Le fou de Proust – Vingt-deuxième épisode

Épisode 22

 

Au bois

 

Le rideau qui allait se lever sur le troisième acte était donc dans le bois de Boulogne, à l’ouest de Paris, caché entre la pelouse de La Muette et le parc de Bagatelle, entre l’hippodrome d’Auteuil et le Tir aux pigeons. On ne pouvait trouver cadre plus chic : la Croix Catelan, dite encore le Pré Catelan. Avec ses six hectares, le Lagardère Paris Racing était riche de plus de quarante courts de tennis et deux piscines (dont une olympique).

Fabrice avait regagné Paris à la mi-janvier et s’était réinstallé chez son ami de Passy, avec sa piscine chauffée dans laquelle il plongeait tous les jours.

 

Au club sportif, il avait prévu de raconter Côté de Guermantes en neuf scènes. À la demande de son hôte, les matinées étaient laissées libres, à lui les après-midi (cinq) et les soirées (quatre). Le programme prévoyait, en fait, la première partie du roman qui, avec ses quatre cent dix-neuf pages, était le plus long des sept romans et qui avait donc été coupé en deux.

Le salon Roger-Danet, au rez-de-chaussée du club-house, présenté comme le lieu idéal pour se reposer ou s’adonner à la lecture, fut réquisitionné. Il fallut bien modifier quelques règles que des mânes aristocratiques durent mal digérer : pas question, dans le cas présent, de le réserver aux adultes et d’exiger une tenue de ville. Plus : Petit-Jean et Antoine avaient exigé que des places fussent réservées aux jeunes défavorisés. On tiqua au Bois, mais on s’y plia. L’établissement ne renonçait pas à ses règles : « Toute personne présente sur le site doit préserver le patrimoine mobilier, immobilier, sportif et naturel du Site sportif de La Croix Catelan et l’utiliser conformément à sa destination ». On élargit simplement la définition de « tenue correcte et décente de rigueur dans l’ensemble du site ». Du moment qu’ils étaient propres, tee-shirts et bonnets, pantalons baggys et blousons à capuche trouveraient droit de cité.

Jusqu’alors, aucune réglementation n’avait été instaurée. Arrivait qui voulait, quand il voulait. Avec l’équipe de Fabrice, le team dédié à l’événement par Lagardère Group institua un système certes rigide, mais assez démocratique. Quatre cents personnes pouvaient être accueillies au Pré Catelan. Le quart était réservé aux membres du club, cent places étaient accordées à Fabrice, le reste revenait à celles et ceux qui se présenteraient deux heures avant chaque séance porte Maillot, où cinq cars Mercedes-Benz les véhiculeraient jusqu’au site et les ramèneraient. Nul ne serait admis qui se présenterait directement.

Lagardère en personne avait tenu à ce que les petits plats fussent mis dans les grands. L’heure était à la mobilisation : Europe 1 et RFM, Télé 7 Jours, Paris-Match, Elle, JDD, médias principaux étaient priés de se mettre au service de l’événement et de montrer plus une débauche de moyens que de circonspection. Les radios du groupe tinrent chroniques quotidiennes sur le déroulement, extraits à la clé ; le magazine télé questionna les stars du petit écran sur leur connaissance de Proust (un festival de mensonges) ; Paris-Match offrit huit pages, couleur sépia, sur la vie au temps retrouvé (avec articles d’Irène Frain et de Jean-Marie Rouart de l’Académie française) ; Elle fouilla la part féminine de Marcel, et le Journal du Dimanche publia un abécédaire de La Recherche (aubépines, baiser, chagrin, duchesse, écrire, fillette, grand’mère, hôtel, inverti, jalousie, kaléidoscope, lettre, madeleine, neurasthénique, oubli, plaisir, quotidien, raidillon, souvenir, temps, urémie (qui tue une grand’mère et un écrivain), valet, wagon, « X… et Y… », zut).

En secret, un plan de secours avait été arrêté en cas de forte affluence : un triplement du nombre de cars pour conduire la foule sous des tentes géantes et chauffées, sur les pelouses de Bagatelle, pour y suivre les récits de Fabrice sur écrans géants.

 

Le mercredi 21 janvier 201*, à quinze heures, dans l’écrin de la Croix Catelan, une longue ovation retentit. Qui était là ? Des amateurs venus chercher un spectacle, et des spectateurs la magie d’un texte. Tous savouraient la prouesse de l’artiste jonglant avec les mots, l’originalité d’une telle représentation sans comparaison avec un récital, une pièce, un stand-up — le terme de one man show lui-même, pourtant légitime, semblait inapproprié. Certains caressaient l’espoir sadique de voir l’interprète bafouiller, hésiter, se tromper, et découvrir sa réaction au cas où il perdrait pied. D’autres cherchaient à rencontrer d’autres amateurs. Pour l’ensemble, on allait à la découverte d’une œuvre d’autant plus attendue qu’elle était précédée de sa réputation d’illisibilité. Tous — un demi-millier de personnes— se seraient montrés d’accord sur le mot «inouï» en son sens littéral. Membre du club, Pierre Assouline se chargea dans un numéro brillantissime d’introduire Fabrice Pelletier. Déjà présent à Cabourg, il bissait son plaisir.

Ceux qui s’attendaient à un ton alambiqué pour rendre une écriture compliquée allaient être déçus. Depuis le début, Fabrice avait trouvé la voix juste, le débit authentique, l’intonation ad hoc, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes, dans un rythme uniforme. Foin de grandiloquence, point d’effets. C’était un art tout de subtilité. Les sons ne se faisaient pas trémolos. Ils ne masquaient rien, ils faisaient découvrir la prose de Proust, le vrai visage de ses personnages. Le récitant racontait. Il ne récitait pas car il insufflait la vie telle que quelqu’un victime d’étouffements peut la proposer — à doses comptées, en souffles successifs, courts mais réguliers, entrecoupés de silences qui n’étaient pas des vides. Il avait su éviter les pièges de l’affèterie, de la minauderie, de la préciosité. Il amortissait les effets quand certains étaient venus pour les entendre accentués. Sa voix était claire sans être féminine, humaine sans se vouloir virile.

 

Ce premier jour, dans ce cadre mondain, une fois de plus la voix de Fabrice se fit suggestive et convaincante, n’imposant ni n’inventant rien. Elle se voulait la claire expression d’une pensée touffue et d’un style ardu. Comme à Illiers-Combray, comme à Cabourg-Balbec, la magie opéra.

 

Le public, pas éloigné de celui de Cabourg, mais plus select, avait de quoi se régaler avec le programme de la première séance, la vie d’hôtel particulier dans les beaux quartiers de Paris. Dans le décor de l’hôtel de Guermantes, où la famille du Héros est désormais logée, l’existence s’organise, avec un ancien giletier et une jupière. La touchante Françoise y régente son petit monde, refaisant l’autre et le commentant jusqu’aux répercussions des grèves du Canada sur l’usage des biscottes. Le Dr Speck commençait à relâcher son maintien pour jouir davantage du spectacle.

 

Après les domestiques, les maîtres et la duchesse de Guermantes prennent la vedette. Les dames bien mises, venues écouter Fabrice, pouvaient se reconnaître en elle qui « regardait si sa voilette était bien tirée, aplatissait ses manches, ajustait son manteau ». Les ressemblances étaient si fortes que l’on aurait trouvé la rime en renommant pour elles le Pré Catelan, « Catelantes ». Nombre des hommes présents faisaient partie de ce que Proust dit qu’ils « ne sont que des noms et qui prennent tour à tour quand on cherche à se les représenter l’aspect d’un tournoi et d’une forêt domaniale ». À Cabourg, l’argent était visible, mais pas ostensible ; à Paris, il n’existait plus tant ce qu’il offrait était omniprésent, naturel et transmis depuis des générations. L’opulence était discrète, sinon le gratin aurait crié à l’impardonnable faute de goût.

Quant au duc, le Héros en fait, par la bouche de Fabrice, un autre spécimen, à l’imitation de la princesse de Luxembourg, de ces personnages socialement élevés qui condescendent à toucher ceux qui leur sont inférieurs — juste avant les bêtes — prenant ainsi la main de son père, la caressant « pour lui prouver qu’il ne lui marchandait pas le contact de sa chair précieuse ».

Dans ce théâtre d’ombres, les silhouettes s’entremêlent de sorte qu’un valet de pied peut utiliser le « nous » pour parler des activités des seuls maîtres : « nous n’irons pas » à la grande soirée d’ombres chinoises chez la princesse de Parme ; « Nous allons quelquefois à l’Opéra. »

 

Venu à l’Opéra pour écouter la Berma, le Héros, lui, s’embrouille dans la versification. Cherchant un alexandrin de Phèdre, il aboutit à une phrase dont il n’aurait pas été étonné qu’il eût fallu « ôter plus de six syllabes pour en faire un vers de douze pieds », et glose sur la baignoire de la duchesse de Guermantes…

 

Fabrice distillait la prose proustienne avec passion et sérénité, et, dans ce décor huppé, sages comme des images, les représentants de la banlieue, une quinzaine, sélectionnés par Farid, se tenaient cois et à carreau. Un initié à particules, pour montrer qu’il s’y connaissait, déclara : « C’est très difficile à bien jouer. »

 

Le buffet dînatoire offert par le maître des lieux à l’ensemble des « invités » — c’était le mot en usage pour de telles circonstances — ne s’éternisa pas (à la demande de Petit-Jean, qui virevoltait comme un chef de rang impérieux parmi les maîtres d’hôtel) mais n’en fut pas moins somptueux. À cause du froid, il fut servi à l’intérieur. Les produits étaient signés d’un traiteur nouveau chaque soir.

 

« Nous avions bien pensé à Potel & Chabot, nommément cité, et deux fois, dans La Recherche, mais les qualificatifs utilisés par Proust nous en ont dissuadé, expliqua à Petit-Jean le chef de cuisine des lieux. Dans La Prisonnière, ne parle-t-il pas, ajouta le Lucullus lettré « du côté factice, frelaté, d’une cuisine de banquet officiel ou de Saint-Charlemagne faite par Potel et Chabot » ?

Informé, Fabrice apprécia la démarche et l’humour. Du coup, il dérogea à sa règle en participant à la soirée — à l’expresse condition qu’on ne l’interrogeât point sur sa mémoire. Il fit donc honneur, mais parcimonieusement, aux plats, préférant (c’était la soirée Fauchon) le bar à la vinaigrette de kiwi et sa mousse de panais au homard bleu aux petits légumes croquants.

 

Olivier Besancenot, qui avait contacté Antoine, était revenu pointer son nez, pour la séance du soir, dans un lieu qu’il n’eût jamais songé à fréquenter sauf à y distribuer du courrier. Le groom, interloqué, attendit un signe discret de son supérieur avant de lui ouvrir respectueusement la porte, le buste légèrement incliné comme l’exige l’étiquette du club. Mais, cette fois, la présence du révolutionnaire était comme un clin d’œil dont on eut l’explication dès les premières minutes.

Vexé par sa prestation de Cabourg, prévenu par sa compagne éditrice et cultivée, il savait qu’il serait à nouveau question d’aquarium à propos d’un marquis comparé à un « poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs curieux, derrière la cloison vitrée d’un aquarium. » Mais, cette fois, point de lutte des classes dans la transparence. Il voulait juste montrer qu’il ne manquait pas d’humour dans une tendance politique où, de Jean-Luc Mélenchon à Nathalie Arnaud (celle qui avait succédé à Arlette Laguillier), ce n’était pas la qualité la plus voyante.

 

Fabrice entraînait les spectateurs dans les réflexions du Héros devant la Berma, le conduisant à convenir que, au théâtre ou en amour, les déceptions sont d’autant plus fortes qu’il y a eu « un trop grand désir ».

Les membres du club apprenaient avec délice qu’en ce temps-là une dame, même noble mais pas de la haute aristocratie, patientait depuis dix ans pour être reçue par une princesse et une duchesse et nourrissait l’espoir d’y parvenir dans les cinq ans suivants.

Olivier Besancenot calculait, lui, le nombre d’années qu’il lui faudrait pour se qualifier à un second tour d’une présidentielle, et, résultat obtenu, il enviait la dite dame.

Pour sa part, un délégué des banlieues ne comprit rien à la soirée car ces récits de mouvements de tant de gens partageant des baignoires — installées dans un théâtre ! — lui paraissaient absurdes. «Et pourquoi pas des douches au cinoche ? se demanda-t-il, renonçant à tort de s’en ouvrir auprès des autres, c’est vraiment des dingues de se baigner si bien habillés ! » Et ce n’est pas « l’averse étincelante et céleste » du sourire d’Oriane de Guermantes qu’elle fait « pleuvoir » sur le Héros qui éclaira sa lanterne.

 

La séance s’acheva à Doncières, où Saint-Loup est en garnison, sur son remerciement à la grand’mère de son jeune ami : « Son Proudhon ne me quitte pas. » L’auteur de « La propriété, c’est le vol » sous les poutres vernissées du Pré Catelan ! Le visage du leader rouge, sagement assis au milieu de ses « ennemis de classe » passait, de plaisir, par toutes les nuances du pourpre, du rubicond, de l’incarnat, du vermillon et de l’amarante. En revanche, il restait hermétique à ce qu’il venait d’entendre, d’écouter attentivement même. « Comment, demanda-t-il à Farid, peux-tu te passionner pour les remous du cœur d’un jeune bourgeois qui n’aspire qu’à croiser le regard d’une aristo qui pourrait être sa mère quand il ne veut pas sauter des fillettes sortant du catéchisme ? Comment peux-tu trouver de l’intérêt au même quand il se qualifie de « maître » et traite ses domestiques de « race » et d’« espèce », fût-ce pour contester la formule ?… — « Fût-ce », reprit le jeune Trappiste, la contagion du beau langage t’atteint ! » Le gauchiste renonça à argumenter, maugréa, mais s’interrogea sur la présence du NPA dans le secteur des gens de maison.

 

La soirée terminée, Fabrice applaudi, les clubmen flattés, chacun s’en alla, certains pour revenir le lendemain. Une Marie-France vint dire à Antoine (pour qu’il le redise à son frère) qu’elle habitait dans une maison en face de celle de tante Léonie, que ses promenades étaient les siennes, qu’elle était proustienne de naissance, que le Pré Catelan étant toute son enfance, enfin, qu’elle s’était fait un devoir de venir l’écouter. Antoine promit de transmettre.

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Dites, j’aime bien votre Qui suis-je : écrivain promeneur ! Vous pourriez ajouter « lecteur promeneur de la Recherche du Temps Perdu , avec ma mémoire en guise de lampe torche, j’éclaire tour à tour les lieux proustiens jusqu’aux plus reculés, pour mieux en révéler la vraie couleur ».

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