Le fou de Proust — Trente-quatrième épisode

Épisode 34

 

Quand il se fit la voix de M. de Cambremer détaillant les armes de sa famille à Mme Verdurin, Fabrice éveilla une idée chez Yves Raburin, rédacteur en chef de Tralala & Falbala, magazine pipole humoristique : « Nous portons d’or à trois fasces bretèchées et contre-bretèchées de gueules à cinq pièces chacune chargée d’un trèfle d’or. Non, celles-là ce sont celles des d’Arrachepel, qui n’étaient pas de notre estoc, mais de qui nous avons hérité la maison, et jamais ceux de notre lignage n’ont rien voulu y changer. Les Arrachepel (jadis Pelvilain, dit-on) portaient d’or à cinq pieux épointés de gueules. Quand ils s’allièrent aux Féterne, leur écu changea mais resta cantonné de vingt croisettes recroisettées au pieu péri fiché d’or avec à droite un vol d’hermine. »

De retour dans sa rédaction, le facétieux journaliste rédigea un appel aux lecteurs à plonger dans l’héraldique, à imaginer leurs blason et armoiries. « Une seule condition non négociable : les auteurs ne doivent pas être des aristocrates. Ce concours s’adresse exclusivement aux roturiers ! » (Des mois plus tard, il publiera quelques-unes des quatre-vingt-neuf réponses : l’un dessinait un écu chargé de boîtes aux lettres forcées (Arsène de la Cage d’Escalier de Banlieue) et un autre un vitrail représentant Saint-Clandestin terrassant le Besson (Oussama du Lave-Linge Laden) ; un troisième proposait un cri de guerre « Boutons les boutons hors de nos visages ! » (Ado Acnéique) ; un dernier, un blason : « trois fasces bretèchées et contre-bretèchées de gueules à cinq madeleines chacune beurrée de confiture », modifiée en « vingt croisettes recroisettées au lit couvert d’oreillers d’or avec à droite une haie d’aubépines «  (M. de Pliocéan).

L’après-midi (et le deuxième chapitre) s’achevèrent sur cette soirée chez les Verdurin à La Raspelière. À Paris, les spectateurs se séparèrent satisfaits, promettant de répandre au dehors le plaisir qu’ils avaient acquis dans ce provisoire temple proustien.

 

Avec le chapitre troisième commencé dans la matinée de vendredi, Proust réfléchit sur le sommeil (« le plus puissant des hypnotiques ») et sur les rêves. Ceux qu’il évoque alors ne provoquent aucun mot mystérieux, c’est leur contenu qui est drolatique : « J’avais rêvé que M. de Charlus avait cent dix ans et venait de donner une paire de claques à sa propre mère ; de Mme Verdurin, qu’elle avait acheté cinq milliards un bouquet de violettes ».

Tandis que Charlus continue de draguer (cette fois dans le monde hôtelier et la domesticité), le Héros retrouve Albertine et se promène avec elle en auto avec chauffeur.

Une classe de terminale série littéraire était venue de Victor-Duruy, seul lycée du VIIe arrondissement. Dans l’après-midi, le professeur de français fit plancher sur les deux dernières phrases que les élèves avaient entendues le matin même :

« Ces deux phrases de Sodome et Gomorrhe ont une particularité orthographique :

« En tous cas, apprendre qu’il existe peut-être un univers où 2 et 2 font 5 et où la ligne droite n’est pas le chemin le plus court d’un point à un autre, eût beaucoup moins étonné Albertine que d’entendre le mécanicien lui dire qu’il était facile d’aller dans une même après-midi à Saint-Jean et à la Raspelière. Douville et Quetteholme, Saint-Mars-le-Vieux et Saint-Mars-le-Vêtu, Gourville et Balbec-le-Vieux, Tourville et Féterne, prisonniers aussi hermétiquement enfermés jusque-là dans la cellule de jours distincts que jadis Méséglise et Guermantes, et sur lesquels les mêmes yeux ne pouvaient se poser dans un seul après-midi, délivrés maintenant par le géant aux bottes de sept lieues, vinrent assembler autour de l’heure de notre goûter leurs clochers et leurs tours, leurs vieux jardins que le bois avoisinant s’empressait de découvrir. »

Il leur demanda l’originalité orthographique qu’elles contiennent. Un tiers seulement remarqua qu’« après-midi » y est successivement féminin et masculin. Le lycéen le plus original (une lycéenne) fit remarquer que l’hypothèse « 2 et 2 font 5 » se trouve aussi chez Césaire (dans Cahier d’un retour au pays natal), que, pour Prévert (dans Page d’écriture) seize et seize ne font rien « et surtout pas trente-deux », que 2 et 2 = 5 est le titre d’un recueil de contes d’Alphonse Allais et que la chanson L’Imaginaire, de Léo Ferré dit : « Les logarithmes lanceront un défi aux machines à calculer / Les machines à calculer se tromperont et deux et deux feront peut-être cinq comme disait Dostoïevski et ça sera charmant ». Mais elle était de ceux qui ne remarquèrent pas le genre variable d’après-midi.

 

Pendant que les jeunes planchaient, les spectateurs, eux, reprenaient les balades en voiture (des amoureux ou des Verdurin) servies par Fabrice, et les échanges entre Charlus et Morel, le premier étourdissant le second par ses connaissances. Ainsi, il évoque des types de poires : le Bon Chrétien, la Louise-Bonne d’Avranches, la Doyenné des Comices (« Charlie, vous devriez lire la page ravissante qu’a écrite sur cette poire la duchesse Émilie de Clermont-Tonnerre »), le Triomphe de Jodoigne la Virginie-Dallet, la Passe-Colmar, la Duchesse-d’Angoulême.

L’influence de Proust prenait des allures incontrôlables. Une des plus inouïes concerna « l’approche interpersonnelle », pour parler comme Psychologie Hebdo qui, le premier, releva les signes d’une forme nouvelle. Ce n’était pas que, pour ressembler au « grand monde », on se mît à vouvoyer plutôt qu’à tutoyer, comme l’avait prédit le penseur du service public de l’audiovisuel. Contre toute attente, c’est la troisième personne qui émergea et s’imposa.

Si cette séance fut l’occasion d’apprendre par le Héros qu’il n’a « jamais fait de distinction entre les classes », il ne comptait pas moins voir servies les marques de respect. Il raconte comme sa mère s’offusque non qu’un domestique dise « tu » plutôt que « vous » à son fils, mais qu’il glisse de la troisième personne au « vous » ! C’est pour elle une « usurpation » suscitant un mécontentement égal à celui de Saint-Simon « chaque fois qu’un seigneur qui n’y a pas droit saisit un prétexte de ne pas rendre aux ducs ce qu’il leur devait et ce dont peu à peu il se dispense ».

Ce passage relança le débat sur l’utilisation de la troisième personne du singulier qui se développa donc chez les branchés, dans tous les quartiers. La mode se fit plus vague que vogue, déferlante. L’invention était sans limite, joignant cette pratique, aristocratique, à celle, populaire qui fait dire à l’épicier : « Pour la petite dame, ce sera ? » ; au boucher : « Il y a plus d’un kilo, je lui laisse ? » et au policier : « Il est qui, lui ? Il me montre ses papiers bien gentiment et, s’il râle, il pourrait bien retourner dans son djebel — pas vrai Marcel ? »

Les membres du petit noyau proustien décidèrent de dîner ensemble et n’eurent que quelques mètres à faire pour se retrouver Chez Benoît. Mme de Custières était accompagnée du Hollandais Houppermans, qui présidait l’équivalent de la Sampac dans son pays, le Marcel Proust Vereninging : « Appelez-moi Sjev », proposa-t-il aux convives. Autour de plats de bistrot (gigot d’agneau de Lozère rôti à la sarriette, pommes de terre boulangère, pour les uns ; chateaubriand au foie gras de canard et truffe noire, sauce Périgueux, pour les autres), ses membres ne tardèrent pas à discuter de ce qui les réunissait, un exemplaire de Sodome et Gomorrhe sur la nappe — sous les regards discrets mais émerveillés des clients. Ce fut appliqué.

— Depuis le début de la semaine, commença Mme de Custières — l’avez-vous remarqué ? —, Proust joue sur l’ambiguïté à propos des mœurs de Charlus. Il batifole avec « en être » qui, alors comme aujourd’hui, signifie, chez les initiés « être homosexuel » (venant d’« être de la jaquette », « être de la pédale »). Mais pour les esprits qui ne sont pas mal tournés, ce n’est qu’une expression banale.

— Oui, réagit Flora. Il y a les mots de M. Verdurin au baron, le premier, sans malice, voulant parler de ceux qui sont indifférents aux bagatelles mondaines (s’emparant du livre) : « Excusez-moi de vous parler de ces riens, commença-t-il, car je suppose bien le peu de cas que vous en faites. Les esprits bourgeois y font attention, mais les autres, les artistes, les gens qui en sont vraiment, s’en fichent. Or dès les premiers mots que nous avons échangés, j’ai compris que vous en étiez ! » M. de Charlus, qui donnait à cette locution un sens fort différent, eut un haut-le-corps. Après les œillades du docteur, l’injurieuse franchise du Patron le suffoquait. « Ne protestez pas, cher Monsieur, vous en êtes, c’est clair comme le jour, reprit M. Verdurin. Remarquez que je ne sais pas si vous exercez un art quelconque, mais ce n’est pas nécessaire. Ce n’est pas toujours suffisant. Degrange, qui vient de mourir, jouait parfaitement avec le plus robuste mécanisme, mais n’en était pas, on sentait tout de suite qu’il n’en était pas. Brichot n’en est pas. Morel en est, ma femme en est, je sens que vous en êtes… — Qu’alliez-vous me dire ?» interrompit M. de Charlus, qui commençait à être rassuré sur ce que voulait signifier M. Verdurin, mais qui préférait qu’il criât moins haut ces paroles à double sens. »

Farid sécha, et c’est le Dr Dickinson qui rebondit en prenant l’ouvrage des mains de la Marseillaise : « Il y a la proposition de Mme Verdurin au même de se joindre à la promenade en voiture se concluant par : « Est-ce que vous en êtes ? » Le baron, qui n’entendit que cette phrase et ne savait pas qu’on parlait d’une excursion à Harambouville, sursauta : « Étrange question», murmura-t-il d’un ton narquois par lequel Mme Verdurin se sentit piquée ».

La mémoire revint à Farid qui, tournant les pages, cherchait le passage où Robert dit ne pas connaître les Verdurin : « Je trouve ce genre de milieux cléricaux exaspérants. » Je ne compris pas d’abord l’adjectif « « clérical» appliqué aux Verdurin, mais la fin de la phrase de Saint-Loup m’éclaira sa pensée, ses concessions à des modes de langage qu’on est souvent étonné de voir adopter par des hommes intelligents. « Ce sont des milieux, me dit-il, où on fait tribu, où on fait congrégation et chapelle. Tu ne me diras pas que ce n’est pas une petite secte ; on est tout miel pour les gens qui en sont, on n’a pas assez de dédain pour les gens qui n’en sont pas. La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être. Tu en es, mon oncle Charlus en est. Que veux-tu ? moi je n’ai jamais aimé ça, ce n’est pas ma faute. »

« Bien vu, mais est-ce tout ? interrogea Mme de Custières. Vous omettez la variante « marchent-ils ensemble ? » à propos de deux hommes, dans la bouche, décidément, de Mme Verdurin qui n’y mettait « aucune malice » : « Elle était certaine des mœurs du baron, mais quand elle s’exprimait ainsi elle n’y pensait nullement, mais seulement à savoir si on pouvait inviter ensemble le prince et M. de Charlus, si cela corderait. Elle ne mettait aucune intention malveillante dans l’emploi de ces expressions toutes faites et que les « petits clans » artistiques favorisent. […] « Vous comprenez, il ne faut pas qu’ils restent immobiles comme des moules, il faut qu’ils aillent, qu’ils viennent, qu’on voie le branle-bas, je ne sais pas le nom de tout ça. Mais vous, qui allez souvent au port de Balbec-Plage, vous pourriez bien faire faire une répétition sans vous fatiguer. Vous devez vous y entendre mieux que moi, M. de Charlus, à faire marcher des petits marins. Mais, après tout, nous nous donnons bien du mal pour M. de Guermantes. C’est peut-être un imbécile du Jockey. Oh ! mon Dieu, je dis du mal du Jockey, et il me semble me rappeler que vous en êtes. Hé baron, vous ne me répondez pas, est-ce que vous en êtes ? Vous ne voulez pas sortir avec nous ? Tenez, voici un livre que j’ai reçu, je pense qu’il vous intéressera. C’est de Roujon. Le titre est joli : Parmi les hommes. » Proust, as définitif de la pirouette finale !

Au dessert, les convives se régalèrent ; les «subjonctifimparfaiteuses» de savarins au rhum, crème fouettée, Mme de Custières d’un gâteau chocolat au croustillant de pralin, glace noisette et craquelin, Patric Dickinson d’un soufflé glacé à l’orange et au Grand-Marnier, Farid et Valentin enfin de tartes Tatin, crème fraîche et glace aux pommes confites. La note, salée, fut réglée par le Britannique.

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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