Le fou de Proust — Vingt-huitième épisode

Épisode 28

 

Créteil, ce samedi soir était The place to be. Il y en avait pour tous les goûts : Marie N’Diaye, Jean-François Copé, Ségolène Royal ; Audrey Pulvar, Ali Badou, Frédéric Taddéï ; sans se concerter, trois Édouard étaient assis côte à côte : Balladur, Baer et de Rothschild ; Nagui, Yannick Noah, les Bleus (le Onze tricolore mené par Laurent Blanc) ; Le Jamel Comedy Club au grand complet ; Marine Le Pen, venue bras dessus bras dessous avec Éric Zemmour avait fait le déplacement mais elle fut priée non de rebrousser chemin — son père avait pu lui donner le goût du subjonctif, même si elle en faisait chichement usage —, mais de se satisfaire de la place au milieu des jeunes du Val-de-Marne qui n’avaient pas eu plus de chances. Ils l’entourèrent avec gourmandise. La meneuse de l’extrême-droite et son compère, sans barguigner, goûtèrent à la prose proustienne accompagnés du bruit (des tambours) et des odeurs (de merguez).

 

Quand Fabrice entra, la salle se leva et la standing ovation s’éternisa. Il ne chercha ni à l’interrompre, ni à la prolonger, restant immobile avec une esquisse de sourire aux lèvres.

 

Son récit ouvrait les portes de la haute société, à l’opposé de la très grande majorité de l’assistance. On minaude, on jacasse, on parlotte. Rien de sérieux n’est retenu, et tout ce qui est futile est exalté. La duchesse peut glisser : « Je suis une pauvre ignorante » (comme elle dira plus tard n’être « qu’une paysanne » n’ayant « que l’éducation des filles de province », habitant dans « son humble trou » ; de la même façon, son mari se proclame « pedzouille »), sans faire rire les poules et, à propos d’un aristocrate : « Je me sens plus rapprochée, plus consanguine de mon cocher, de mes chevaux, que de cet homme qui se réfère tout le temps à ce qu’on aurait pensé sous Philippe le Hardi ou sous Louis le Gros. » On s’y exprime avec emphase, on ne dit pas : « Nous savons gré à » (pour ne pas parler de ceux qui disent fautivement « sommes gré ») mais « nous savons un gré infini à ».

Les hôtes titrés y parlent généalogie (« des futaies et des clochers gothiques dans leur nom ») à vous provoquer le tournis, donnant aux noms de « cousine » et de « cousin » une géométrie fort variable. D’évidence, à les regarder, yeux écarquillés, à essayer de comprendre l’incompréhensible, les auditeurs ne pouvaient grimper dans l’arbre évoqué dans tel échange : «Le prince d’Agrigente ayant demandé pourquoi le prince X… avait dit, en parlant du duc d’Aumale, « mon oncle », M. de Guermantes répondit : « Parce que le frère de sa mère, le duc de Wurtemberg, avait épousé une fille de Louis-Philippe. »

Le Héros est attendu le même soir à un autre rendez-vous, avec le baron de Charlus. Son récit serait pour demain.

Malgré le précipice entre le texte et les spectateurs, ce fut un triomphe, et la salle se leva pour applaudir de longues minutes, par de longues salves arythmiques ou par de courts et répétés battements de mains en mesure.

 

Dimanche après-midi. Retour chez l’énigmatique baron : reçu par Charlus en robe de chambre chinoise, le Héros est accueilli par des reproches furieux suivis de propos mielleux. (Au passage, le baron passe deux doigts sur le visage de son hôte, comme ceux « d’un coiffeur », et lui touche l’épaule, « paternellement » — hum, hum !). Le vieux baron dit vouloir s’abstenir de le raccompagner attendu qui est désireux de ne plus le revoir. C’est à n’y rien comprendre, d’autant qu’il se ravise et le ramène chez lui. Deux mois après cette soirée, le jeune mondain reçoit une invitation d’une Guermantes, mais cette fois la princesse, pas la duchesse — l’assistance, entre fascination et lassitude, apprit à l’occasion qu’héraldiquement le titre de prince n’est pas supérieur à celui de duc, mais rares étaient ceux qui auraient pu tirer profit de cette « info ». Quant au Héros, toujours doutant de tout, il se demande si la carte n’est pas celle d’un mystificateur.

Un peu harassé par le verbe de Proust sur cette aristocratie d’un monde englouti, le public s’agitait. Fabrice sentit tout de suite ces mouvements d’impatience, ces jambes qui se croisaient et se décroisaient, ces fessiers qui recherchaient une assise plus confortable, ces mollets qui bougeaient frénétiquement. Pire, des murmures commençaient à sourdre. Il aurait bien été tenté de s’interrompre pour dire : « Je vous comprends. Vous ne pouvez être perpétuellement attentifs. Ce que nous vivons ensemble n’est pas une performance que pour moi. Vous aussi, vous avez votre part dans son accomplissement. J’ai grand besoin que vous restiez avec moi. » Il n’eut pas d’autre ressources que de hausser la voix d’un demi-ton, de regarder l’auditeur avec une fixité sévère, le temps que le silence se réinstallât. Il y tenait d’autant plus que ce qui suivait allait — il en était sûr — relever l’attention.

La situation est limpide. Le Héros vient voir le duc et la duchesse, à peine revenus de Cannes à Paris, pour se rassurer sur l’authenticité de l’invitation. Mais eux ont un supplément au programme, une fête costumée à laquelle le duc tient particulièrement. Or voilà, tandis qu’ils se préparent qu’on leur apprend qu’un cousin germain, Amanien d’Osmond, dit Mama, est au plus mal. Proust va détailler toute la tactique du duc pour ne pas avoir à rater sa fête à laquelle il devrait renoncer si ce bon parent venait à trépasser. Cela s’étale sur une dizaine de pages. Resserrons :

À la première information, le duc porte « un diagnostic favorable ». La deuxième le chiffonne davantage car elle est donnée par des parents plus éloignés que lui et qui renoncent au dîner par décence. Il y voit « une espèce de blâme indirect de sa conduite ». Il établit alors un plan. Écoutons le Héros : « comme il croyait avec raison son cousin mourant, il tenait à faire prendre des nouvelles avant la mort, c’est-à-dire avant le deuil forcé. Une fois couvert par la certitude officielle qu’Amanien était encore vivant, il ficherait le camp à son dîner, à la soirée du prince, à la redoute où il serait en Louis XI et où il avait le plus piquant rendez-vous avec une nouvelle maîtresse, et ne ferait plus prendre de nouvelles avant le lendemain, quand les plaisirs seraient finis. Alors on prendrait le deuil, s’il avait trépassé dans la soirée. »

Plus tard, un laquais s’enquiert de savoir s’il doit prendre des nouvelles du marquis d’Osmond, ce qui rend le duc furieux : « Mais jamais de la vie, rien avant demain matin ! Je ne veux même pas que vous restiez ici ce soir […] Sortez, allez où vous voudrez, faites la noce, découchez, mais je ne veux pas de vous ici avant demain matin. »

Et si un autre fait savoir qu’on « s’attend d’un moment à l’autre à ce que M. le marquis ne passe », le duc s’écrie : « Ah ! il est vivant. On s’attend, on s’attend ! Satan vous-même. Tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir, nous dit le duc d’un air joyeux. On me le peignait déjà comme mort et enterré. Dans huit jours il sera plus gaillard que moi. »

Et de conclure, superbe : « On en prend même trop [de ses nouvelles]. Cela le fatigue. Il faut le laisser souffler. On le tue, cet homme, en envoyant tout le temps chez lui. »

Cette fin de chapitre (et de session) livra encore deux mots de Swann. Le premier est cruel. Au duc qui lui demande à qui attribuer un tableau, il répond : « À la malveillance » ! Le second est tragique. La duchesse le questionnant sur ce qui l’empêcherait de venir avec elle l’année suivante en Italie, il lâche : « Mais, ma chère amie, c’est que je serai mort depuis plusieurs mois. »

La lassitude avait disparu. Le public avait adoré la prouesse, l’exploit de Fabrice. Et puis il fallait marquer l’épilogue d’une semaine de Proust en banlieue. Le récitant fut acclamé tel un acrobate après une voltige jamais tentée.

Fabrice avait toutes les raisons d’être comblé. Il ne lui restait « que » quatre cent huit mille cent vingt mots à livrer.

 

Mais qui l’eût croisé au lendemain de sa semaine banlieusarde, marchant incognito place Vendôme, devant l’hôtel Ritz, l’aurait vu pleurer.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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