce de Jupien avec laquelle il pouvait, en tant que fiancé, sortir à son gré. Mais dès qu’il avait été un peu loin dans ses entreprises vers le viol, et surtout quand il avait parlé à sa fiancée de se lier avec d’autres jeunes filles qu’elle lui procurerait, il avait rencontré des résistances qui l’avaient exaspéré. Du coup (soit qu’elle eût été trop chaste, ou, au contraire, se fût donnée) son désir était tombé. (V)

 

On entendait des clients qui demandaient au patron s’il ne pouvait pas leur faire connaître un valet de pied, un enfant de chœur, un chauffeur nègre. Toutes les professions intéressaient ces vieux fous ; dans la troupe, toutes les armes et les alliés de toutes nations. Quelques-uns réclamaient surtout des Canadiens, subissant peut-être à leur insu le charme d’un accent si léger qu’on ne sait pas si c’est celui de la vieille France ou de l’Angleterre. À cause de leur jupon et parce que certains rêves lacustres s’associent souvent à de tels désirs, les Écossais faisaient prime. Et comme toute folie reçoit des circonstances des traits particuliers, sinon même une aggravation, un vieillard dont toutes les curiosités avaient été assouvies demandait avec insistance si on ne pourrait pas lui faire faire la connaissance d’un mutilé. (VII)

 

Sadique :

J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage. (II)

 

Mais ma grand’mère s’apercevant que j’avais l’air ennuyé, me dit que si cette séance de pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je l’assurai que je n’y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire belle, mais crus faire preuve de pénétration et de force en lui disant quelques paroles ironiques et blessantes destinées à neutraliser le plaisir qu’elle semblait trouver à être photographiée, de sorte que si je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand’mère, je réussis du moins à faire disparaître de son visage cette expression joyeuse qui aurait dû me rendre heureux. (II)

 

*Je me souvins avec horreur d’un soir qui, à l’époque, m’avait seulement semblé ridicule. Un de mes amis m’avait invité à dîner au restaurant avec sa maîtresse et un autre de mes amis qui avait aussi amené la sienne. Elles ne furent pas longues à se comprendre, mais, si impatientes de se posséder, que, dès le potage, les pieds se cherchaient, trouvant souvent le mien. Bientôt les jambes s’entrelacèrent. Mes deux amis ne voyaient rien; j’étais au supplice. Une des deux femmes, qui n’y pouvait tenir, se mit sous la table, disant qu’elle avait laissé tomber quelque chose. Puis l’une eut la migraine et demanda à monter au lavabo. L’autre s’aperçut qu’il était l’heure d’aller rejoindre une amie au théâtre. Finalement je restai seul avec mes deux amis, qui ne se doutaient de rien. La migraineuse redescendit, mais demanda à rentrer seule attendre son amant chez lui afin de prendre un peu d’antipyrine. Elles devinrent très amies, se promenaient ensemble, l’une habillée en homme et qui levait des petites filles et les ramenait chez l’autre, les initiait. L’autre avait un petit garçon, dont elle faisait semblant d’être mécontente, et le faisait corriger par son amie, qui n’y allait pas de main morte. (V)

 

Pédophile :

La tristesse qui suivit la mort de sa femme, grâce à l’habitude de mentir, n’excluait pas chez M. de Charlus une vie qui n’y était pas conforme. Plus tard même, il eut l’ignominie de laisser entendre que, pendant la cérémonie funèbre, il avait trouvé le moyen de demander son nom et son adresse à l’enfant de chœur. Et c’était peut-être vrai. (IV)

 

Devant la porte d’Albertine, je trouvai une petite fille pauvre qui me regardait avec de grands yeux et qui avait l’air si bon que je lui demandai si elle ne voulait pas venir chez moi, comme j’eusse fait d’un chien au regard fidèle. Elle en eut l’air content. À la maison, je la berçai quelque temps sur mes genoux, mais bientôt sa présence, en me faisant trop sentir l’absence d’Albertine, me fut insupportable. Et je la priai de s’en aller, après lui avoir remis un billet de cinq cents francs. […]

Je trouvai à la Sûreté les parents qui m’insultèrent en me disant : « Nous ne mangeons pas de ce pain-là », me rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable exemple la facilité des présidents d’assises à « reparties », prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui lui servait à en faire une spirituelle et accablante réponse. De mon innocence dans le fait il ne fut même pas question, car c’est la seule hypothèse que personne ne voulut admettre un instant. Néanmoins les difficultés de l’inculpation firent que je m’en tirai avec un savon extrêmement violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu’ils furent partis, le chef de la Sûreté, qui aimait les petites filles, changea de ton et me réprimanda comme un compère : « Une autre fois, il faut être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement que ça, ou ça rate. D’ailleurs, vous trouverez partout des petites filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était follement exagérée. » (VI)

 

Quant à M. de Charlus, se trouvant dans une ville d’où les hommes déjà faits qui avaient été jusqu’ici son goût, avaient disparu, il faisait comme certains Français, amateurs de femmes en France et vivant aux colonies : il avait, par nécessité d’abord, pris l’habitude, et ensuite le goût des petits garçons. (VII)

 

[Jupien :] Au moment où j’approchais de la chambre du baron, j’entendis une voix qui disait : « Quoi ? — Comment, répondit le baron, c’était donc la première fois ». J’entrai sans frapper, et quelle ne fut pas ma frayeur. Le baron, trompé par la voix qui était en effet plus forte qu’elle n’est d’habitude à cet âge-là (et à cette époque-là le baron était complètement aveugle) était, lui qui aimait plutôt autrefois les personnes mûres, avec un enfant qui n’avait pas dix ans. (VII)

 

Je dis [à Gilberte] qu’elle me ferait toujours plaisir en m’invitant avec des jeunes filles, sans que j’eusse d’ailleurs à leur rien demander que de faire renaître en moi les rêveries, les tristesses d’autrefois, peut-être un jour improbable, un chaste baiser. […] Gilberte, qui tenait sans doute un peu de l’ascendance de sa mère (et c’est bien cette facilité que j’avais sans m’en rendre compte escomptée, en lui demandant de me faire connaître de très jeunes filles), tira après réflexion de la demande que j’avais faite, et sans doute pour que le profit ne sortît pas de la famille, une conclusion plus hardie que toutes celles que j’avais pu supposer, et revenant vers moi me dit : « Si vous le permettez, je vais aller chercher ma fille pour vous la présenter. Elle est là-bas qui cause avec le petit Mortemart et d’autres bambins sans intérêt. Je suis sûre qu’elle sera une gentille amie pour vous ». (VII)

 

Sans être bégueule, c’est pas joli-joli !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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