Le fou de Proust — Vingt-quatrième épisode

Épisode 24

 

À la réception de Mme de Villeparisis, où l’on revint pour la séquence du soir, on parle des ascendants : « Je n’ai jamais vu mon père avoir son chapeau chez lui, excepté, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi étant partout chez lui, le maître de la maison n’est plus qu’un visiteur dans son propre salon » ; on évoque les absents : la mondaine Mme Leroi, qui, interrogée sur l’amour, répondit une fois : « Je le fais souvent mais je n’en parle jamais » ; on croise un archiviste, un historien (« solennel et intimidé »), Bloch (« maintenant jeune auteur dramatique »), trois vieilles dames, « Parques à cheveux blancs, bleus ou roses [qui] avaient filé le mauvais coton d’un nombre incalculable de messieurs ») ; on révèle comment les hôtesses se « chipent » leurs invités ; on admire certain portrait, « l’original de la copie qui est au Louvre » ; on accueille la duchesse de Guermantes (« qui avait profité de l’indépendance de son torse pour le jeter en avant avec une politesse exagérée et le ramener avec justesse sans que son visage et son regard eussent paru avoir remarqué qu’il y avait quelqu’un devant eux ») ; Legrandin (pas invité), l’excellent écrivain G… ; on apprend l’art de la réception chez Oriane : « Considérer les gens de talent comme des relations familières dont le talent ne vous éblouit pas, à qui on ne parle pas de leurs œuvres, ce qui ne les intéresserait d’ailleurs pas » — ainsi, « elle mettait une sorte d’élégance quand elle était avec un poète ou un musicien à ne parler que des plats qu’on mangeait ou de la partie de cartes qu’on allait faire » —, cette réserve était simplement de bon ton » ; arrivent le comte d’Argencourt (« en boitant »), deux jeunes gens (le baron de Guermantes et S. A. le duc de Châtellerault, à qui Mme de Guermantes dit : « Bonjour, mon petit Châtellerault »).

D’autres personnages seraient entrés encore si ce n’était déjà la fin. Ce serait pour le lendemain. La revue fut applaudie à tout rompre et Fabrice se retira non sans s’être à plusieurs reprises incliné en signe de remerciement.

 

Après cette séance, le vocabulaire des banlieues s’enrichit de deux formules proustiennes : « Bonjour, vous » et « Ma chère ».

La première sort deux fois des lèvres de Rachel à Saint-Loup. Elle lui paraît « le dernier mot de la tendresse et de l’esprit». Les quartiers la trouvèrent craquante et la croquèrent à belles dents. À tout propos, tout amoureux disait à sa fiancée : « Bonjour, vous », et inversement. C’était une avancée par rapport à « Wesh, mon BG (pour beau gosse), tu déchires ta race », et à « Zarma, ma meuf, tu m’fissures ».

La seconde revient dix-neuf fois dans toute l’œuvre, principalement dans Le Coté de Guermantes et Sodome et Gomorrhe, mais, dans l’occurrence de ce soir-là, elle amusa, plut, fut retenue et mise au goût du jour : « Ma chère, Mme de Luynes me fait penser à Yolande ». Au temps d’internet et des portables, les modes s’imposaient en quelques heures. Dans son émission libre antenne, Fun Radio, lui réserva immédiatement un sort privilégié. Et « Ma chère » devint sans chichi une scie.

Ce n’est pas simple de savoir comment un mot s’impose dans la conversation. Fabrice avait eu l’occasion d’y réfléchir dans son livre recensant les expressions du langage commun contenant un nom propre. Il avait remarqué que ce n’était ni les plus grands auteurs, ni les plus glorieuses époques qui en étaient à l’origine. Ainsi, de l’épopée napoléonienne, le langage n’avait retenu que les défaites (la Bérézina, le mot de Cambronne, C’est Waterloo, le coup de Trafalgar). Il prenait souvent l’exemple de Du bruit dans Landerneau servi à toutes les sauces et dont le père n’était qu’un obscur auteur de la fin du XVIIIe siècle mais dont une pièce, Le Naufrage ou les Héritiers, contenait la formule qui était répétée par le serviteur du châtelain de Landerneau que l’on avait cru mort et qui revenait bien vivant au moment où sa famille se partageait les biens : « Le retour de Monsieur, ça va faire du bruit dans Landerneau. » Fabrice avait considéré, sans pouvoir être démenti, que c’est le ton du comédien, sans doute un peu forcé donc ridicule, qui avait popularisé le mot.

Pour « Ma chère », c’était sans doute la même recette, sauf que la répétition était due à la multidiffusion radiophonique et aux échanges entre écrans de téléphones. La bouche en cul de poule, les jeunes se saisirent et se délectèrent de l’interpellation. Dans le cas de Mme de Luynes et de Yolande, il s’agit du portrait de la première qui rappelle à la seconde, une amie, sans doute, de Mme de Villeparisis et de sa nièce (c’est elle qui parle), la duchesse de Guermantes. Les jeunes en usèrent pour comparer un personnage illustre à une connaissance fort différente de lui : « Ma chère, Michael Jackson me fait penser à Josiane » ; «Ma chère, Joaquim Noah me fait penser à Yvette » ; « Ma chère, Harry Roselmack me fait penser à Ghislaine (prononcé « j », pas « gu »).

 

Le week-end de représentations s’ouvrit le samedi après-midi, avec la suite des invités de Mme de Villeparisis, dont M. de Norpois, au demeurant son amant. Son entrée a un air piquant : l’hôtesse a dit qu’il était dans le bureau, mais lui, voulant faire croire qu’il venait du dehors « prit au hasard un chapeau dans l’antichambre et vint baiser cérémonieusement la main de Mme de Villeparisis, en lui demandant de ses nouvelles avec le même intérêt qu’on manifeste après une longue absence ». Suit le duc de Guermantes (« énorme gaillard vieillissant », qui « se parait de sa femme mais ne l’aimait pas ») ; on eut droit à de longs échanges sur l’affaire Dreyfus avec son lot de mots d’époque (« préjugé de races » pour « racisme ») et fortes sentences (« Quand on s’appelle le marquis de Saint-Loup, on n’est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise ! »).

Au passage, les proches du groupe qui recevait eurent un haut-le-cœur en entendant le nom de La Boulie. De même origine que ceux qui occupaient le site, « le cercle sportif » vécut douloureusement à l’aube du XXIe siècle ce qu’il appela « l’impensable », « un véritable coup de poignard » au Racing Club de France, la prise de contrôle par Lagardère, l’obligeant à déplacer son centre névralgique à La Boulie. L’évocation d’un procès de Bloch à un cercle « qui lui semblait élégant » régala les présents concernés.

Mais tous furent pris d’un franc rire quand — illustration de ses « mots » — Oriane qualifie Mme de Cambremer d’« énorme herbivore » et de « troupeau de vaches ». La ronde des arrivées continue avec la vicomtesse de Marsantes (« considérée dans le faubourg Saint-Germain comme un être supérieur, d’une bonté, d’une résignation angéliques »). Sa description offrait l’occasion de définir la vraie aristocratie : « Être grande dame, c’est jouer à la grande dame, c’est-à-dire, pour une part, jouer la simplicité. C’est un jeu qui coûte extrêmement cher, d’autant plus que la simplicité ne ravit qu’à la condition que les autres sachent que vous pourriez ne pas être simples, c’est-à-dire que vous êtes très riches. » Et c’est peu après qu’est décrite une façon fort noble de montrer une discrète satisfaction, comme excelle à le faire la duchesse : « Un imperceptible sourire fit onduler les cils de Mme de Guermantes qui regarda le cercle qu’avec la pointe de son ombrelle elle traçait sur le tapis. » — Ah ! les cils ondulant, oh ! la pointe de l’ombrelle !» s’extasia Mme de Custières, approuvée par Farid.

On annonçait l’entrée de Robert de Saint-Loup, mais, pour l’entendre, il faudrait patienter ; c’était la fin de la séance et l’heure du buffet de chez Lenôtre. Son chef étoilé, Frédéric Anton, venait en voisin puisqu’il présidait à la destinée du Pré Catelan. Il offrit son menu Hiver, comprenant un Crabe préparé en Coque, Fine Gelée de Corail et Caviar de France, Soupe au Parfum de Fenouil et un Ris de Veau Cuit en Casserole, aux Truffes, Soubise, Fine Purée de Céleri à la Canelle, Petites Fleurs en Tempura. S’il abusait des majuscules, il n’en proposait pas moins des portions qui semblaient (à tort) minuscules dans leurs gigantesques assiettes.

 

Lors de l’après-représentation, un petit groupe s’attarda sur un autre hapax de l’œuvre, auquel il venait d’avoir eu droit, dans une phrase de Norpois : « La France, Dieu merci, n’est pas une république sud-américaine et le besoin ne se fait pas sentir d’un général de pronunciamiento. » L’échange portait sur la réactualisation du mot par de Gaulle, en 1961, pour discréditer les auteurs du putsch d’Alger : « Un pouvoir insurrectionnel, un pronunciamiento militaire, une conjuration ». — Quel besoin de ces trois synonymes, questionna l’un, si ce n’est pour un clin d’œil à Proust ? — N’est-ce pas lui faire beaucoup d’honneur que de lui accorder de l’influence sur le général ? réfléchit un autre. — On savait le général lecteur de Péguy ; de Proust non, constata un troisième. — Si ça ne vient pas de Proust, quelle serait l’origine ? reprit le premier. » Faute de réponse satisfaisante, on se réjouit de la liaison Marcel-Charles ainsi établie. Tel précisa que pronunciamiento signifiait « déclaration » en espagnol, et tel autre qu’il prenait bien deux i quand le second est souvent oublié.

 

À la reprise nocturne, après l’arrivée de Robert chez Mme de Villeparisis, c’est le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen qui se fait annoncer avec son ambition d’entrer à l’Académie des sciences morales et politique pour la satisfaction de laquelle il compte sur le soutien de M. de Norpois. Proust se régale à raconter les « clefs » qu’il a fait jouer : l’obtention du cordon de Saint-André (« fausse route »), des termes flatteurs dans une étude pour la Revue des Deux Mondes (échec), enfin, une invitation pour sa maîtresse à dîner chez la grande-duchesse avec la reine d’Angleterre (touché). Arrive Palamède de Charlus (« dédaigneux avec les hommes, courtisé par les femmes »), puis Mme Swann (entraînant le départ de la duchesse). S’achève enfin le récit de la matinée chez Mme de Villeparis pour le Héros, qui raccompagne, à sa demande, M. de Charlus qui s’offre à diriger sa vie.

 

Dans la rubrique the place to be, tenue cette fois par Le Parisien-Aujourd’hui en France (édition du dimanche) on voyait Bertrand Delanoë, Yannick Noah, Inès de la Fressange, Christophe Maé, Laure Manaudou, Hervé Villard, Macha Méril, une demi-douzaine de personnages de la télé-réalité espérant (en vain) y glaner montres, parfums ou tablettes électroniques.

Dans la même page, le quotidien titrait : « Une prouesse pour Proust ». On ne pouvait mieux dire : dans cette série, Fabrice aurait livré mille six cent quatre-vingt-dix paragraphes à la fin de l’après-midi. Cette ultime séance s’annonçait plus brève que les précédentes, ce qui convenait parfaitement à Arnaud Lagardère qui, personnellement présent ce dimanche après-midi, peu porté (eût-il confié si on avait voulu percer ses goûts littéraires) sur les « prousteries », tenait à la réception qui clôturerait la session chez lui. « J’ose espérer qu’elle restera dans les annales des raouts », claironnait-il reprenant sans le savoir une expression proustienne.

Le titre de l’article entraîna d’autres formules sur la même logique (jouer avec « prou ») : « Proust et vous : « C’est peu ou prou ? » (Ça m’intéresse) ; « La modernité prouvée de Proust» (Le Nouvel observateur) ; « Proust de la proue à la poupe » (Yachtman Mag).

 

De retour chez lui, le Héros trouve sa grand’mère « plus souffrante ». Il y fait part d’un tel scepticisme sur les médecins digne de Molière : « La médecine étant un compendium des erreurs successives et contradictoires des médecins, en appelant à soi les meilleurs d’entre eux on a grande chance d’implorer une vérité qui sera reconnue fausse quelques années plus tard » —, mais c’est pour ajouter : « Croire à la médecine serait la suprême folie, si n’y pas croire n’en était pas une plus grande. » Le laïus du docteur du Boulbon, pour confiant qu’il s’afficha, fut suivi avec angoisse par un public mis en condition par Fabrice plus pénétré que jamais. L’atmosphère se détendit grâce aux retrouvailles avec la « marquise » des Champs-Élysées si prévenante avec ses clients. C’est à l’occasion de la reprise des promenades de la vieille dame, sur les conseils de la Faculté. À un homme veuf depuis la veille, la « dame-pipi » conseille : « Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera une petite distraction » ; au Héros, elle propose : « Vous ne voulez pas que je vous ouvre une petite cabine ? » Et comme je refusais : « Non, vous ne voulez pas ? ajouta-t-elle avec un sourire ; c’était de bon cœur, mais je sais bien que ce sont des besoins qu’il ne suffit pas de ne pas payer pour les avoir. »

Guermantes I se termine sur une note tragique quand on connaît la sensibilité du Héros : aux Champs-Élysées, sa grand’mère « venait d’avoir une petite attaque ».

 

Pour la réception dominicale, les produits venaient de chez Coupiac. Ce fut un festival : sushi saumon et gingembre rose, roquant citronné et rouget tandoori, terrine de sole tropicale au Zéphyr de tourteau, bouquet de serrano en dégustation, profiterole au fromage de chèvre, brownie chocolat, orange sanguine et orange confit, croustillant praliné, biscuit et mousse chocolat praliné Valrhona.

La branchitude comblait Arnaud Lagardère qui virevoltait épanoui au milieu de ses invités. Il y avait là le business du CAC 40, la majorité présidentielle et quelques figures de l’opposition (la sage), des stars du show-biz, des sportifs à lunettes (depuis Jean Bobet et Laurent Fignon, cet accessoire signifiait intellectualisme), des figures de la culture banlieue. Il y eut des changes de numéros de portables entre DRH et jeunes des cités.

Le rideau retomba sur le Pré Catelan. Au revoir le bois de Boulogne, d’autres séances pour d’autres publics se tiendraient dans d’autres lieux. Le rendez-vous suivant était fixé dans un autre univers, celui des banlieues…

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Le fou de Proust — Vingt-quatrième épisode”

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  1. Vous savez, vous êtes vous-même une sorte de « sportif à lunettes », Patrice. Le sportif de Proust, en quelque sorte…

  2. Et « l’excellent ecrivain G*** » qui est-ce? Andre Gide?

  3. patricelouis says: -#1

    Il y a peu de chances que ce soit Gide.
    Voyons les extraits :
    *L’excellent écrivain G… entra; il venait faire à Mme de Villeparisis une visite qu’il considérait comme une corvée. La duchesse, qui fut enchantée de le retrouver, ne lui fit pourtant pas signe, mais tout naturellement il vint près d’elle, le charme qu’elle avait, son tact, sa simplicité la lui faisant considérer comme une femme d’esprit. D’ailleurs, la politesse lui faisait un devoir d’aller auprès d’elle, car, comme il était agréable et célèbre, Mme de Guermantes l’invitait souvent à déjeuner même en tête à tête avec elle et son mari, ou l’automne, à Guermantes, profitait de cette intimité pour le convier certains soirs à dîner avec des altesses curieuses de le rencontrer. Car la duchesse aimait à recevoir certains hommes d’élite, à la condition toutefois qu’ils fussent garçons, condition que, même mariés, ils remplissaient toujours pour elle, car comme leurs femmes, toujours plus ou moins vulgaires, eussent fait tache dans un salon où il n’y avait que les plus élégantes beautés de Paris, c’est toujours sans elles qu’ils étaient invités; (III)
    *— Elle est vraiment étonnante la petite duchesse, dit M. d’Argencourt en montrant Mme de Guermantes qui causait avec G… Dès qu’il y a un homme en vue dans un salon, il est toujours à côté d’elle. Évidemment cela ne peut être que le grand pontife qui se trouve là. (III)
    Gide abonné des salons aristocratiques ! S’il a refusé Du côté de chez Swann (funeste bévue), c’est notamment , disait-il, qu’il y a dedans « trop de duchesses » !

  4. En effet, mais il se peut que Gide refusasse Swann a cause de l’usage desinvolte et incorrect que faisait Proust du subjonctif.

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