Le fou de Proust – Vingt-sixième épisode

Épisode 26

 

En banlieue

 

Quatre jours étaient programmés pour la suite et fin du Côté de Guermantes, du jeudi 19 au dimanche 22 février, avec des séances l’après-midi et le soir, tôt dans les deux cas, de sorte que la journée devait finir à vingt et une heures.

Avant même l’engouement des banlieues pour Proust, Fabrice avait tenu à cette destination qui eût pu paraitre surprenante mais qui se révélait précieusement œcuménique. La clé des liens entre une œuvre vieille d’un siècle sur un monde disparu et des communautés si contemporaines qu’elles s’interrogent sur leur avenir était sans doute que l’hypersensibilité individuelle de l’auteur de la première était ressentie collectivement par les secondes. Avec le même sentiment d’être au bord d’un univers clos, l’un et les autres aspiraient à la considération et à l’ascension, à l’ouverture des grilles.

Les mêmes phénomènes se reproduisent des particuliers à la masse. C’était en tout cas ce que Fabrice ressentait, conforté par les nombreuses demandes d’associations culturelles de banlieue de venir raconter les heurs, bonheurs et malheurs de Marcel — petit frère et grand frère.

Justement, sept étudiants réunis en un atelier baptisé « Lettres pour Tous » firent une offre au « team Proust » comme il s’était proclamé pour rire. Voici ce qu’il proposèrent : « Futurs professeurs de français, nous sommes inscrits à l’IUFM de Gennevilliers. Jusqu’à maintenant, M. Pelletier s’est présenté « tout nu » — nous voulons dire qu’il a commencé toutes ses séances sans introduction. Peut-être considérait-il que les publics d’Illiers-Combray et de Cabourg n’en avaient pas besoin. En banlieue (installés dans la ZAC des Barbanniers nous savons de quoi nous parlons), c’est une autre paire de manches. »

En réalité, si Fabrice avait agi ainsi, c’est qu’il n’avait pas réfléchi à la question. Même au Grand-Hôtel, même chez Tante Léonie, une mise en perspective de ce qui allait suivre aurait été la bienvenue. « Proust est à notre programme, nous l’aimons tout comme lui et nous vous proposons de participer à la familiarisation d’un texte qui (nous le savons tous) n’est pas de la petite bière » — ce collectif avait beau être lettré, il n’en usait pas moins de clichés bien banaux. « Si vous en êtes d’accord, nous viendrons à tour de rôle, dans toutes les futures séances, resituer dans l’œuvre les pages qui seront interprétées, les résumer, présenter les personnages principaux, attirer l’attention sur certaines scènes-culte ».

Ces garçons et filles (elles étaient majoritaires) arrivaient à point nommé. Antoine comprit d’autant plus la richesse de leur démarche qu’ils étaient venus avec quelques topos à soumettre à Fabrice pour qu’il validât et le fond et le ton.

Armés qu’ils étaient pour répandre la bonne parole éducative dans des classes de collèges où il y avait plus de nationalités que d’élèves pouvant espérer aller jusqu’à l’Université, leurs textes étaient des petits chefs d’œuvre d’érudition, de simplicité, et d’humour. Fabrice fut emballé.

Demeurait l’intendance. Le « team Proust » considérait que l’atelier « Lettres pour Tous », qui s’engageait jusqu’au tomber du rideau prévu en juillet devait être rémunéré. Il n’était pas raisonnable d’ajouter cette charge au Dr Speck déjà très sollicité. Il fallait trouver un autre contributeur.

C’est Fabrice qui trouva la solution. Il avait croisé la route de Michel-Édouard Leclerc. Beaucoup de journalistes pouvaient en dire autant, le maître ès grande distribution hantant avec application les rédactions. Dans ce cas précis, cela avait une dimension particulière. Partenaire d’un festival littéraire dans sa Bretagne natale, lui, le bouillonnant commerçant, avait eu besoin de la contribution de Fabrice pour la réalisation d’un livre. Il lui avait laissé un message sur son répondeur : « Je ne sais si mon nom vous dit quelque chose, je m’appelle Michel-Édouard Leclerc, je suis épicier, je souhaiterais vous rencontrer ». Ils s’étaient vus, avaient sympathisé, découvrant avec stupéfaction que le Du bruit dans Landerneau du journaliste avait obligé l’« épicier » à renoncer à prendre ce titre pour ses mémoires devenus Du bruit dans le Landerneau.

Fabrice chargea son frère de contacter le commerçant lettré qui affichait son groupe comme investisseur dans les « espaces culturels ». La réponse fut conforme à son image : il parrainerait financièrement l’atelier, ne réclamant en échange que des places à chaque session pour des employés des centres Leclerc.

 

Pour en revenir à Proust à Créteil, Fabrice éprouvait une réelle fierté d’avoir voulu cette présence « hors les murs », au sein d’un monde bigarré, riche de ses différences mais ignoré des élites ou boudé par elles.

Il avait visé juste car c’était la foule des grands jours le jeudi dès midi pour venir l’écouter à treize heures.

Installé au Novotel Créteil Le Lac, ce qui lui permettrait des promenades régénératrices au bord de l’eau, il se réveilla tard, déjeuna frugalement. Le brouillard froid ne se leva que vers midi, et Fabrice sortit emmitouflé dans un grand manteau de vigogne.

Déjà, tous les âges, tous les milieux convergeaient, se pressaient vers la place de l’Abbaye qui abritait la médiathèque de Créteil, la Biblimesly.

Un illustre cristolien cherchait à se fondre parmi la foule, Harry Roselmack, présentateur chouchou de la télé. L’entourage de Fabrice se préparait à gérer la venue de célébrités tenant à s’afficher au coude à coude avec « le peuple ». Pour l’heure, c’était aux autorités à veiller à ce que tout se passât sans anicroche. C’eût été un comble qu’on s’écharpât pour Proust. Des forces de l’ordre discrètes stationnaient aux alentours et les candidats spectateurs avançaient avec la tranquillité de ceux qui se savent à l’abri de tout reproche. Cette fois, la crainte qu’on peut peuvent ressentir dans un groupe en mouvement était absente. On allait particulièrement se cultiver, pas cultiver ses particularités. Marcel, nous voilà !

Quelques centaines de personnes purent entrer et découvrir, sur la scène surélevée, la chambre de Proust recopiée du musée Carnavalet. Des milliers d’autres battirent le pavé de la place sonorisée et équipée de deux écrans géants. Qui dans sa djellaba, qui dans une cape, qui dans des salopettes de travail, qui en costume recouvrant un pull, la plupart la tête couverte d’un chapeau, d’un capuchon, d’un béret, d’un voile, d’une mantille. Le maire, sémillant dans un camaïeu de mauve, s’inquiétait de la turbulence de cette foule qui s’installait, mais, dès que la voix de Fabrice se fit entendre, un silence intense s’installa aussi.

Comme promis, une sociétaire de « Lettres pour Tous » fit d’abord, en un quart d’heure chrono, une présentation permettant à tous et à chacun de se sentir à l’aise, d’avoir des notions de base mais indispensables avant de recevoir la parole proustienne.

La mort rôda dès le début de cette nouvelle série de récitations. Dans des scènes célèbres, la disparition de la grand’mère chérie du Héros s’annonçait, avec un médecin pestant contre un bouton d’ascenseur, examinant la vieille dame, plaisantant devant elle, éclatant de rire et confiant finalement à son petit-fils qu’elle «est perdue» avant de se consacrer à une histoire de boutonnière.

D’entrée, Fabrice, qui avait posé ses fesses sur le bord du lit, s’était métamorphosé, face au public, en métronome humain. « Du Grand Art », admira Farid, finalement pas plus dans son élément ici que dans les lieux précédents qu’il s’était appropriés, regardant les spectateurs du dedans : tous furent hypnotisés ; on n’osa plus proférer un son, bouger une chaise.

Le récit se poursuivit sur l’attention portée à la grand’mère à la maison et dont l’état se dégrade au point qu’elle ne voit plus pendant quelques jours, puis qu’elle devient sourde et que sa parole se fait inintelligible et qu’enfin elle ne reconnaît pas son petit-fils.

Spontanément désordonnés, les spectateurs étaient tentés de remuer, mais plus l’issue fatale approchait et plus il s’assagissaient. Ils restèrent saisis quand la mort accomplit son œuvre. Encore quelques mots et Fabrice se retirait, ne semblant pas toucher terre. Pour la première fois, une séance s’achevait sans marques de félicitation : chacun aurait trouvé indécent, alors qu’une vieille dame gisait, sans vie, dans la pièce, qu’on exprimât une satisfaction. Alors que le lit était vide, le public quitta, muet, la salle transformée en chambre mortuaire par l’envoûtement des mots et le sortilège du ton.

 

Dehors, le jour luisait encore. Rien n’avait été prévu pour faciliter les mouvements des spectateurs qui repartaient et ceux qui affluaient. Talents & Développement s’en ouvrit au stagiaire de l’ÉNA à la préfecture du département qui comprit la nécessité d’une organisation sans pour autant rendre les forces de l’ordre trop voyantes.

 

Alors que les soirées à venir étaient programmées à dix-huit heures, cette première-là commença à dix-neuf heures trente, pour correspondre au Grand Journal de l’inaltérable Michel Denisot. Son plateau était installé dans le hall de la médiathèque. L’animateur prit l’antenne pour ce rendez-vous spécial. Partenaire traditionnel de Capa, pas mécontent de griller la politesse à TF1, la chaine cryptée allait diffuser en live la performance de Fabrice.

En lever de rideau, il y eut une éclairante explication du perpétuel balancement proustien entre le grave et le frivole. Il était dû à un jeune proustolâtre kirghise que l’équipe avait déniché, via Facebook, à l’université de Bichkek et fait venir dans le Val-de-Marne (le contact avait failli échouer car l’homme se préparait à une retraite sous une yourte dans sa steppe natale). Comme tous les animateurs, Denisot avait une sainte horreur des citations toujours trop longues à leur gré (« Ça plombe l’ambiance »), mais il fut ravi des deux choisies par l’Asiate : « Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle [la duchesse de Guermantes] ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre » et : « M. de Charlus laissa mourir une reine plutôt que de manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur d’omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé. »

Suivirent d’alertes échanges entre Gad Elmaleh, Bernard-Henry Lévy, l’une des deux Marseillaises et Ramzy Bédia. Ce fut drôle et creux, alerte et vain — follement Canal…

À l’heure pile, Denisot céda l’antenne à Fabrice, qui devait affronter un éclairage plus violent que la télévision imposait, ainsi que sept caméras placées aux endroits-clés — c’était moins que pour un match de Ligue 1 de football, mais plus que pour le JT.

Sa prestation n’en fut pas modifiée. Sa voix, sa silhouette, sa présence accomplissaient leur œuvre bienfaisante sur un public pas forcément acquis, mais vite conquis. Il était assis dans un fauteuil posé en avant du lit.

Le public comprit d’entrée l’originalité de l’auteur quand il compare les coups du vent dans la cheminée aux « fameux coups d’archet par lesquels débute la Symphonie en ut mineur ». Un autre monde s’ouvrait pour la plupart qui auraient, eussent-ils été interrogés, proposé des comparaisons avec la pétarade d’une Yamaha Roadster, avec les riffs de batterie hip hop de Chip tha Ripper, avec les coups du voisin éméché sur sa concubine.

Les mêmes furent sensibles (au milieu d’informations mondaines telles que la rupture de Robert d’avec Rachel et le mariage suivi d’un divorce rapide de Mlle de Stermaria) aux considérations sur les séparations sentimentales : « Quand on quitte une maîtresse, on voudrait bien, jusqu’à ce qu’on l’ait un peu oubliée, qu’elle ne devînt pas la possession de trois ou quatre entreteneurs possibles. » Cela parlait à ces machos possessifs… Ils bichaient autant avec : « Il est plus raisonnable de sacrifier sa vie aux femmes qu’aux timbres-poste, aux vieilles tabatières, même aux tableaux et aux statues. Seulement l’exemple des autres collections devrait nous avertir de changer, de n’avoir pas une seule femme, mais beaucoup. » Cela dit, le Héros raconte ça à propos d’Albertine revenue, dont il ignore si « maintenant elle se laisserait embrasser ».

Le public notait avec application les mots qui montrent « qu’on est issu d’une famille aisée » : « tout à fait distingué », « tout à fait une sélection », « des témoins de choix », « laps de temps », « Je suis confuse », « distingué ». Il était d’autant plus attentif que le Héros y gagnait : « Dès les mots « à mon sens », j’attirai Albertine, et à « j’estime » je l’assis sur mon lit. » Le langage comme ascenseur sentimental, ainsi s’effectuait par imprégnation l’apprentissage vers un autre mode d’expression, vers un autre comportement social. En revanche, « mousmé », aimé du Héros, déplut aux banlieusards.

 

Décidément gâtés, ils sentaient le désir monter en eux avec le dialogue des deux jeunes gens : lui suggérant qu’il n’est pas chatouilleux, elle proposant d’essayer, lui précisant que ce serait plus commode qu’elle s’étendît sur le lit, elle interrogeant : « comme ceci », lui, répondant : « Non, enfoncez-vous », elle demandant si elle ne pèse pas trop… C’était torride dans la salle. Et… Françoise entre, patatras. Proust avait le sens de la progression paroxystique et du rebondissement. Quelques minutes plus tard, le Héros fait savoir, par la voix de Fabrice que « aussitôt que ses caresses eurent amené chez moi la satisfaction dont elle dut bien s’apercevoir ».

Farid était assis au premier rang au milieu du petit noyau auquel s’était joint Patric Dickinson qui servait de tampon entre lui et Mme de Custières. Le jeune de Trappes et la douairière de la Sampac échangèrent un regard. Lui semblait dire : « Vous avez beau demander de ne pas surestimer la place de l’érotisme dans l’œuvre, vous aurez du mal me convaincre » ; elle : « Je dois reconnaître que là je ne peux vous donner tort ».

Fabrice s’apprêtait à évoquer la duchesse de Guermantes invitant le Héros chez elle quand — était-ce organisé par Canal + ? La chaîne jura que non — un spectateur vint pimenter un spectacle qui, malgré le talent du réalisateur, restait assez statique. Il sauta sur la scène. Il n’avait rien dans les mains, rien dans les poches. Slameur patenté, il avait seulement envie de participer à cette expérience inouïe. Fabrice ne mit pas d’objection à sa prise de parole.

 

«Slam Proust : Il n’y a pas que le temps à être perdu

 

On a les madeleines qu’on peut

À la maison, on recherche le pain

Pour en faire du pain perdu

Son surnom est cucul

On l’appelle madelain

On a les madeleines qu’on peut

 

À la maison mon vieux s’occupe comme il peut

Il est à la recherche des emplois perdus

Mécano, éboueur, il prend ce qu’on veut

Au Pôle emploi, c’est le roi

Marcel au Pôle aristo, l’est pas de trop

Il jouit parmi les duchesses

Mon vieux, sa vie c’est le stress

 

À la maison, moi je pécho les meufs perdues

Proust il kiffe les mecs

Moi je kiffe les meufs

Marcel, le bonheur, il simule

Moi les filles je les (bip)

À la maison les filles perdues je les pécho»

 

Ce n’était pas le slam le plus inventif, mais il montrait que le genre peut trouver l’inspiration dans des temps reculés (Grand Corps Malade s’était fourvoyé avant celui-là chez les amants de Vérone).

Fabrice reprit la main, tandis que la production se réjouit d’une intervention qui nourrirait le Zapping et ses clones.

La séance touchait à sa fin. Avec l’aide du chauffeur de salle, les applaudissements se firent, ce soir-là, singulièrement toniques.

Dans le plateau d’après show, Michel Denisot accueillit un groupe culturel venu du 9-5. Sa prestation, featuring des danseurs cristoliens, était à base de « bâtard, crevard, ringard, braillard » aspirant — Proust aidant (« Yo Marcel ! ») — à devenir « richard, veinard, fêtard, peinard ».

Dans le public, Latifath, une jeune fille au teint mat et aux mains maquillées de henné confia à l’autre Marseillaise : « J’incruste, je démarre À la recherche du temps perdu, et wow ! » Son interlocutrice, qui la regardait avidement, n’avait pas besoin d’autres mots pour apprécier l’admiration d’une jeune Haoussa du Niger.

On remarquait sur la place de l’Abbaye que certains portaient déjà des casquettes siglées des initiales M et P entrelacées comme le N et le Y superposés de New York arborés dans le monde entier, des faubourgs de Cotonou aux mégalopoles chinoises.

Le vendredi matin, Médiamétrie attribua un plus qu’honorable 7,6 % d’audience à Canal +, soit deux millions de téléspectateurs. Son entourage n’éprouva pas le besoin d’en informer Fabrice, que rien ne devait, à sa demande, distraire de sa « mission ». Il se réveilla dispos, prit un petit déjeuner d’ogre, se délassa dans sa chambre avant de se rendre, à pied, à la médiathèque. Sur le chemin, des spectateurs eux-mêmes en marche le saluèrent en se gardant bien de le faire avec insistance.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Ah, s’il pouvait venir à Beaubec, votre Fabrice : peut-être réveillerait-il les épais brayons (encore hier, une séance de cinéma suivie d’un débat, mon dieu, un débat lourdingue à souhait).

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