Zut, une erreur !

Zut, une erreur !

 

On a beau avoir lu, relu et re-relu (et plus encore) À la Recherche du Temps perdu, des surprises sont toujours possibles — j’allais dire souhaitables.

 

Une erreur s’est ainsi glissée concernant le « zut » que le Héros, enfant, lâche dans Du côté de chez Swann. Relisons l’extrait :

 

Après une heure de pluie et de vent contre lesquels j’avais lutté avec allégresse, comme j’arrivais au bord de la mare de Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer au gré de son souffle jusqu’à l’extrémité de leur longueur, avec l’abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n’avais encore jamais fait attention. Et voyant sur l’eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut. » Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement. (I)

La mare de Mirougrain (Photo PL)

La mare de Mirougrain (Photo PL)

Si nous avons bien lu, la scène se passe au bord des eaux stagnantes de la mare de Montjouvain où vit Vinteuil (dans la réalité Mirougrain où vivait Juliette Joinville d’Artois).

 

Or, quand le Héros, vieilli, revit la scène dans Le Temps retrouvé, le cadre n’est plus le même :

 

Si j’essayais de me rendre compte de ce qui se passe en effet en nous au moment où une chose nous fait une certaine impression, […] comme ce jour où en passant sur le pont de la Vivonne, l’ombre d’un nuage sur l’eau m’avait fait crier « Zut alors ! » en sautant de joie… (VII)

Le Loir vu du Pont-Vieux (Photo PL)

Le Loir vu du Pont-Vieux (Photo PL)

Les bords d’une mare ont cédé la place au pont sur les eaux vives de la Vivonne.

 

Voilà ce que c’est que de construire des passerelles d’un tome (le premier) à un autre (le dernier), mais l’erreur est humaine et Proust pas une machine.

 

J’en profite pour signaler deux autres « zut » qui trouvent place dans l’œuvre. Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Mme Bontemps s’emporte :

 

Madame, c’est encore comme le chef du protocole qui est bossu, c’est réglé, il n’est pas depuis cinq minutes chez moi que je vais toucher sa bosse. Mon mari dit que je le ferai révoquer. Eh bien! zut pour le ministère! Oui, zut pour le ministère! je voulais faire mettre ça comme devise sur mon papier à lettres. Je suis sûre que je vous scandalise parce que vous êtes bonne, moi j’avoue que rien ne m’amuse comme les petites méchancetés. Sans cela la vie serait bien monotone.

 

Ben fichtre, alors !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Dans Monsieur Proust, Céleste Albaret se souvient qu’elle avait proféré un jour devant Proust un « zut alors » qui lui avait valu une sévère observation, de sorte qu’elle n’avait jamais recommencé. Ce qui &tait permis à Proust était-il indigne d’elle ou interdit à une dame de compagnie?

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