Le fou de Proust — Trente-neuvième épisode

Épisode 39

 

         Pendant que Fabrice s’était mis au vert, un journal pour enfants, Mon Quotidien, organisa un concours d’écriture sur le thème du Temps perdu réservé aux moins de quinze ans. Le gagnant (une gagnante) en avait treize. Née à Cholet mais vivant à Angoulême, la jeune Armande l’avait emporté grâce à « Une histoire lamentable » :

« Il l’abattit à coup de carabine.

C’était le seul moyen qu’il avait trouvé. Remarquez que son plan était habile… Le bougre !

Il s’ennuyait à mourir et Lui en voulait impitoyablement. Il se mettait dans une rage folle quand on lui disait que le temps ne fait rien à l’affaire. On avait beau le lui répéter, c’était, pour lui, le seul responsable.

Un jour, donc, il mit son plan à exécution : il oublia — volontairement — de remonter sa montre. Par la force des choses, le temps suspendit son vol. Notre homme n’attendait que cela. Il ajusta son arme, visa et tira.

On tue le temps comme on peut.

Depuis ce jour-là, il est devenu complètement fou et, tel un illustre prédécesseur qui cherchait Dieu, il cherche le temps pour se faire absoudre.

Que la sombre morale de cette triste histoire vous apprenne que tuer le temps, c’est le perdre et que perdre son temps, c’est n’en pas avoir. »

Le journal avait reçu neuf cent soixante contributions. Armande reçut en cadeau une invitation pour la dernière série de représentations, celle du Temps retrouvé.

 

Imitant Têtu, Elle & Lui organisa aussi son jeu-concours. Mais là, point de conquêtes homosexuelles. Il s’agissait de trouver les cinq intruses de la liste des femmes « désirées ou possédées » par le Héros : Gilberte Swann, une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, une pêcheuse de Balbec, une petite blanchisseuse, une vendeuse de lait aux joues roses au pied d’une colline vue du train, une jeune blonde à l’air triste vue à Rivebelle, une contrôleuse d’omnibus, la servante d’un restaurant de Doncières, Mlle de Stermaria, une pensionnaire suivie de son institutrice, Oriane de Guermantes, une laitière avec ses manches blanches, une jeune fille splendide montée dans le train à Saint-Pierre-des-Ifs et qui fume une cigarette, les deux filles de Mme de Surgis, une laitière venue d’une ferme apporter un supplément de crème au Grand-Hôtel, Mlle d’Orgeville, allant dans les maisons de passe (jamais vue, évoquée par Saint-Loup), une « poutana », une belle pêcheuse de Carqueville, une femme de chambre, Albertine Simonet, des jeunes filles vues sur la plage de Balbec qu’il a envie d’emmener dans l’avenue des Tamaris, dans les dunes ou, mieux, sur la falaise, telle fillette de Méséglise ou de Paris, la femme de chambre de Mme Putbus qui fréquente une maison de passe et aime les femmes, Léonor de Cambremer, une jeune femme qu’il aimait et n’arrivait pas à voir, une jeune fille de grande naissance, trois midinettes à bicyclette au bois de Boulogne, une petite fille pauvre, une marchande de verrerie vénitienne âgée de dix-sept ans…

Le phénomène excitant les imaginations, des sites de paris en ligne accueillaient des propositions alléchantes — pour autant qu’elles s’accomplissent : Fabrice Pelletier va avoir une extinction de voix avant d’achever son exploit (à 2 contre 1) ; il bénéficie de l’aide cachée d’un souffleur (resucée d’une hypothèse déjà avancée à Cabourg, 60 contre 2) ; il est dopé à l’EPO (331 contre 1) ; sa femme est la maîtresse d’un descendant de Robert de Montesquiou-Fézensac, qui servit de modèle pour le personnage de Charlus (498 000 contre 1) ; Proust est toujours vivant et coule des jours heureux en compagnie d’Elvis Presley (2 millions contre 1)…

 

À la douane

 

Entre deux volumes, Fabrice continuait d’avoir besoin de changer d’air. Après les berges de la Seine, il serait bien allé à Venise, d’autant que c’est un des lieux où se passe La Fugitive, mais c’était prévu qu’il l’y interprétât. Il choisit donc une autre villégiature, importante, elle aussi, dans l’œuvre qui était à son programme de juin.

Il trouvait dans la douce France de fin de printemps des attraits reposants. Il se retira donc en Touraine. Il ne s’agissait toujours pas pour lui de réviser, même s’il ne se séparait jamais du volume à venir. C’était même plutôt pour faire le vide avant de replonger. De la région, Proust ne dit pas grand’chose, sinon que c’est à Châtellerault qu’il faut descendre pour aller chez la tante chez qui Albertine a choisi de résider — la cité se situe d’ailleurs dans le Poitou, à la limite de la Touraine. Le nom n’était pas inconnu des familiers de La Recherche, porté par un jeune duc de la famille de Guermantes.

Anecdote, superficialité : les ingrédients chers à Fabrice étaient à nouveau au rendez-vous.

Tôt le matin du 25 mai, Fabrice prit donc à la gare Montparnasse le seul TGV direct pour Châtellerault, qu’il atteignit une heure et demie plus tard. Là, il s’enquit d’un taxi pour le mener à Azay-le-Rideau. Il avait un vague souvenir d’enfance de ce château, bien de Touraine, lui, et de son labyrinthe végétal. Au chauffeur, il ne donna qu’une indication : « Pour franchir la Vienne, prenez le pont Henri IV dont j’ai appris que c’était le plus long de France jusqu’à la construction du pont d’Avignon. » Arrivé sur place, il apprit qu’en fait de labyrinthe c’était à Villandry qu’il fallait se rendre. Petit-Jean ayant déjà réservé à Azay, il ne jugea pas utile de changer et s’installa dans la vieille demeure tourangelle de l’hôtel Le Grand Monarque, place de la République.

Le soir, il flânait dans les rues piétonnes. S’il dînait légèrement, ses déjeuners étaient gastronomiques. Il se faisait conduire d’une table réputée à l’autre pour déguster tarte aux rillons et rillettes de Tours, andouillettes à la corde, géline en croûte de sel, filet de carpe, sanglier tourangelle, tartines gratinées au sainte-maure de Touraine, poires tapées, nougat de Tours…

Repu et reposé, il rentra le 12 juin à Paris sans que personne ne l’eût reconnu dans sa retraite, sauf à considérer que ceux qui avaient deviné qui il était avaient compris qu’il ne fallait pas le perturber.

Il était temps qu’il mît le cap sur la lagune. Un avion privé, celui de M. Pinault, l’emmena du Bourget jusqu’à l’aéroport Marco Polo où une vedette rapide le déposa à l’hôtel Danieli. Le bateau était un Riva Aqua33 en acajou, chromes et sellerie de cuir, le top du day cruiser, qui fut mis à sa disposition pour le séjour. Il avait deux jours devant lui avant les représentations. La fenêtre de sa chambre faisait pratiquement face à la Dogana, qui l’espérait. Il déambulait le matin dans les rues de la Sérénissime avec ravissement, profitait du Riva la nuit tombée pour vagabonder sur les canaux et réservait ses après-midis au farniente sur la terrasse en avalant un onctueux bicerin (mariage de capuccino et de chocolat chaud), du raisin (prosecco), des beignets (fritelle) et des biscuits (galani). Il goûtait ces mots italiens qui lui donnaient envie d’interpréter un jour les trois cent soixante-six poèmes du Canzoniere de Pétrarque.

 

Tenu informé des faits et gestes de son invité, assuré qu’il était en paix, François Pinault se réjouit de n’avoir rien organisé petitement. Il se sentait flatté d’accueillir Fabrice et voulait qu’il ne sentît aucun désagrément pendant ce séjour vénitien, et c’est de lui-même qu’il avait proposé d’inviter le petit noyau à le suivre et à l’entourer de son affection.

Ses membres avaient rendez-vous le 13 pour un départ à vingt heures trente-trois, gare de Paris-Bercy. Ils embarquèrent dans l’Artesia SNCF-Trenitalia, avec ses wagons bleu nuit et ses employés aux uniformes galonnés d’or. Ils dinèrent ensemble au wagon-restaurant de ce Treno Notte avant de se disperser dans leurs compartiments avec fauteuils de velours sombre, lavabo en porcelaine et large lit. Arrivés à Santa Lucia à neuf heures du matin, ils trouvèrent le Grand Canal au bas des escaliers. L’été et le soleil s’alliaient pour lui donner la transparence foncée de l’émeraude. Un vaporetto réservé à leur seuls seules personnes les conduisit dans les deux palazzini, près du Ponte dell’Accademia, mis à leur disposition. L’équipe de travail était aussi de l’équipée ferroviaire.

Tous profitèrent des charmes de Venise. Le premier soir, Farid, qui était toujours vierge, fut initié à l’amour par une vendeuse de verre de Murano qui cachait sous son grand châle noir à franges de bien séduisants trésors qu’elle lui apprit à prendre avec la délicatesse que les clients de sa boutique devaient utiliser pour les miniatures qu’elle leur proposait.

Le lundi 15 au matin, Fabrice, François Pinault, la Proust Force, le petit noyau et le public se retrouvèrent à la Punta della Dogana. Le propriétaire avait tenu à laisser ouverts les sites d’exposition de l’ancienne Douane de mer, et c’est en son centre même, dans le cube signé Tadao Ando, qu’étaient prévues les prestations de Fabrice et, à l’issue de chaque journée, les terrasses du Belvédère surplombant le canal de la Giudecca offraient un cadre somptueux à une réception.

 

Les auditeurs de La Fugitive à Venise, c’était à prévoir, ne ressemblaient en rien à ceux des épisodes précédents. L’ouverture au monde imprimait son empreinte : il y avait là des businessmen américains cultivés, des héritières allemandes érudites, une poignée d’intellectuels fortunés, des élégantes argentines diplômées, la fine fleur de la prousterie japonaise, quelques Italiens distingués, une délégation de la brillante revue Artisttik Africa, venue de Cotonou et d’Accra.

Même s’il y avait toujours eu un lot d’abonnés à chaque séance, ils étaient minoritaires. À Venise, la proportion était inversée : les auditeurs de passage étaient l’exception. Mais tous partageaient le « désir de Venise » que le Héros de Proust exprime et vit de façon extatique dès son enfance, quand son père propose de l’y envoyer.

Cette connivence créait des liens gommant toutes les frontières, réunissant tous les milieux (même si rares étaient les représentants estampillés du prolétariat). On se serait cru à un défilé de haute couture à Milan, à l’ouverture de l’Art Basel, au Forum de Davos, ou à quelque réception privée chez un magnat émirati. Le petit noyau y baignait avec d’autant plus d’aisance que chacun de ses membres, pour la plupart d’extraction modeste, était jalousé par ces puissants. Les plus caustiques de ces envieux les avaient baptisés « les jeunes filles en fleurs », un autre, plus en phase, avait préféré les qualifier de « Conseil des Dix du doge Marcel ».

On ne pouvait faire plus smart. Comme une cravate était souhaitable et qu’il n’en avait pas, Farid se vit en offrir une par la belle-fille du mécène qu’elle noua elle-même. « Si Salma Hayek est mon habilleuse pour une cravate (une Bottega Veneta), se vanta-t-il, qui viendra à mon aide le jour où je devrais porter un nœud papillon ? »

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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