Le fou de Proust — Trente-troisième épisode

Épisode 33

 

À la mairie

 

Marcel et Fabrice avaient rendez-vous avec la branchitude.

En cette fin avril follement printanière, le « Proust Circus » (une expression du ministre de la Jeunesse et de l’Avenir, d’autant plus maladroite que c’était la première ès qualité d’un membre du gouvernement) posait son maigre chapiteau à la mairie de Paris. Il allait y rester six jours, du mardi 21 au dimanche suivant.

La proposition bobo avait porté ses fruits.

Un portrait géant était déployé sur la façade de l’Hôtel-de-Ville. Proust s’affichait en majesté sur un site de la République. Si sage ! la raie des cheveux presque au milieu, les yeux bienveillants, les aile du nez fines et charmantes, une moustache plus fine encore, les lèvres roses, le menton à l’ovale parfait. Ce visage surplombait un col cassé, une lavallière crème comme la fleur au revers brillant d’une veste noire.

Aucun écrivain n’avait la réputation d’être aussi peu mainstream que Proust. En additionnant ses nouveaux publics (aristo, homo, populo, prolo), il devenait grand public, sans oublier le bobo. Les spectateurs particulièrement attendus dans ce cœur de la capitale fleuraient bon ce bourgeois-bohème du IVe arrondissement, jonction subtile entre la rive droite (où il se trouvait officiellement) et la gauche (dont il partageait la culture). Mélange de nantis et d’un reste populaire, le quartier était l’antre des professions libérales, des nantis pas titrés et des homosexuels — ceux-là bien disposés à faire de Proust une icône de la « bogossitude ».

Les prestations de Fabrice Pelletier étaient précédées d’un colloque de deux journées à la mairie du IVe sur le thème : « Quel Proust au XXIe siècle ? » C’était diablement savant, follement érudit. Une fois digérée la formule convenue selon laquelle l’événement en cours illustrait que « tout le monde a été, est ou sera proustien», après les communications ouvrant Proust aux différentes couches de la société française (ce qui n’était qu’une façon académique de prendre acte de l’engouement populaire), les participants recherchèrent le ou les Proust contemporains. Constatant le vide, nul n’osa avancer de nom jusqu’à ce qu’une sommité de l’édition, lecteur chez Flammarion, lâchât celui de Beigbeder. Il se fit prestement jeter de la pièce et les muets se félicitèrent de leur silence.

Fabrice s’était installé non loin de la mairie. Il est connu que la meilleure cachette est la foule. En l’occurrence, il trichait un peu en choisissant la place des Vosges, que l’adjectif grouillante ne définit pas vraiment. Toujours attaché à son confort et aux belles adresses, il s’était offert la suite Victor Hugo du Pavillon de la Reine.

Le lieu de ses exploits, qu’il gagnait à pieds chaque matin, était la salle des fêtes de l’Hôtel-de-Ville. Située à l’étage, elle accueillait une scène (toujours un lit et un fauteuil) jouxtant une fenêtre ouverte sur la place, traditionnel rendez-vous festif, de sorte que le récitant pouvait s’y montrer au public du grand écran extérieur sans abandonner ses auditeurs de l’intérieur.

Il n’y avait toujours qu’un seul artiste pour un texte unique, mais c’était la première fois qu’il avait simultanément deux «cibles» à courtiser et à séduire.

Pour Sodome et Gomorrhe II, Fabrice avait prévu onze séances, six le matin à dix heures, et cinq l’après midi à quinze. La pièce (était-ce un mot pertinent pour un lieu vaste comme un hall de gare ?) pouvait accueillir six cents personnes assises. Le régisseur veilla à ce que l’acoustique du salon et les dispositions du public fussent optimales. La place de l’Hôtel-de-Ville pouvait recevoir plusieurs milliers d’individus installés à la bonne franquette. Le public, avisé de ce qui l’attendait par les cinq sessions précédentes, se réjouissait à l’avance d’aller de surprises en délices.

 

Ce mardi matin permettait de renouer avec le Héros que l’on avait laissé à Balbec et où, entre des considérations aussi mondaines et familiales que diverses, il joue les don juan en estimant le nombre de filles lui ayant accordé « leurs frêles faveur ». Il arrive à quatorze, Albertine comprise. Cette comptabilité justifie ce qu’il appelle « les grandes fatigues charnelles » qui s’ensuivent. Venu au Casino avec le docteur Cottard, il y voit Albertine et Andrée valser ensemble, ce qui les catalogue. Pour le médecin, « elles sont certainement au comble de la jouissance. On ne sait pas assez que c’est surtout par les seins que les femmes l’éprouvent. Et, voyez, les leurs se touchent complètement. »

Dans leur coin, les deux Marseillaises s’échangeaient des regards brûlants.

Le Héros vit cruellement cette volupté entre filles et nourrit tous les soupçons sur ses deux amies.

L’après-midi fit partager des papotages culturels avec la marquise douairière de Cambremer, des affres sentimentales sur Albertine et Andrée, le scandale du commis entretenu par M. Nissim Bernard, et fit faire la connaissance des « courrières », Marie Gineste et Céleste Albaret (qui traite le Héros de « pauvre ploumissou »).

 

Le public de cette semaine était bien original, d’abord parce qu’il était double (dedans et dehors) et aussi parce que les comportements étaient contrastés. Lors de cette première journée, les spectateurs de la salle des fêtes municipale, copiée sur la galerie des Glaces de Versailles, restaient studieusement assis sur leurs chaises dorées, sous la double rangée de lustres, suivant, studieux, le texte de Proust, magnifique et magnifié par la voix de Fabrice, toute de passion dominée, d’émotion contenue, de théâtralité domptée. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, les va-et-vient de la cité transmettaient une tension au public qui ne tenait pas en place. Certes, une grappe importante avait squatté un carré, assise, concentrée et fiévreuse devant l’écran géant, mais le plus grand nombre ne faisait que passer : quelques minutes d’attention et puis s’en va. La circulation de la rue de Rivoli ralentissait au carrefour pour chiper un aperçu du spectacle, le BHV déversait son flot de clients ignorant souvent l’événement. Mais chaque piéton marchait moins vivement, cessait de téléphoner ou se taisait en longeant la place inondée d’une langue, inouïe pour la plupart, grâce à une batterie de haut-parleurs.

 

Ce serait également le scénario du mercredi. Après le côté de chez Swann, après le côté de Guermantes, Proust convie à retourner « du côté de Gomorrhe » et de ses goûts qui, officiellement, font « horreur » à Albertine.

Dans le groupe entraîné par Farid, toujours renouvelé, on cherchait à cacher son malaise. « Ça part en sucette grave, tu nous fous la « tehon », avaient l’air de reprocher ses membres. Derrière un discours macho, il n’y avait pas plus bégueule que ces zonards — apprentis caïds dehors, chaisières dedans — prudes et pudibonds. N’ayant que « putain » à la bouche, ils pensaient en puritains.

Ils retrouvèrent la sérénité et des visages moins fermés dans le récit des mercredis de Mme Verdurin. C’était un miracle co-signé Marcel et Fabrice que de rassurer des Blacks et des Beurs, heureux de plonger dans des mondanités qui leur étaient jusqu’alors étrangères et interdites — puritains certains et prochains mondains. C’était, hélas pour eux, pour mieux retomber avec Charlus « levant » un violoniste dans la rue : Morel.

Le salon des Verdurin était au menu de l’après-midi. En se rendant à La Raspelière, leurs fidèles ne tarissent pas d’éloge sur les fameux mercredis, ce qui fait dire au Dr Cottard : « Mme Verdurin c’est une grande dame, la duchesse de Guermantes est probablement une purée. Vous saisissez bien la nuance, n’est-ce pas ? ».

Pour Fabrice, ces pages étaient une épreuve, car elles parlent beaucoup d’étymologie des noms de lieux. Brichot y donne un cours, qui lui paraissait interminable quand il le découvrit et dut l’apprendre. C’était un pensum, comme l’avaient été les pages sur la tactique militaire. Mais, il le savait bien, Proust est un tout insécable. À lui donc, les bricq, fleur, vetus, vastatus, holl, kirche, dun, toft, cliff, crêné… Il s’en tira avec les honneurs, et replongea avec joie dans les échanges du clan arrivé chez les Verdurin qui se réjouissaient d’avoir un nouveau musicien : Morel ! Morel qui viendrait avec Charlus ! Au passage, des homosexuels en grappe, sur le parvis, notèrent avec intérêt le mot lady-like, comme-il-faut, épithète qu’eut mérité le baron. Ils se dirent, et le prouvèrent plus tard, que c’était là un nom qu’ils ajouteraient volontiers à leur cas.

 

C’étaient quelques-uns de ceux que l’auteur appelle des invertis (il n’utilise jamais le mot pédéraste, usant parfois de celui d’homme-femme) et qui s’engouaient de la « tournée » de Fabrice. Comme elle faisait escale chez eux, ce quartier de la capitale étant leur place forte, ils ne l’auraient manqué pour rien au monde. Leur magazine, Têtu, avait titré : « Pour Proust, les pédales embraient ».

Des « Clubs Palamède » s’étaient créés pour l’occasion avec pour parrains (marraines ?) : François-Marie Banier, Michou, Pierre Palmade, Laurent Ruquier, Emmanuel de Brantes, Magloire, Michael Vendetta…

 

Racontée cet après-midi là, la légende qui voulait que la duchesse de Guermantes eût « des relations immorales » avec la princesse de Parme réveilla le « gang des gomorrhéennes », les « gégés ». Il s’agissait d’actrices célèbres, admirées et enviées pour s’être livrées dans les bras de séduisants partenaires, qui faisaient leur coming out, à l’invitation de Caroline Fourest (fière de partager les deux finales de son nom avec Proust). Elles s’étaient senties entraînées par les deux « subjonctifimparfaiteuses » dont le camping-car n’était pas le seul réceptacle de leurs amours homosexuelles.

Et pour être complet, un groupe dont on ignorait s’il était sérieux ou pas, « les Pédophiles aussi », se revendiquait de Frédéric Mitterrand et de Michel Houellebecq qu’il n’avait pas consultés. En fait, on ne comptait plus les groupes cherchant le parrainage du divin Marcel : francs-maçons, juifs, Noirs, tous peu ou prou évoqués dans ses livres.

Un petit groupe triplement initié, baptisé Les Frangins noirs et proustiens, organisa une soirée au CUD BAR, dans le Marais (CUD pour classic up and down) sur le thème des « Proust-exuels » ou chacun privilégiait, selon ses goûts le s ou le t précédant exuel. Parmi les invités connus, il y avait Pierre Bergé, Jean-Paul Cluzel, Bertrand Delanoé, Roger Karoutchi ou Louis-Georges Tin.

Ceux qui se couchèrent tard (ou tôt le jeudi matin) ratèrent la séance où des locataires bourgeois (les Verdurin) reçoivent dans le château qu’ils louent (La Raspelière) leurs propriétaires aristocrates (les Cambremer) repliés sur une autre résidence (Féterne), et où les deux clans se regardent en chiens de faïence considérant que l’autre n’a aucun goût. Ils manquèrent de même la méprise de Charlus prenant Cottard pour un inverti, ce qui le conduit à se comporter paradoxalement à son égard, imitant ceux qui disent : « Monsieur, pour qui me prenez-vous ? (simplement parce qu’on les prend pour ce qu’ils sont) […] M. de Charlus n’alla pas aussi loin, mais il prit l’air offensé et glacial qu’ont, lorsqu’on a l’air de les croire légères, les femmes qui ne le sont pas, et encore plus celles qui le sont. » Ils loupèrent enfin l’illustration d’un procédé cher à l’auteur, qui livre une information et la conclut bien plus loin. Ainsi, trois mille sept cent quatre-vingt-dix mots entre l’annonce que M. de Cambremer ne connaît que deux Fables et l’indication que L’Homme et la couleuvre de La Fontaine était une des deux.

L’après-midi fut l’occasion de découvrir la «règle des trois adjectifs» justifiée par un premier paraissant insuffisant, prolongé donc de deux autres le renforçant. Son but est «social et littéraire», sauf pour Mme de Cambremer qui, au lieu d’une progression effectue un diminuendo. C’est un must recherché de La Recherche où l’on s’aperçoit que l’auteur lui-même aime ces accumulations dépassant parfois les trois épithètes.

 

D’une séance à l’autre, la salle ne désemplissait pas, avec son lot renouvelé de têtes connues — Charles Berling et Charlotte Rampling présentement. La place, elle, balançait entre écoute studieuse et agitation potache. Elle était en tout cas très réactive aux mots et formules de Proust, émue quand c’était poignant, riante quand c’était drôle, distraite quand c’était compliqué. Ainsi, cet après-midi-ci, comme toujours, les caméras de Capa suivaient Fabrice sans trop de mal, car il était dans l’économie de mouvements, Dans le cas précis, hors la captation, c’était utile aux spectateurs des chaises les plus éloignés de l’estrade ainsi qu’au public du dehors.

Arriva le récit de l’après-dîner. Mme Cottard s’endort, provoquant un semblant d’admonestation de son mari — « Tu pionces. » Et c’est toute seule qu’elle se réveille, visiblement au moment d’un rêve, et offre au lecteur des paroles troublantes et mystérieuses que l’interprète choisit de mettre en scène. S’étant interrompu, il se dirigea vers l’une des hautes fenêtres, l’ouvrit et s’assit sur le rebord ensoleillé. La salle des fêtes bruissa du balancements des auditeurs qui voulaient mieux voir, et l’extérieur, alerté par les caméras, vit « en vrai » celui pour lequel on s’était dérangé. Il fut acclamé.

« Mon bain est bien comme chaleur », murmura-t-elle… » Ces mots, Fabrice les adressa doucement en regardant la foule ravie. Puis il se retourna vers la salle et, dit, haussant la voix : « mais les plumes du dictionnaire…» s’écria-t-elle en se redressant. Oh ! mon Dieu, que je suis sotte ! Qu’est-ce que je dis ? » Nouvelle pause. Fabrice revint vers la fenêtre et, les poings sur le rebord où il s’était assis, lança : « Je pensais à mon chapeau, j’ai dû dire une bêtise, un peu plus j’allais m’assoupir, c’est ce maudit feu. » Silence. Et enfin, penché en avant : « Tout le monde se mit à rire car il n’y avait pas de feu. »

Les visages qu’il surplombait exprimaient la joie (pour le texte) et la gratitude (pour l’interprétation). Fabrice reprit sa position initiale au milieu de la scène et enchaîna.

Quelques minutes plus tard, il céda à la facilité en reproduisant le procédé. À la salle, il lança à propos de M. de Charlus venant de perdre sa femme : « Il eut l’ignominie de laisser entendre que, pendant la cérémonie funèbre, il avait trouvé le moyen de demander son nom et son adresse à l’enfant de chœur ». Et, après s’être dirigé vers la fenêtre, il enchaîna : « Et c’était peut-être vrai ». La réaction des spectateurs du grand air fut toute d’hilarité. (Plus tard, c’est l’inculte Petit-Jean qui fit reproche à son ami qu’il aurait pu s’abstenir de cette « posture démagogique ». Ne serait-ce qu’à cause de son culot et de la formule recherchée, Fabrice en convint. C’était vrai.)

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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