Le fou de Proust – Trente-sixième épisode

Épisode 36

 

Le premier matin, mardi 19 mai, une file d’attente s’était formée dès huit heures trente pour accéder au saint des saints, dans la grande salle aux signatures et aux prestations musicales en live. Encore une fois, le public était plutôt jeune, mais des gens bien mis, sans ostentation, ces fameux bourgeois discret jusqu’alors, se mêlaient aux « adulescents ». Ils étaient près de trois cents dans l’espace largement ouvert sur le hall au monumental escalier. La présentation d’usage des profs de « Lettres pour Tous » eut lieu devant un public qui s’annonçait sage. Des applaudissements contenus accueillirent Fabrice Pelletier, toujours en costume, cravate et chaussures noirs, chemise blanche. Sur la scène au décor encore plus minimaliste qu’auparavant, il engagea son interprétation sans cérémonie. Sir Richard était au premier rang, étonnamment sage, entre le Dr Speck et Mme de Custières.

 

Avec La Prisonnière (antépénultième roman du cycle), on apprit d’entrée la situation avec un Héros fou jaloux retenant dans une prison dorée la promise dont il n’arrive pas à savoir s’il veut l’épouser ou s’en séparer. Elle, en tout cas, paraît bien soumise puisque : 1) elle vient habiter sous son toit ; 2) elle a renoncé à une croisière ; 3) elle a sa chambre au bout du couloir ; 4) chaque soir, elle glisse sa langue dans la bouche de son geôlier.

 

Le public rugit de contentement. L’auteur, que la plupart découvrait, réserverait, c’est sûr, des surprises. Ce qui suivait n’était que le détail de la séquestration de la jeune fille afin qu’elle échappe à Gomorrhe « dispersé[e] aux quatre coins du monde ».

 

La voilà cloîtrée, enfermée et, quand elle est dehors, soupçonnée de tous les maux lesbiens. Pendant ses sorties, lui va demander à sa propriétaire, la duchesse de Guermantes, des conseils de toilette pour elle qui évoque les robes de Fortuny : « Votre jeune fille peut très bien mettre cela chez elle. J’en ai beaucoup, je vais vous en montrer, je peux même vous en donner si cela vous fait plaisir. »

 

Avec La Prisonnière, M6 proposait deux rendez-vous quotidiens dans ses journaux. La chaîne l’aurait bien fait dès l’Hôtel-de-Ville, mais Jamel en avait dissuadé les responsables. Toujours bégueule et cul serré, Farid il l’avait averti que Sodome et Gomorrhe pourrait heurter des oreilles adolescentes, leurs cibles privilégiées. Ce midi-là, la télé diffusa l’échange frou-frou sur les robes de la duchesse.

 

L’après-midi, c’est le projet du mariage de Morel avec la nièce de Jupien, sous le parrainage bienveillant du baron qui ravit les auditeurs. Au JT du soir, M6 proposa le passage où le Héros regarde Albertine dormir — en s’arrêtant sagement avant le moment où, allongé près d’elle, imprimant « de temps à autre une oscillation légère » à sa jambe collée à la sienne, il goûte « un plaisir moins pur ».

Le bilan de la première journée magasinière fut tiré par Petit-Jean : «Y’avait les fans, y’avait les bourges, y’avait les djeunz… Sur les « Chanzel » (ainsi appelait-il les Champs-Élysées), la cavalcade de la foule se faisait flânerie aux abords. Carton plein ! »

 

À un public identique à celui du premier jour, une annonce fut faite le mercredi matin pour un changement de programme. En réalité, il n’y avait rien d’improvisé, mais l’Association artisanale et la Fédération française de l’alimentation avaient convaincu son entourage, puis Fabrice lui-même, de réserver un sort particulier à la célèbre scène dite des « cris de Paris ». Une séance spéciale, donc supplémentaire, lui serait consacrée.

Il était convenu de s’arrêter avant les considérations sur les glaces, car ce passage avait été considéré par les uns et les autres sujets à réactions salaces pour qu’on s’y arrêtât. D’un mot (mais on le verra), la comparaison cornet de glace-sexe d’homme, tous deux à sucer, était trop suggestive.

Et c’est donc tout ce qu’entendent le Héros et sa maîtresse par la fenêtre qui était présenté au public par la voix d’un des membres de « Lettres pour Tous » : « Nous aurons aujourd’hui non pas deux mais trois séances. Celle qui s’ajoute aura lieu à l’heure du déjeuner (vous allez comprendre pourquoi). Il y est question, dans des pages d’anthologie, des petits métiers des rues du Paris d’alors. Elle durera environ une demi-heure et vous devrez être bien attentifs car un petit jeu sera organisé ensuite. Les gagnants recevront en cadeau, de l’AA et de la FFA, des paniers de livres, avec notamment Commerces et métiers chez Proust, Marcel Proust et le petit peuple, une histoire d’amour méconnue, Mets et menus dans La Recherche, Les Recettes du père Marcel.

Mais place d’abord »… et il enchaîna sur le résumé de ce qui allait suivre avant de céder la place à Fabrice, qui, effectivement, narra avec gravité et distance les inquiétudes du Héros sur les goûts (pas vestimentaires) de sa captive sans cesse sollicitée par des activités à l’extérieur.

Il n’y eut que quelques minutes d’entracte avant la séance supplémentaire qui commença à treize heures, heure à laquelle tous les restaurants du quartier faisaient le plein, mais sans le public de Fabrice qui préférait des nourritures plus littéraires.

Ce fut la séquence promise des cris de Paris, où « l’ouïe, ce sens délicieux » se régale. Le tohu-bohu champs-élyséen arrivait assourdi mais les auditeurs n’avaient d’oreille que pour les marchands ambulants revivant grâce à Fabrice. Ce fut un délice.

 

À l’issue de la séance, des hôtesses de l’AA et de la FFA distribuèrent aux spectateurs un questionnaire portant sur ce qu’ils venaient d’entendre :

 

Jeu-concours « Les cris de Paris »

organisé par

l’Association artisanale et la Fédération française de l’alimentation

 

Vous venez d’entendre les pages que Marcel Proust consacre aux bruits et cris de la rue parisienne. Ses héros, le Héros et son amie Albertine, les entendent de leur appartement. Testez votre mémoire et vos connaissances en répondant aux dix questions suivantes.

 

I – Certains métiers se reconnaissent grâce à un instrument de musique utilisé par celui qui l’exerce. Rendez à chacun son instrument.

 

A – le chevrier

B – le raccommodeur de porcelaine

C – le repasseur

D – les petits Italiens proposant des jeux de numéros

E – le rempailleur de chaise

 

1 – une cloche

2 – une crécelle

3 – une trompette

4 – une flûte

5 – une corne

 

II – Deux magasins sont cité comme ayant un rideau de fer. Quel est l’intrus : le boulanger, le crémier, le quincailler ?

 

III – Certains produits ont un prix indiqué. Rendez à chacun le sien.

C – le bigorneau

D – les escargots

A – les oignons

B – les carottes

 

1 – deux sous

2 – six sous la douzaine

3 – huit sous pièce

4 – deux ronds la botte

 

IV – Citez cinq produits de la mer annoncés par leurs vendeurs.

 

V – Ces objets sont traités par le repasseur : couteaux, ciseaux, scie, rasoirs. L’un d’eux est traité séparément. Lequel ?

 

VI – Un des métiers consiste à nettoyer chiens et chats. De ces opérations, quelles sont les deux qu’il assure : raser, tondre, épouiller, couper, tailler ?

 

VII – Que vend le marchand de chiffons en plus de sa marchandise : des queues de rats, des ferrailles, des images d’Épinal, du fil et des aiguilles ?

 

VIII – Quel animal tire la petite voiture du marchand d’habits : une chèvre, un cheval, une ânesse, un baudet ?

 

IX – De quelle ville l’asperge de la marchande de quatre-saisons est-elle originaire ? Et l’orange ?

 

X – Quel est le légume qui n’est pas cité à propos des marchandes de quatre-saisons ? Artichauts, haricots blancs, poireaux, choux, haricots verts.

 

Fabrice eut besoin de deux heures pour souffler avant de se lancer dans l’épisode des glaces devant un public où les ados (horrosco referens !) et les jeunes adultes (ce qui suivait était plus de leur âge) dominaient. Comme par la voix de France Gall, un siècle après Albertine, il s’agissait de célébrer un « met » : « Les sucettes à l’anis / D’Annie / Donnent à ses baisers / Un goût ani- / sé lorsque le sucre d’orge / Parfumé à l’anis / Coule dans la gorge d’Annie / Elle est au paradis. / Pour quelques pennies [pénis ?] / Annie / A ses sucettes à l’anis », chantait la jeune fille qui (avoua-t-elle plus tard) ne saisissait pas l’ambiguïté des paroles de Gainsbourg ; « des obélisques de framboise qui se dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis », se délecte Albertine, sans doute moins ingénue.

 

Retour sur la jalousie du Héros et sur la confiance qu’il met en son chauffeur qui conduit Albertine dans ses sorties (« un si brave homme ») pour mieux espionner ses faits et gestes.

 

Le soir, TF1 tint sa promesse avec un prime time en direct présenté par Jean-Claude Narcy et Laurence Ferrari, mais pas pour retransmettre une séance. Il ne fallait pas trop en demander à une chaîne qui veut gagner des millions. La chaine privée savait qu’elle prenait un risque.

 

Quelques années auparavant, France 2 n’avait pas dépassé 12 % puis 10 % d’audience avec le téléfilm en deux parties de Nina Companeez consacré à La Recherche (soit tout de même trois millions deux cent mille téléspectateurs le premier soir). À Londres, The Times s’était alors moqué des quatre heures — only : « Un roman d’un million et demi de mots qui peut facilement se résumer ainsi : c’est l’histoire d’un insomniaque hypersensible et asthmatique qui ne se souvient de rien jusqu’à ce qu’il plonge une madeleine dans une tasse de thé. »

 

Mais, ce soir-là, les vedettes de la chaîne s’étaient déplacées en nombre, jusques et y compris Benjamin Castaldi, qui ne put s’empêcher de regretter que Marcel Proust ne fût plus de ce monde : « Il aurait été un hallucinant participant de Secret Story, plus préparé que quiconque avec son goût des chambres closes. » La Une joua sur les témoignages de pipoles rameutés au Champs-Élysées. Ainsi, Patrick Bruel, Clara Morgane et Katsumi confièrent ce qu’ils devaient à Proust : le premier la profondeur de sa judéité nourrie par l’affaire Dreyfus omniprésente dans La Recherche, et les deux stars du porno leur « goût de gouines » (selon leur élégante expression). Le duo Ferrari-Narcy toussota, la direction de la chaîne toussa, les téléspectateurs toussaillèrent, mais la soirée magnifiée par une réalisation toute de paillettes et d’éclairages clinquant porta ses fruits : plus de 5 300 000 Français sous l’emprise de Proust ! Avec cette victoire des audiences, les patrons de la télé ne songeaient plus à se racler la gorge.

En prime, un jeu permettait de gagner un smartphone, vraiment smart, l’Ulysse Nardin Chairman dans des finitions rose, or, bleue, noire et acier. Question : « Dans les romans de Proust, un gâteau porte un prénom féminin. Lucette, tapez 1 ; Alexandra, tapez 2 ; Madeleine, tapez 3». L’avalanche de SMS fit tomber quelques dizaines de milliers d’euros supplémentaires dans l’escarcelle de TF1, rebaptisée, dans les couloirs (sur le modèle de « télé réalité ») « télé proustée ».

Tous émoustillés par l’aventure dont ils rendaient compte avec avidité, les médias commençaient à s’impatienter sur le choix du lieu des festivités finales. L’entourage de Fabrice jouait les cachotiers et refusait de confirmer même que le choix fût déjà tranché.

Ce mystère conduisit à l’élaboration d’hypothèses : qui penchait pour Euro Disney, qui pour la Sorbonne, qui pour le parc des Princes (encore), qui pour la salle des Pas Perdus de la gare Saint-Lazare…

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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