Le fou de Proust — Vingt-troisième épisode

Épisode 23

 

À son tour, « C dans l’air », de France 5, tenta de percer les mystères de la mémoire. Yves Calvi était entouré cette fin d’après-midi-là, d’un œnologue (qui raconta comment Robert Parker, dégustant jusqu’à cent vins par jour pouvait au dîner qui suivait identifier à l’aveugle tous les grands crus servis sans erreur sur le domaine ni sur le millésime), d’un nez (en mesure de reconnaître les quinze cents substances de base entrant dans la formule d’un parfum), d’un chef d’orchestre (citant Arturo Toscanini qui connaissait par cœur cent dix-sept opéras et plus de cinq cents œuvres non lyriques, et qui avouait ainsi son secret : « Il est très facile d’être chef d’orchestre, tout ce que vous avez à faire c’est de jouer toutes les notes. »

Le neurologue Bernard Croisile évoqua les mémorialistes talmudique polonais (capables de réciter n’importe quel paragraphe de n’importe quelle page des douze volumes du Talmud babylonien), Pline l’Ancien (disant du roi de Perse Cyrus qu’il savait le nom de chacun de ses dix mille soldats), Giordano Bruno (connaissant mille poèmes d’Ovide et sept mille passages de la Bible), Rajan Mahadevan (qui avait appris les trente et une mille huit cent dix-huit premières décimales de Pi qu’il mettait trois heures à décliner).

Au quotidien, expliqua-t-on, les serveurs des restaurants doivent faire preuve d’une excellente mémoire dans leurs prises de commandes. Mais si chacun eut du mal à témoigner de vrais trous de mémoire, tous s’accordèrent à se montrer incapables d’expliquer la prouesse de Fabrice Pelletier.

 

Le jeudi après-midi, Fabrice conta les relations entre deux amis, le Héros et Saint-Loup, dans un décor militaire. Elles semblaient croquignolettes tant le jeune civil y est comme un cheveu sur la soupe ou, pour détourner une formule entendue dans la séance de l’après-midi, comme « un libre-penseur faisant un dîner exquis dans un presbytère ». Il minaude d’exquise façon : « Ah ! Robert, qu’on est bien chez vous ; comme il serait bon qu’il fût permis d’y dîner et d’y coucher ! », ce qui lui vaut cette réaction rieuse : « Ah ! vous aimeriez mieux coucher ici près de moi que de partir seul à l’hôtel », ce à quoi il répond : « Oh ! Robert, vous êtes cruel de prendre cela avec ironie, lui dis-je, puisque vous savez que c’est impossible et que je vais tant souffrir là-bas. »

« On se croirait au Bal des Débutantes », jugea sévèrement le banlieusard qui se noyait dans les baignoires.

 

Plus loin, vient un échange pas moins ému sur l’usage du « tu » et du « vous » : « Cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ? — Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue ! — Comme je vous remercie… te remercie.» […] « Robert, comme je vous aime ! — Vous êtes gentil de m’aimer mais vous le seriez aussi de me tutoyer comme vous l’aviez promis et comme tu avais commencé de le faire. »

 

« C’est la Cage aux Folles », corrigea un autre banlieusard — impression consolidée quelques minutes plus tard quand on en apprend plus sur le « chic » du sous-officier, maréchal des logis précisément, marquis à la « jolie figure » : « sa façon dégingandée de marcher, de saluer, le perpétuel lancé de son monocle », « la fantaisie » de ses képis trop hauts, de ses pantalons d’un drap trop fin et trop rose ».

« Du rose pour faire la guerre ? Une mode à lancer ! » reprit l’aquatique banlieusard.

La remarque tombait à pic car une savante explication de tactique militaire allait suivre. C’était un passage (il y en aurait d’autres) que Fabrice redoutait. Pour dire les choses, il avait eu beaucoup de mal à apprendre ces longues et savantes tirades — celle-ci délivrée par Saint-Loup —, au point d’envisager un subterfuge pour faire dire ces passages par d’autres. Mais il n’y avait aucune logique dans cette fuite, et il dut s’appliquer comme pour le reste de l’œuvre. Il n’en restait pas moins qu’il ne prenait aucun plaisir à dire ces commentaires guerriers se terminant ce jour-là par « la défense n’est que le prélude de l’attaque et de la victoire ». Il était venu à bout de ce qu’il considérait comme un pensum au milieu de tant de pages gratifiantes qui l’éblouissaient.

Le moment était arrivé de profiter du buffet, qui se révéla aussi ébouriffant que celui de la veille (mais proposé cette fois par Hédiard). Fabrice goûta le carré d’agneau du pays d’oc rôti au thym et polenta dorée aux tomates confites et artichauts poivrade, plutôt que le suprême de poulet fermier mariné au gingembre, curcuma grillé et noix de coco.

 

La séance reprit. Repu de peu, Fabrice revint, l’air impassible, mais il était intérieurement bougon car la punition n’était pas terminée. Le Héros, si fluet et si peu martial, se prend de passion pour « l’art de la guerre », impose de longs développements militaires qui n’enchantaient pas le raconteur. Le défi était de taille de mettre autant d’intérêt que sur les aspects autrement plus passionnants (selon lui) de l’œuvre : les états d’âme valaient mille fois les états de service, les approches amoureuses l’emportaient de loin sur les manœuvres stratégiques, les querelles de couple sur les combats armés, les réconciliations homme-femme sur les armistices, les champs de fleurs sur les champs de bataille et la mode féminine sur le mâle uniforme — même avec des touches roses.

Il fit donc bonne figure avec les instructions de Napoléon à Lannes en 1806, l’enveloppement par le nord de Mack à Ulm, l’effroi provoqué par la charge de cavalerie, les progrès de l’artillerie, les « exemples interchangeables » que furent en 1870 la garde prussienne à Saint-Privat, les turcos à Froeschviller et à Wissembourg. Le chapitre prit enfin fin.

Le récit se fit plus classique, émaillé de fortes pensées, telle celle de Saint-Loup : « Mais non ! le milieu n’a pas d’importance. Et avec la même force que s’il avait peur que je l’interrompisse ou ne le comprisse pas : « La vraie influence, c’est celle du milieu intellectuel ! On est l’homme de son idée ! »

 

Fabrice retrouvait toute sa joie d’interpréter un texte qu’il vénérait, d’autant qu’arrivait un passage exquis entre tous, celui où — « Le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui » — il rend hommage aux « Demoiselles du téléphone », traitées tour à tour de « Vierges Vigilantes », d’« Anges gardiens », de « Toutes-Puissantes », de « Danaïdes de l’invisible », d’« ironiques Furies » (« qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute »), de « servantes toujours irritées du Mystère », d’« ombrageuses prêtresses de l’Invisible », de « Filles de la Nuit », de « Messagères de la parole », de « Divinités sans visage », de « capricieuses Gardiennes ».

« Vous conviendrez, remarqua Mme de Custières à ses nouveaux amis banlieusards, que tous ces qualificatifs ont plus de grâce que le banal « standardistes » — « Standar » quoi ? s’étonna Farid qui, de la génération des smartphones ne pouvait concevoir qu’il y ait eu une époque où l’on avait besoin d’un truchement humain pour échanger au téléphone. — Et je parle même, insista la délicieuse dame, d’un temps d’avant le « 22 à Asnières ». — Le 22 quoi ? Constatant la vitesse à laquelle les références perdent de leur pertinence, Mme de Custières renonça.

La séance s’acheva avec la projection sur le mur de L’Envie de Giotto, représentée avec un serpent dans la bouche, une de ces « grandes figures allégoriques », dixit le Héros « que Swann m’avait données ».

 

C’est lors de cette séance qu’était intervenue la deuxième liberté prise par Fabrice avec le texte. Cette fois encore, elle échappa au public auquel il restait une chance de la débusquer lors d’une dernière occurrence dans Le Temps retrouvé — pour autant que le sexagénaire parvînt jusque-là.

 

Le lendemain, vendredi, France-Soir, qui inaugurait sa nième nouvelle formule, titra : « Tout sur Fabrice Pelletier, sauf l’essentiel ». L’article se plaignait du black-out sur lui, s’interrogeait sur ses raisons, cherchait des causes inavouables. Pendant qu’il le survolait, soucieux, Antoine reçut Véronique Aubouy, une dame aussi piquante que charmante, connue du microcosme des proustiens branchés nouvelles technologies. C’était la créatrice du « Baiser de la matrice ». Ce projet, accessible désormais sur internet, invitait qui le voulait à lire devant sa webcam deux pages de La Recherche attribuées aléatoirement. Au bout de vingt ans, elle considérait, après avoir eu la participation de plus d’un millier de lecteurs, en avoir pour encore vingt ans. Elle souhaitait rencontrer Fabrice et lui exprimer son admiration. Antoine lui promit de transmettre et n’en fit rien. Toute sollicitation était différée après la fin des représentations.

 

Au Bois, l’après-midi fut coquin, pour les uns, malsain pour d’autres. Fabrice y décrivait la maîtresse de Saint-Loup, habituée des maisons de passe, connue du Héros puisqu’il s’agissait de « Rachel quand du Seigneur », qui, se souvient-il, « pour vingt francs ferait tout ce que je voudrais », « une simple petite grue ». Une rencontre fortuite avec deux « vulgaires poules » de sa connaissance fait entrevoir à son amant « une vie où on avait les femmes pour un louis tandis qu’il donnait plus de cent mille francs par an à Rachel », qu’il appelle « Zézette ».

Plus d’un sous les lambris du Pré Catelan songèrent à de telles situations, sans doute pour en avoir vécues. Mais on ne parlait ni de poule ni de grue. Que de mots pour de telles femmes ! Dans la haute société, il s’agissait de courtisanes, de cocottes, de demi-mondaines, d’hétaïres… Pour ne pas dire putains, on usait de litotes : péripatéticiennes, femmes de petite vertu. Totalement obsolète, catin était le mot utilisé par Jamel.

Le bon peuple ne s’embarrassait pas de faux-semblants : garces, femmes publique, morues, pétasses, pouffiasses, prostiputes, roulures, traînées. Dans les banlieues, les garçons étaient sans pitié vis-à-vis de leurs sœurs, qu’ils enfermaient, cloitraient pour qu’on ne dise pas d’elles : « les mecs, elles te les chauffent grave, elles allument bien ! » — ce qui ne les retenaient nullement de participer à d’odieuses « tournantes » chosifiant les filles. Soupçonnées d’être des filles de joie dès qu’elles mettaient une jupe, elles n’avaient pas la vie gaie.

Dans le roman, Rachel-Zézette, elle, appelle Robert « Bobbey ». Elle le trompe, capable « quelquefois même d’expédier une passade » après qu’elle l’a expédié « faire une course ».

Plus tard, Fabrice fit vivre comme si l’on y était la scène où Saint-Loup gifle un journaliste qui refuse d’éteindre le cigare dont « la fumée fait mal à [son] ami ». Sa victime ne riposte pas et ses confrères font preuve d’une absence de solidarité hilarante : « L’un avait aussitôt détourné la tête en regardant avec attention du côté des coulisses quelqu’un qui évidemment ne s’y trouvait pas ; le second fit semblant qu’un grain de poussière lui était entré dans l’œil et se mit à pincer sa paupière en faisant des grimaces de souffrance ; pour le troisième, il s’était élancé en s’écriant : « Mon Dieu, je crois qu’on va lever le rideau, nous n’aurons pas nos places. »

Au passage, les plus attentifs purent noter que Proust signale d’abord que les journalistes sont au nombre de trois, mais qu’à l’issue de cette scène, ils sont un de plus. Les plus grands auteurs ne sont pas à l’abri de petites incohérences…

Quelques minutes plus tard, le même Saint-Loup, avec ses poings, donne une « raclée » à un homme qui, dans la rue lui « fait des propositions ».

Et puis, à l’occasion d’une matinée chez Mme de Villeparisis, l’auditoire (ça peut toujours servir) apprit la différence entre les publics croisés dans un les salons : « de troisième ordre, bourgeoisie, noblesse de province ou tarée », ou « gens élégants et snobs qui ne sont pas obligés d’y venir par devoirs de parenté ou d’intimité trop ancienne ». La vieille dame, déclassée, déchue, amoindrie, n’appartenait plus à la seconde catégorie.

Les scènes se succédaient ainsi, plongeant les hôtes du Lagardère Paris Racing dans une enivrante quiétude, un bien-être à mettre au crédit autant de l’interprète que de l’auteur.

Pendant la pause du buffet proposé par la maison Pou, les invités se réunirent autour d’un jambon en croûte, sauce Périgueux, et d’un vol-au-vent financière aux truffes ; les desserts venaient de chez Ladurée, macarons, bien sûr, mais aussi religieuses, divins et saint-honoré.

Certains purent entendre le débat que France Inter avait organisé, rebondissant sur l’échange entre le « tu » et le « vous » de la veille. La radio s’était convaincue que le premier céderait le pas devant le premier par imitation des usages dans le grand monde. Curieusement, elle s’appuya sur ce dialogue qui appelait au tutoiement, mais, dans le service public de l’audiovisuel, on a parfois l’esprit un peu tortueux.

« Vous allez voir, avait avancé un éditorialiste qui, à l’antenne, fustigeait en toute occasion le faux-semblant des bonnes manières (mais qui, en privé, s’horripilait quand, le soir, il voyait des hommes porter autre chose que des chaussures noires au prétexte du never brown after eight), vous allez voir que nos sauvageons (il avait souvent quelques références de retard) vont adopter le vouvoiement dans leur vie sans repères et qu’ils hold-uperont en y mettant les formes de la plus exquise des politesses. »

Il se trompait, mais par l’usage d’autres formes qui n’allaient pas tarder à l’estomaquer.

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Le fou de Proust — Vingt-troisième épisode”

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  1. Eh bien, moi non plus je n’ai pas le tutoiement facile, aussi aurez-vous droit, mon cher Patrice, à l’expression de sentiments qui vous sont respectueusement adressés.

    (pas compris la seconde liberté prise à l’égard du texte. Sans doute faut-il relire votre chapitre, les pages concernées en mains ? Serait-ce l’épisode où Saint-Loup vole au-dessus de la banquette (non, c’est plus loin me semble-t-il) ??

  2. Attendez, attendez… Dans l’épisode 17, j’écris :

    Il se murmurait que, lors de cette prestation, Fabrice n’userait sciemment que d’une seule liberté avec le texte. Il le considérait erroné à plusieurs endroits, même si aucune édition n’avait jugé utile de corriger la faute. Cette distance écornant le respect absolu affiché aviva l’intérêt des proustolâtres, d’autant qu’il se disait encore que cette liberté s’exercerait dans ce tome, dans Le Côté de Guermantes et dans Le Temps retrouvé. Qui la dénicherait en premier ? Un romancier connu, Alexandre Jardin, affichait sa certitude de dénicher l’écart.
    La deuxième arrive. Il y en aura une troisième et le dévoilement se fera à la fin. Le mot « teasing » n’existait pas encore au temps du divin Marcel !

  3. Pour être complet, la première « liberté », n’est pas explicite dans le feuilleton, mais la seconde l’est dans l’épisode 23…

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