Le fou de Proust — Vingt-septième épisode

Épisode 27

 

La médiathèque s’avérait trop exiguë pour accueillir les spectateurs en nombre grandissant. On annonçait pour le week-end un afflux qu’elle n’aurait pu accuellir et la municipalité opta pour un déménagement vers la Maison des Arts, plus vaste, place Salvador-Allende. L’accès y était plus direct que pour la salle du Mont-Mesly, à cinq minutes à pied du terminus Créteil-Préfecture de la ligne 8 du métro. Avec son millier de places, la grande salle s’y prêtait mieux.

Avant de commencer, Fabrice prit le temps d’observer de derrière le rideau son auditoire. Il fut frappé par sa jeunesse, par la dominante féminine, même si les hommes semblaient plus impliqués. Les filles jouaient les primesautières, les garçons, les importants. À treize heures, le rideau s’écarta et Fabrice se lança, toujours étonné de son assurance, qui n’allait pas jusqu’à la décontraction.

L’heure était aux préparatifs du dîner à l’île du Bois avec Mme de Stermaria, pour laquelle le Héros nourrit de troubles pensées (« je ferais comme d’autres qui, ne pouvant pénétrer dans un couvent, du moins, avant de posséder une femme, l’habillent en religieuse »), puis au désenchantement car le rendez-vous tombe à l’eau. La dame est remplacée par Saint-Loup qui entraine son ami au restaurant — occasion pour ce dernier de saluer la « générosité de cœur », la « largeur d’esprit » des juifs.

Mme de Custières remarqua au passage que la phrase la plus courte de toute l’œuvre  se trouve dans un propos de Saint-Loup où il compare la guerre au jeu : « Cf. Poker. »

Et le Héros enchaîne avec un autre dîner, le lendemain, chez la duchesse de Guermantes où, le duc présent, il est vite fixé sur les bruits de divorce. La présence d’une Altesse est l’occasion de signaler une particularité langagière — dont on reparlerait : « Par un reste hérité de la vie des cours qui s’appelle la politesse mondaine et qui n’est pas superficiel, mais où, par un retournement du dehors au dedans, c’est la superficie qui devient essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes considéraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent négligés, au moins par l’un d’eux, de la charité, de la chasteté, de la pitié et de la justice, celui, plus inflexible, de ne guère parler à la princesse de Parme qu’à la troisième personne. »

L’après-midi n’allait pas tarder à s’achever. Le public, debout, applaudit Fabrice, qui salua par d’imperceptibles courbettes avant de se dérober jusqu’au soir, où il reprit le cours de la réception chez la duchesse dans un étourdissant ballet de cérémonie et de grandes manières d’un monde où les cuisiniers et jardiniers en chef, « personnages à gros appointements », ont « leur voiture à eux ». « Spéciaux », les Guermantes ont un traitement à part par leur « Génie » unique, préférant, à la noblesse, au rang et à la fortune l’intelligence, le cœur et le talent. Quant à l’esprit des Guermantes, le Héros remarque que c’est une « entité aussi inexistante que la quadrature du cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes à le posséder ».

Cette longue plongée dans les entrailles du grand monde, loin de la fatiguer, passionna la partie populaire de l’assistance qui commenta longuement, avec l’ambition de l’imiter, les comportements de la duchesse. De baroque façon, le nom de Courvoisier, présenté en mauvaise part, devenait l’équivalent pour celui de Guermantes de Groseille pour Le Quesnoy dans La vie est un long fleuve tranquille.

Après avoir salué le public (au milieu duquel s’étaient glissés Carla Bruni et son mari), Fabrice alla faire une promenade nocturne au bord du lac, où, n’ayant pas relevé le col de son manteau, sans s’en rendre compte, il prit froid.

Le lendemain matin, il se réveilla tôt et mal fichu. En entendant sa voix rugueuse alors qu’il passait la commande de son petit déjeuner, il comprit qu’il était enroué et qu’il serait vite aphone s’il n’était pas rapidement pris en charge. Comme en post-scriptum de sa commande, il demanda qu’on fît venir un médecin et remplaça son thé flowery orange pekoe par un verre de lait chaud, sucré au miel et aromatisé au thym. Dans la foulée, il prévint son frère.

Le médecin ne sut proposer rien d’autre qu’un antibiotique au effets lents. Antoine arriva avec le Dr Dickinson, ORL qui fit une prescription hors norme mais qui se révéla efficace : « Vous mâchouillez une tranche de gingembre pendant trois minutes et vous l’avalez. Comme c’est un cas de force majeure, do it twice. » En fin de matinée, Fabrice avait la gorge dégagée. Il dut promettre de porter une écharpe dès qu’il sortirait.

Pendant ce temps, Nadine de Rothschild se trouvait dans une librairie de la rue du général Leclerc pour y signer son livre Les Bonnes Manières. Elle, qui s’appelait Jeannette et était devenue baronne par son mariage, se sentait en banlieue comme un poisson dans l’eau.

Une autre librairie de la même rue avait eu la même idée en faisant venir Anton Moonen, auteur du cultissime Petit Bréviaire du snobisme. Son discours trouvait un écho favorable chez ceux qui se disaient des réprouvés : « Le snobisme est une contre-culture, à rapprocher de l’underground, du punk, du décalé. Provocation, protestation, c’est un art de vivre pour sortir du troupeau et toujours être une exception. »

Mais l’événement s’affichait dans les kiosques. Sur toute sa « une », Libération offrait, comme en poster, une photo noir et blanc de Marcel Proust avec un seul mot : « Recherché ».

C’était un de ces jeux de mots qui avaient fait la réputation du quotidien renvoyant au titre de l’œuvre de Proust, à son style, à l’engouement qu’il provoquait, le tout en forte résonnance avec l’appel policier à retrouver un dangereux individu.

Le journal offrait un copieux arrêt sur image. Pratiquement à mi-chemin, l’expérience menée méritait qu’on soufflât et qu’on réfléchît à ce qu’elle avait de particulier : un public, considérant, dans sa plus grande part, Proust comme compliqué, abscons, mais magique, accédait à deux mondes, celui des initiés, celui de la haute société. À l’horizon, un paradis pas tout à fait perdu, peut-être pas inaccessible. S’il fallait rendre un hommage, c’était à ces spectateurs se jetant sans complexe dans une œuvre qui leur échappait jusqu’alors.

Sous le titre « Marcel, les ortolans et nous », le directeur du journal, ancien de Normale Sup, s’appuyait sur une longue citation du Côté de Guermantes pour tenter d’expliquer la fascination que Proust exerçait depuis quelques mois.

« Proust a gagné le « droit des cités », commençait-il. Les privilégiés qui seront ce soir à Créteil pour une nième prestation de Fabrice Pelletier qui a étonnamment fait surgir À la recherche du temps perdu dans le quotidien troublé des Français devront être particulièrement attentifs au passage suivant de œuvre au programme :

« En peu de dîners j’assimilai la connaissance de tous les amis de mes hôtes, amis auxquels ils me présentaient avec une nuance de bienveillance si marquée (comme quelqu’un qu’ils auraient de tout temps paternellement préféré), qu’il n’est pas un d’entre eux qui n’eût cru manquer au duc et à la duchesse s’il avait donné un bal sans me faire figurer sur sa liste, et en même temps, tout en buvant un des Yquems que recelaient les caves des Guermantes, je savourais des ortolans accommodés selon les différentes recettes que le duc élaborait et modifiait prudemment. Cependant, pour qui s’était déjà assis plus d’une fois à la table mystique, la manducation de ces derniers n’était pas indispensable. De vieux amis de M. et de Mme de Guermantes venaient les voir après dîner, « en cure-dents » aurait dit Mme Swann, sans être attendus, et prenaient l’hiver une tasse de tilleul aux lumières du grand salon, l’été un verre d’orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. »

Tout y est, poursuivait-il :

L’accès à un univers envié : ne pas être « un d’entre eux » mais partager leur existence ;

Le luxe avec les yquem (à écrire d’ailleurs, si Proust m’autorise un conseil, sans majuscule, sinon sans s) ;

La tradition avec les recettes à modifier prudemment : un monde qui ne survit qu’en évoluant sans heurts ;

Le chic transgressif avec les ortolans interdits de consommation mais savourés (même si à l’époque ils n’étaient pas proscrits) ;

Un verbe recherché, superbe et mystérieux : qui a jamais usé du mot « manducation » (action de manger) ? Mais aussi sa modernité avec le canaille « venir « en cure-dents » ;

Les valeurs éternelles : « pas de boissons sophistiquées, une orangeade »…

En post-scriptum, le signataire faisait un mea culpa en regrettant l’ironie des premières réactions de son journal qui n’avait « pas pris la pleine mesure » du phénomène Proust-Pelletier.

Suivaient des articles sur l’écrivain (« Le divin Marcel, un rêveur qui fait rêver »), sur son interprète (« Un honorable sans papier », une mémoire phénoménale, un phénomène sans histoire), sur l’œuvre (« Pourquoi vous n’avez pas encore lu Proust », les raisons comparées de l’attirance et du rejet qu’elle provoque).

La voix de Fabrice avait droit à son analyse (« Les voies et moyens d’une voix », comment subjuguer sans être ni Delphine Seyrig ni Michel Simon) tandis qu’un reportage montrait la diversité des publics présents.

L’ensemble s’achevait sur une « galerie de têtes de A à Z », où chaque personnage avait droit à une présentation : Albertine, Berma (la), Charlus, Dreyfus, Elstir, Françoise, Guermantes, Hugo, Israëls, Jupien, Kant, Léonie (tante), Morel (dit Charlie), Norpois, Octave, Parme (princesse de), Quiou (ou Quiou-Quiou, diminutif de Montesquiou), Rachel, Saint-Loup-en-Bray et Swann, Théodore, Uzès, Verdurin, Wagner, Xénophon, Yourbeletieff (princesse), Zéphora.

 

Les rendez-vous du samedi se tinrent donc dans la grande salle de la Maison des Arts, où Libération circulait de main en main. On avait bien fait de déménager. La place Salvador-Allende avait pris des allures de cour des miracles à la sauce Jeema el Fna de Marrakech. Il y avait là des danseurs, des calligraphes, des tatoueurs au henné, des diseuses de bonne aventure, il n’y manquait que les couffins de serpents remplacés par les étals des livres de Proust d’occasion (une initiative de l’adjoint au maire chargé de la culture). On y trouvait des « Pléiade » à trente euros, des « Quarto » à vingt-cinq, des « Bouquins » à dix, des « Folio » à deux, des « Garnier-Flammarion » à un euro les trois.

Fabrice se fraya un chemin une heure avant la représentation. Il fit le tour de la salle déjà pleine pour se sentir à l’aise et gagna la scène par les coulisses, tout en se gargarisant discrètement de fortes lampées de miel. Même si l’on n’est pas un homme de spectacle professionnel, il n’est pas acceptable que d’arriver sans cérémonie, devant le public. La magie des mots que l’on sort passe aussi par le mystère des pas pour entrer.

Il était guilleret car il aimait beaucoup les pages qu’il allait interpréter sur ce qu’il appelait « le système Oriane ». L’ascendant de la duchesse était dû à une attitude constamment déconcertante, déstabilisatrice, c’est cela qui allait être conté :

Veut-on savoir « en quoi » elle se mettra au bal travesti du nouveau ministre de Grèce ? « Mais en rien… Je ne vois pas qu’il y ait nécessité à aller chez le ministre de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas grecque, pourquoi irais-je là-bas, je n’ai rien à y faire. » Lui rétorque-t-on : « Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant » ? Elle répond : « Mais c’est charmant aussi de rester au coin de son feu. » Elle aime aussi passer la soirée au théâtre avec son mari le soir d’une fête où « tout le monde » va. À une représentation où il y a tout Paris, la cherche-t-on dans la loge de quelque princesse ? On la trouve seule, en noir, avec un tout petit chapeau, à un fauteuil où elle est arrivée pour le lever du rideau.

Attendue dans un salon, pense-t-on qu’elle éclipsera les plus beaux diamants par un diadème historique ? Elle y entre sans un seul bijou et dans une autre tenue que celle qu’on croyait à tort de rigueur.

Elle passe « sa vie dans le monde tout en ne croyant qu’aux idées ». La sait-on antidreyfusarde ? Elle n’en croit pas moins à l’innocence de Dreyfus. Chez la princesse de Ligne, elle reste assise quand tous se lèvent à l’entrée du premier accusateur du capitaine juif et s’en va au début de la conférence d’un nationaliste. La raison ? Le monde n’est pas fait pour parler politique. Est-elle voltairienne ? Elle quitte quand même un concert du vendredi saint parce qu’elle trouve indécent qu’on mette lr Christ en scène.

Espère-t-on être le premier à l’inviter pour un dîner ? Elle refuse pour la seule raison à laquelle un mondain n’eût jamais pensé : elle part en croisière pour visiter les fjords de la Norvège, qui l’intéressent. Dans Sodome et Gomorrhe, à propos de la réception de Mme Saint-Euverte (« Tout Paris y sera »), elle confie : « Justement je ne serai pas à Paris… Je vous dirai (ce que je ne devrais pas avouer) que je suis arrivée à mon âge sans connaître les vitraux de Montfort-l’Amaury. C’est honteux, mais c’est ainsi. Alors pour réparer cette coupable ignorance, je me suis promis d’aller demain les voir. »

Telle est l’inégalable Oriane, transformant par ailleurs les mots vulgaires en aristocratiques grâce à l’affectation de sa simplicité. Et Fabrice se délectait de la faire revivre.

Mais l’essentiel des pages est consacré à son mari, cet Hercule en «smoking», un saphir à l’annulaire d’une «grosse mais belle main», qui l’admire mais ne l’aime pas et dont elle connaît et reçoit toutes les maîtresses.

La séance s’acheva par un ultime mot d’Oriane. Évoquant la femme du général de Monserfeuil, dont Mme de Parme s’étonne qu’elle soit « encore enceinte », Mme de Guermantes répond : « Mais parfaitement. C’est le seul arrondissement où le pauvre général n’a jamais échoué. »

Impayable duchesse ! Et stupéfiant Fabrice qui avait encore réussi brillamment son tour de force. Une salve d’applaudissements l’accompagna jusqu’en coulisses.

 

Patrick Dickinson, auréolé depuis qu’il avait sauvé la voix du héros du petit noyau, était définitivement adopté. Dans la discussion qui eut lieu dans le hall, il justifia son entrée au club en signalant une petite phrase passée inaperçue, selon laquelle (dixit la duchesse de Guermantes) Mémé (c’est-à-dire Charlus) sait Balzac « par cœur » : « Elle ne doit pas être entendue littéralement car la Comédie humaine, c’est cent trente-sept œuvres comprenant quatre-vingt-quinze romans, nouvelles, essais réalistes, fantastiques ou philosophiques— dans le cas contraire où ce serait vrai, notre Pelletier n’aurait qu’une mémoire d’éléphanteau balbutiant ! »

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Vingt-septième épisode”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. ah ! La place de l’orangeade dans la recherche ! Il faudrait faire des recherches sur le nombre d’occurrences… je crois que c’est la première boisson mentionnée (avant même le thé ou la tisane à la madeleine), et on la retrouve partout, surtout sous la lune, à qui Proust l’apparente dans une si jolie métaphore (la lune « épluchée et juteuse », si je me souviens bien).

    je trouve que Fabrice Pelletier (dire que c’était le nom de mon prof de français !) devrait faire péter les limites hexagonales : n’oublions pas la dimension internationale de notre « jeune homme » !

  2. Pazienza, pazienza…

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et