Le fou de Proust — Trentième épisode

Épisode 30

 

Au music-hall

 

Pour Sodome et Gomorrhe I, rendez-vous avait été pris à l’Olympia, du 18 au 22 mars.

Pourquoi l’Olympia ? Ce n’est certes pas un lieu emblématique de Marcel Proust. Il n’est pas absolument absent de son œuvre mais il apparaît à la marge : Dans Le Côté de Guermantes, Robert évoque le nom en pensée à propos des relations de Rachel avec d’anciennes collègues ès tapin, Lucienne et Germaine, mais comme taverne, avant de citer les abords de l’Olympia. Dans Le Temps retrouvé, un barbeau cite « la dame qui tient le chalet de nécessité un peu plus bas que l’Olympia », marraine du grand Julot, et Charlus accuse une autre petite frappe de se « faire donner du pèze », « devant l’Olympia ».

 

C’est léger, mais quand, avec son équipe, il avait dû choisir des espaces, Fabrice avait dit qu’il voulait de la « variété » et c’est ce nom qui le conduisit aux « variétés » et à une salle qui les symbolise. Décidément, les choix fabriciens tenaient à peu de choses. L’adhésion des successeurs de Bruno Coquatrix, historique maître des lieux et futur maire de Cabourg, avait été immédiate, le projet calé et les dates fixées entre les récitals habituels.

L’Olympia croyait avoir tout vu depuis que la salle de spectacles avait remplacé des montagnes russes en bois — de La Goulue aux élus de la Star’Ac’, en passant par Mistinguett, Piaf et Vartan, de Brel à Halliday en passant par Bécaud qui y chanta trente-trois fois. Allait-il, lieu mythique des yéyés, connaître la même folie avec des brutes trépignantes qui allaient briser des sièges ? Fabrice s’apprêtait à mettre ses pas dans ceux des copains avec « Salut les proustiens ».

Pour ne pas avoir à se fatiguer, et convaincu qu’on n’est jamais mieux protégé de la foule qu’au milieu d’elle, il prit ses quartiers à l’hôtel Scribe, de l’autre côté de la place de l’Opéra.

Dès le début, Fabrice avait songé à des séances courtes, d’environ une heure. Il s’était dit que le public de l’Olympia serait sûrement réticent à rester longtemps assis à l’écouter. Il n’avait pas tort, mais n’avait pas pensé que la salle importe peu pour les aficionados. Des moines renoncerait-il à entendre la parole de Dieu si elle n’était accessible que dans une maison de passe ? Des fanas de boxe n’iraient-ils pas assister à un combat s’il était organisé dans une bibliothèque ? Eh bien, de même, les amoureux de Proust auraient accepté la damnation pour accéder à ce paradis verbal, et se seraient rendus dans une fête foraine si nécessaire.

Il y avait une autre modification — et de taille : le spectacle serait payant. Jusqu’alors, les propriétaires des lieux retenus avaient pris en charge l’ensemble des frais de l’événement — la Sampac par désintérêt, le Grand-Hôtel par esprit de promotion, la municipalité de Créteil par militantisme et le groupe Lagardère par goût de l’initiative. Le music-hall des Grands Boulevards appartenait, lui, à Vivendi Universal depuis le tournant du siècle, et son statut interdisait toute utilisation à titre gracieux. Fabrice l’ignorait mais il était trop tard pour trouver un nouvel emplacement et, au fond, il ne détestait pas l’idée qu’il fallût payer pour l’écouter (avec d’autant plus de sérénité qu’il ne toucherait pas un centime), indice intéressant de la passion pour Proust. Il se souvenait d’avoir payé deux cents euros pour l’une des plus récentes des tournées d’adieu d’Aznavour.

 

Il obtint qu’aucun des mille cinq cents fauteuils rouges ne coûtât plus de quinze euros par séance, vingt-trois pour quatre, vingt-sept pour l’ensemble des cinq séances en « matinée » et quatre en soirée. Cette session n’avait pas besoin d’être plus longue car elle ne couvrait « que » le premier des quatre chapitres de Sodome et Gomorrhe. L’Olympia acquiesça. Restait au public de dire s’il suivait ou pas.

 

Pour la première matinée, en ce troisième mercredi de mars, la réponse fut lumineuse : la file d’attente encombrait le trottoir du boulevard dès le matin pour une séance annoncée à quinze heures. Le printemps était à l’heure, et les tenues légères. À midi, il n’y avait plus un strapontin disponible.

Assuré d’avoir ses places réservées, le petit noyau au complet prit le temps de déjeuner au café de la Paix à l’angle des Capucines et de la place de l’Opéra, en hommage à Saint-Loup qui y soupe avec le duc d’Uzès et le prince d’Orléans. Ses membres étaient les fidèles, les apôtres, le premier cercle (espérant n’être jamais le dernier carré) du héros. Ils auraient, sans protester, accepté le qualificatif de «Fabrice’s Fan Club». Comme ils avaient atteint une notoriété certaine, l’établissement les installa à la table d’hôte, espace exclusif, avec ses chaises dorées et ses deux énormes lampes aux abat-jour crème surmontant des personnages également dorés. Ils choisirent le menu « avant spectacle ».

À l’heure prévue, arrivés à l’Olympia, ils s’installèrent au premier rang de l’orchestre. Fabrice Luchini était assis au vingt-troisième. Et comme on lui fit remarquer qu’il se montrait fort discret, il répondit, étonnamment humble : « On entend mieux pour une pièce qui en vaut la peine. » À la sortie, le comédien habitué aux longs textes répondit à une interview sur la prestation de cet autre Fabrice : « Une mémoire d’éléphant, ça n’a aucun intérêt. Ce qui compte, c’est la mémoire sensorielle. Et celui-là échouerait s’il ne « sentait » pas son texte. C’est admirable, je suis bouleversé. » D’autres personnes connues allaient poser leur auguste séant à l’Olympia, mais les joies du name dropping avaient été épuisées. Quel chemin : il était presque commun de venir se frotter à Proust.

Au milieu des nouveaux spectateurs, aimable mélange, des lettrés aux teen-agers, les habitués découvrirent une nouveauté : jusque-là, toutes les séances s’étaient déroulées avec la lumière des salles allumée. Et voilà que, selon les règles des salles de spectacles, l’obscurité recouvrait le public. Le rideau s’ouvrit. Des projecteurs illuminèrent le fond noir sur lequel s’incrustèrent les mots d’exergue de l’œuvre qui allait être « jouée » :

 

Première apparition des hommes-femmes, descendants de ceux des habitants de Sodome qui furent épargnés par le feu du ciel.

La femme aura Gomorrhe

et l’homme aura Sodome.

Alfred de Vigny

 

La scène fut à son tour éclairée, et Fabrice, venu à pieds de son hôtel, sortit des coulisses, s’avança jusqu’au proscénium et entama le moins long de ses marathons. Le timbre de sa voix, comme à l’accoutumée, était d’une limpidité étrange, appropriée et froide.

Le ton fut donné dès les premiers instants avec la scène que, caché derrière un store, le Héros surprend, précédée de considérations sur l’« insecte » et la « fleur-femme » qu’il doit « pénétrer » : la rencontre Jupien-Charlus, le giletier prenant des poses avec la coquetterie d’une orchidée pour le bourdon, rôle joué par le baron. Ils se retirent dans la boutique et Proust écrit un mot totalement absent des mille quatre-vingt dix-huit pages précédentes : « homosexualité ». Installé dans une nouvelle cache, il entend une plainte, comme si « une personne en égorgeait une autre ». Il en conclut : « Il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir »… Le thème des hommes qui aiment les hommes et lancé : si, dans ce volume, il n’use que trois fois du mot « homosexualité », une fois d’« homosexuel » et de « pédérastie », l’auteur écrit « sodomiste » à sept occasions, « inverti » à trente et « tapette » une fois (il l’écrira quatre fois en une seule phrase dans le volume suivant : « Quelle tapette il a ! Quelle tapette ! Ah ! pour une tapette, c’est une fameuse tapette ! » et usera de « tante » deux fois).

La conversation qui suit la sortie des deux homos est croquignolette, l’aristo s’enquérant des mœurs du « marchand de marrons du coin, pas à gauche, c’est une horreur, mais du côté pair, un grand gaillard tout noir », et de celles du « cycliste très gentil » du pharmacien d’en face, tandis que l’homme du populo lance un « Vous en avez un gros pétard ! » Certains spectateurs se demandaient s’ils n’avaient pas mal lu les célèbres grosses lettres lumineuses de la façade de l’Olympia, qu’en fait de « Proust », c’était « Porno » qui était inscrit.

L’Olympia n’avait jamais retenti de sons ainsi racontés, de tels mots. Le public non averti (le plus nombreux) restait pétrifié. Tous attendait (parce qu’elle avait été annoncée par tous les médias) la phrase la plus longue de toute La Recherche. C’était, justement, une définition des invertis de plus de huit cents mots. Quand Fabrice s’en approcha, le silence se fit profond et, quand il se lança, il était absolu. Aux derniers mots, au mépris du respect dû, de forts applaudissements éclatèrent qui l’obligèrent à s’interrompre — mais il n’allait pas en vouloir à des spectateurs faisant acclamer le nom de Proust à l’Olympia.

 

Avec le puissant relais de Facebook, c’est une formule sans doute jamais relevée qui se propagea dans toutes les sphères branchées, imaginée par le Héros pour imager l’attitude de Charlus face à Jupien : « Je ne dois pas me tromper, vous devez être aussi de Zurich, il me semble bien vous avoir rencontré souvent chez le marchand d’antiquités. » Ce « Vous devez être de Zurich » devint dès les heures suivantes une entrée en matière pour des prises de contact.

Le soir, le public eut droit au récit de l’arrivée du Héros à la réception chez la princesse de Guermantes, de sa crainte de ne pas être invité, de l’accueil de « l’aboyeur », de celui de l’hôtesse et des efforts du Héros pour se faire présenter au prince. C’est élitaire, c’est mondain, c’est admirablement creux. Et c’était encore payant, ce qui sembla laisser les amateurs indifférents, toujours fidèles.

Fabrice instaurait un rythme de croisière. Tout de force tranquille, il paraissait infléchissable, dense, d’une continuité sans lacune. Ses shows de l’Olympia avec des passages fort chauds, se succédaient sans heurts. Le public dans sa variété lui faisait fête. Tout le monde semblait heureux et les plus ingénus émoustillés, mais, là, c’était le fait de Proust, pas de son interprète.

 

Le jeudi, en matinée et en soirée, la description de la réception continua avec ses petits incidents, ses mots vaches et ses gens bien élevés ; l’occasion d’apprendre à se méfier de l’amabilité feinte, de la fausse gentillesse à ne pas croire à l’aménité affichée.

Dans la foulée, l’expression « Ma chère », déjà popularisée, s’offrit une autre jeunesse (tout allait si vite) grâce à la phrase du baron de Charlus : « Il a le genre « ma chère », le genre que je déteste le plus. Je n’oserais pas me montrer avec lui dans la rue. » Là encore, c’est grâce aux médias sociaux qu’elle se propagea. « Le genre « ma chère » était servi à toutes les sauces pour critiquer quelqu’un, et pas nécessairement efféminé ou précieux. C’est le « Je n’oserais pas me montrer avec lui dans la rue » qui faisait sa saveur et son succès. De tout individu peu apprécié, les jeunes disaient : « Il a le genre « ma chère », Je n’oserais pas me montrer avec lui en boîte, au lycée, chez mes potes (au choix). »

On repartait de plus belle dans les mondanités, leur code et leurs rites, côtoyant les personnes à saluer et celles à fuir, Swann —malade — devait avoir ce soir-là les oreilles qui sifflent. Incidemment, grâce à Saint-Loup, il est question d’une « petite demoiselle de… je crois d’Orgeville » (on en reparlerait, ô combien) fréquentant les maisons de passe.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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