Le fou de Proust — Vingt-neuvième épisode

 

Épisode 29

 

C’est là, dans la semaine qui suivit les séances de Créteil que Farid se retrouva. Il se posait une question : « Mais de quoi vivent-ils ces aristos qui ne travaillent jamais ? » Pour obtenir une réponse, il pria Mme Custières de lui accorder quelques moments de son temps. Grande dame, elle lui fixa rendez-vous au palace proustien, quatre jours plus tard à dix-sept heures. C’était sa manière de saluer sa flamme pour un écrivain éteint de longue date.

Installés au bar Vendôme, ils sacrifièrent au five o’clock tea accompagné de pâtisseries et de muffins. Pendant que le pianiste jouait, elle demanda au Trappiste s’il connaissait la raison du choix du lieu. Il l’ignorait et apprit donc que Proust en avait fait sa deuxième maison où il pouvait observer la haute société. Il y avait sa chambre et sa table. Farid et son hôtesse n’y étant qu’une heure ou deux, elle lui expliqua que la noblesse possédait assez de terres pour en tirer de très substantiels revenus, que, si ses membres ne fichaient rien, ce n’était pas le cas de leurs employés, paysans pour la plupart, et de leur domesticité fort nombreuse. Les Guermantes ne comptaient plus les serviteurs — maîtres d’hôtel, valets de chambre, valets de pieds, femmes de chambre, huissiers, cochers — (et sans parler de ceux chargés des chasses à courre. Et la proustologue de citer ce passage de Du côté de Guermantes : « Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise, disait le valet de chambre, j’avais un ami qui y avait travaillé ; il était second cocher chez eux. Et je connais quelqu’un, pas mon copain alors, mais son beau-frère, qui avait fait son temps au régiment avec un piqueur du baron de Guermantes. »

— Et Marcel, lui, qui bosse pour lui ? — Pour sa famille, reprit la spécialiste. Il y a la fidèle Françoise, passée du service de sa tante à celui de ses parents, et donc du sien. Elle a une aide-cuisinière à laquelle elle impose une existence intenable — C’était dans l’épisode de Combray, glissa l’adolescent…— Exactement, tandis qu’elle-même est terrorisée par le maître d’hôtel de la maisonnée.

— Il n’y a que les prolos à trimer ? — Pratiquement. Quand La Recherche évoque le travail, cela concerne principalement celui des gens du peuple (ouvriers ou couturières), des domestiques, et c’est rarement gratifiant. J’ai en tête la comparaison de Françoise « travaillant comme un cheval », et l’histoire d’une « mère travailleuse », qui, comme par hasard, est « rouée de coups par un fils ivrogne » et tâche de « cacher sa souffrance aux yeux des voisins ». Il y a bien Swann et Saint-Loup qui prétendent travailler…

Farid l’interrompit : « Bref, ce sont tous de fieffés fainéants. — Des oisifs, oui, mais pas des désœuvrés, corrigea son interlocutrice. Ne rien faire est épuisant. Vous voyez bien comme toutes ces réceptions, ces mondanités leur prennent de temps. — Ils ont amélioré la combine du « travailler plus pour gagner plus » : « travailler moins pour gagner plus. » — Non, non, ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Ils font fructifier la formule : « Ne pas travailler du tout et gagner beaucoup. » Au fond, dans ce milieu, c’est l’argent qui travaille, la fortune amassée qui rend tout effort, toute activité rémunératrice, inutiles. Si l’on travaille, c’est à un bonheur, à un rapprochement.» Ils rirent ensemble de cette défense et illustration de la dolce vita.

Farid interrogea ensuite sur les ressources du Héros lui-même : « Il ne gagne rien, il vit aux crochets de ses parents et bénéficie d’un héritage bienvenu de sa tante Léonie, qui lui permet d’acheter des chevaux, une auto, des toilettes pour Albertine. Il se ruine pour elle, prêt à lui offrir un yacht et une Rolls-Royce. Il ne travaille donc pas ? — Il devrait. Il pond des articles et, surtout, prévoit d’écrire une œuvre, mais tous les prétextes lui sont bons pour procrastiner… — Procra quoi ? — C’est un mot que vous découvrirez dans La Prisonnière et dans La Fugitive, un presque hapax qui n’apparaît que deux fois : procrastination. Il désigne la tendance à ajourner, à temporiser, à tout remettre à plus tard, à repousser au lendemain. Dans ce domaine, c’est le roi ! Mais il trouvera la lumière à la fin, ne soyez pas trop pressé. »

Procrastination était une révélation. Plus tard, justement, le mot devait faire un tabac. Contre toute attente, Proust inspirait les fantaisistes. Un groupe de drilles créa l’UPLU (à prononcer au choix uplu ou upéhellehu), l’Union pour la procrastination universelle.

Les plus anciens proposèrent de confier la présidence d’honneur de l’UPLU à Michel Rocard qui, alors Pemier ministre (c’était au siècle de Proust), utilisa le mot lors de son discours de politique générale à propos des cages d’escalier qu’on doit repeindre et qui ne le sont jamais. L’idée fut retenue mais jamais appliquée, car toujours remise à demain. En attendant, les sympathisants étaient invités à envisager de s’inscrire à l’Union en se gardant bien de vouloir militer, ou plus tard seulement. « Rien ne presse » était le slogan majeur, mais tout adhérent (« Vous paierez votre cotisation plus tard ») avait la promesse de recevoir (plus tard également) un tee-shirt créé par l’américain Threadless : « Procrastinors : Leaders of Tomorrow ».

Quand les deux amis quittèrent le Ritz et foulèrent les pavés de la place Vendôme, il faisait nuit. Farid s’essaya avec succès au baisemain et se dirigea vers la rue de Rivoli pour prendre son métro.

 

Fabrice s’apprêtait à aller se cacher. Il lui fallait auparavant approuver le choix du lieu pour la dernière session : la Proust Force s’était exprimée en faveur du palais omnisport de Paris Bercy. En fait, aucun de ses membres n’était fanatique, Fabrice n’était pas plus emballé, mais la montée en puissance de ce qu’ils vivaient, de ce qu’il provoquait, y conduisait naturellement. Le POPB exigeait une réponse. Fabrice donna son feu vert.

 

Il prit alors un train pour les Pays-Bas et consacra ses jours de pause à la peinture hollandaise. Il séjourna près d’un mois à l’hôtel des Indes, le long de Lange Voorhout, la plus prestigieuses des voies de La Haye. Il se rendit tous les jours au Mauritshuis dans l’espoir de pénétrer toutes les richesses de la Vue de Delft de Vermeer et ses mystères.

Le reste du temps, il visita les autres musées, de la galerie Prince Guillaume V au Bredius, en passant par le Mesdag qui l’amenait jusqu’aux peintures du XIXe siècle. Dans cette ville chère à Proust, il réserva de précieuses heures aux antiquaires, aux canaux et aux parcs.

 

D’autres lieux, moins chics mais plus branchés, s’apprêtaient à accueillir des groupes de proustiens nouveaux. Ces bistrots permettaient que la littérature se mît au service de la parité en réintégrant les filles autour de narguilés qui avaient retrouvé un lustre d’antan et trouvé leurs lettres de noblesse : « On mange halal, on fume la chicha, on chante le raï, on lit Proust », résuma, dans un article lifestyle de GQ intitulé « Ce cher Marcel et le narguilé », une habituée, Safia.

Tout semblait bon chez Proust. Le quotidien électronique financier l’AGÉFI trouva son créneau en publiant un article sur la Bourse dans La Recherche. Il en ressortait que le marquis de Norpois conseillait des titres « à faible rendement qu’il jugeait particulièrement solides », notamment les Consolidés Anglais et le 4 % Russe; que la princesse de Parme possédait des actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu’Edmond de Rothschild ; que Mme de Villeparisis et M. de Norpois avaient des désaccords sur ce qu’il fallait faire des Suez — le diplomate considérant qu’il n’y avait pas urgence car l’attention de la Bourse était retenue par les valeurs du pétrole ; que « la valeur d’un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand on le demande et baisse quand on l’offre » ; que M. Bloch père connaissait le vocabulaire idoine en cas de hausse de la de Beers (marché « ferme » et « actif ») et d’offres sur l’Extérieure (marché « faible » et « hésitant ») ; enfin, décidément, que les actions minières d’Afrique du Sud avaient la cote chez Marcel Proust puisque les financiers achetaient « sans arrêter des diamants non pour leurs femmes mais parce que, ayant perdu toute confiance dans le crédit d’aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi monter la de Beers, de mille francs ».

Tous fous de Proust…

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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