Le fou de Proust – Trente-et-unième épisode

Épisode 31

 

D’une représentation à l’autre, de jeudi à vendredi, c’étaient les mêmes queues, le même silence concentré, suivi du même enthousiasme.

Sur scène, on cherchait à savoir ce que le prince de Guermantes a dit à Swann dans le jardin, avant, selon certains de le « mettre à la porte ». C’est tout le contraire. Swann le révèle au seul Héros : le prince et la princesse sont « dreyfusistes » ! La soirée s’achève et l’on s’en va.

 

La soirée du vendredi racontait l’après-réception, avec une scène qui marqua car elle devait faire un triomphe chez les jeunes. Elle se passe dans le coupé qui ramène la duchesse, le duc et le Héros. Parce que les souliers rouges de la duchesse risquent de toucher ceux du Héros, elle imagine cette réflexion : « Madame, dites-moi tout de suite que vous m’aimez, mais ne me marchez pas sur les pieds comme cela. » Cela avait une autre distinction que la sempiternelle devinette que se pose une dame sur ce que cache une enflure du haut d’un pantalon d’homme : « Est-ce un pistolet, une banane, ou veut-il me signifier que je l’attire ? »

Rentré chez lui, le couple part pour sa « redoute », le duc ne voulant pas entendre l’annonce de la mort de M. d’Osmond (« Mais non, on exagère, on exagère ! ») ; le Héros regagne son domicile pour retrouver Françoise et recevoir Albertine.

La séance du samedi après-midi s’annonçait aisée : Albertine donne au Héros les baisers qu’il réclame ; tous deux boivent de l’orange pressée ; elle partie, lui écrit à Gilberte. Bref, le train-train proustien !

Soudain… Il fallait que cela arrivât : le drapeau de la révolte fut brandi. Un commando balaya le service d’ordre et bondit sur scène. Tandis que se préparaient hourvaris, broncas et lazzis, Fabrice Pelletier, d’un discret geste du bras, incita à laisser ces invités autoproclamés à s’exprimer :

« Nous sommes les « Unprousted », sur le modèle des « Unplugged », nous en avons ras l’bol de cet unanimisme branché. Nous parlons au nom des lecteurs de Guy des Cars, des cinéphiles fidèles à Max Pécas et Philippe Clair (Par où t’es entré, on t’a pas vu sortir, Tais-toi quand tu parles), des amateurs de peinture fraîche, des Clowns de Bernard Buffet (de préférence en reproduction à vingt euros sur internet), et, suprême référence, de tous ceux qui savent entonner après Patricia Carli Demain tu te maries : « Arrête, arrête, ne me touche pas… »

L’interruption aurait pu rester comique si, pour joindre le geste à la parole, Amanda Lear, qui accompagnait ces « débranchés », n’avait pas lancé un livre de Roger Peyrefitte, trouble chantre de la pédophilie dans Les Amitiés particulières, en direction de Fabrice. L’artiste chantait faux mais elle visa juste et le visage du récitant fut atteint par le volume de trois cent quatre-vingts pages. Sonné, Fabrice vacilla, tenta de se redresser et tomba lourdement.

Les pompiers, toujours présents dans une salle de spectacle, l’évacuèrent en coulisse où il reprit ses esprits mais lentement, ce qui interdit une reprise du show.

Le commando s’était carapaté et, pour une fois, miss Lear fuyait les caméras. Dans la salle, le brouhaha s’installa. Il ne s’était pas passé une minute, mais, pour la première fois dans son aventure, Fabrice déclarait forfait. Il avait échappé au trou de mémoire, à la défaillance, aux agresseurs. Un écrit le privait de mots, un bouquin à scandale le faisait taire. À demi inconscient, il se lamentait de cette désolante première.

Les cadreurs de Capa, qui filmaient sans défaillance, comme prévu, les prestations intégrales, qui en assuraient, comme on dit dans le métier, la captation, ne faillirent pas. « C’est dans la boîte », ricana le réalisateur. Mais ce n’était pas fini.

Un prodige eut alors lieu.

Un autre commando, improvisé lui, se rua sur les planches. C’étaient des spectateurs, ne se connaissant pas mais déterminés à ne pas briser le fil du spectacle. Une jeune fille en chemisette ouvrit son « Folio » du roman et renoua le public au texte en enchaînant là où Fabrice s’était tu. Un quadragénaire en blouson de daim prit la suite, remplacé par une vieille dame coiffée d’un bibi d’un autre âge, follement applaudie, à laquelle succéda un adolescent qui arborait un marcel floqué des mots : « Proust, ne me quitte pas ».

L’affaire fut rapportée par la presse et les chaînes en firent leurs choux gras, d’abord dans les JT, ensuite dans tous les zappings.

Fabrice, après l’autorisation d’un médecin proustien, revint sur scène, laissa le jeune terminer sa page et poursuivit — mais sans l’aide du texte — non pas comme si de rien n’était, mais en laissant le temps au public de remercier le groupe (qui avait encore quelques volontaires disponibles) en l’applaudissant.

Les mots tournaient autour de l’Affaire qui tourne toutes les têtes, puis du salon d’Odette qui devient un must mondain — tandis que Gilberte, sa fille, hérite (ça aide) de près de quatre-vingt millions d’un oncle de Swann.

 

Pour la soirée de samedi, le décor change, pas à l’Olympia où la scène était toujours aussi sobre, mais dans l’œuvre que le public buvait goulûment (pour un tel spectacle, on eût pu utiliser un adverbe moins rustre, mais un music-hall n’est pas l’Opéra, même comique, et les règles y sont plus lâches). Fabrice l’entraînait vers l’indolente Balbec pour le deuxième séjour du Héros. Il se réjouissait d’avoir choisi des durées courtes qui limitaient, sans les empêcher, l’indiscipline et le murmure.

 

« Les intermittences du cœur » s’afficha quelques instants sur le fond de scène. Du Grand-Hôtel retrouvé, le Héros se rendra à La Raspelière, château des Cambremer loué par les Verdurin, mais, en attendant, un rêve où il dialogue avec sa grand’mère défunte, lui fait livrer ces mots parmi les plus mystérieux de toute l’œuvre : « cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette ». (Ils inspirèrent les chercheurs dont le Dr J. M. M. Houppermans, qui, dans Marcel Proust constructiviste, signale en vue d’« explorations éventuelles » que « fourchette » signifie encore partie postérieure de la vulve ».) Plus tard, une autre parole de rêve ne sera pas moins troublante…

 

Pour le lendemain, ultime jour des représentations dans la mythique salle du boulevard des Capucines, Fabrice avait exigé qu’elle fût gratuite pour les collégiens et qu’ils fussent prioritaires (sur inscription). Ce fut la ruée.

Et les ados ne furent pas les derniers à goûter aux images rétros de la calèche à huit ressorts attelée de deux chevaux de la marquise de Cambremer, qui les changeaient de leur amour des rugissantes Italiennes telle la Lamborghini LP560-4 Spyder dans sa version Limited-Edition dénommée Valentino Balboni. Ils rirent aussi beaucoup aux propos du directeur de l’hôtel qui ne cesse de prendre un mot pour un autre, et dont la longue succession ne semble pas les lasser, de même qu’ils s’émurent aux évocations de la mère et de la grand’mère du Héros (la première ressemblant de plus en plus à la seconde depuis sa mort).

Pour la dernière fois, dans ce bruyant quartier de l’Opéra, une foule de spectateurs comblés par une prose venue d’un autre âge se déversa sur le trottoir et se dispersa. Aucun fauteuil n’avait été cassé à l’Olympia.

Fabrice regarda les caractères de la façade du music-hall s’éteindre et disparut à son tour. Sur cette scène, il avait prononcé des mots dont le total de caractères était de trois cent cinquante mille trois cent quarante-six (sans espaces).

 

Il ne resta pas longtemps à Paris. Dès le lundi matin, il prenait le train pour, non pas Doncières, petit village des Vosges mais n’ayant aucun lien avec le Doncières de Proust, mais Lorient. Dans la série des apparentements, Fabrice avait retenu que c’était une ville de garnison, que c’était en Bretagne, la patrie des Stermaria, et que le Héros et sa grand’mère, sur les traces de Mme de Sévigné s’y étaient rendus. Toujours les choix proches de l’aléatoire de Fabrice !

Il villégiatura à l’hôtel Les Océanes, au cœur du port où il aimait flâner.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton, Non classé/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Le fou de Proust – Trente-et-unième épisode”

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  1. Attention, attention, ou plutôt « à la garde », comme aurait dit le grand’père du Narrateur. Vous voici conduit à consulter ce que vous appelez « un médecin proustien », pour votre Fabrice blessé… Or, vous savez aussi bien que moi quels sentiments ambivalents (là comme ailleurs) inspirent les praticiens à notre Marcel national. Il vous faudrait alors, pour rassurer vos lecteurs, nous dire ce qui caractérise le médecin proustien de celui qui ne l’est pas. La lecture de la Recherche ne m’apparaît pas le critère adéquat. (d’abord, fort peu d’étudiants en médecine ont eu le temps de lire Proust. Il faudrait donc imaginer un médecin âgé, un peu à la retraite, disons 65 ans, ayant le loisir et le goût de la Recherche, si votre médecin « proustien » ne l’est, « proustien », que par la pratique de la lecture de Proust) : je préfère imaginer un médecin « proustien » qualifié ainsi parce qu’il a les caractères et les attributs de Cottard, ou de Du Boulbon, ou de l’une quelconque des figurines proustiennes…

    (Dans toute la Recherche, je crois que c’est Sodome et Gomhorre que je préfère. Tournant de la vie du Narrateur, qui acquiert enfin le droit d’avoir une vie d’adulte, notamment sexuelle, c’est le moment où les écailles tombent de ses yeux en ce qui concerne l’homosexualité. Les mêmes scènes qu’ailleurs, en « répons » (soirée verdurin, soirée Guermantes, affres de l’amour jaloux), mais comme renversées par les triomphes du Narrateur (qui se tape TOUTES les jeunes filles en fleurs, qui salue « discrètement » chez Guermantes, qui triomphe partout, et qui ressemble de plus en plus à Charles Swann). L’enfance, Combray, Swann, les jeunes filles, les Guermantes : Sodome et Gomorrhe atteint l’amplitude maximum.

    Vous choquerai-je si je vous avoue qu’après cette ampleur et cette maîtrise, la prisonnière et la fugitive ont parfois, pour moi, des allures de redite ? Et les longs développements sur la guerre de 14-18 ne me convainquent pas. Même si, humour proustien diriez-vous, la scène des miettes de croissant tombées sur le journal de la Verdurin au lit est irrésistible…

    Et puis je retrouve mon Proust dans la cour d’ lhôtel de Guermantes, au pied du Temps Retrouvé, et là, évidemment, là, c’est la littérature.

  2. Vous êtes parfaite ! Tant de réflexions profondes à partir d’une formule : chapeau bas.
    Au passage, autorisez-moi un désaccord : je suis convaincu que le Héros n’a jamais mené à son terme un acte sexuel, que ce soit avec des jeunes filles en fleurs ou toute autre personne du beau sexe (comme on disait chez moi!)…

  3. Eh bien, je crois que je suis d’accord avec vous. Mais il dit l’inverse… (ahahah)(voulez-vous le passage ?). Dites, Patrice, pourquoi employez-vous le terme « le héros », quand la coutume établit qu’on dise « le narrateur » ? Pour accentuer le caractère romanesque de la Recherche ?

  4. La référence à la « coutume » montre qu’il n’y a pas de vraie bonne raison de parler de Narrateur. Et je déteste la routine.
    Permettez-moi de vous renvoyer à l’une de mes premières chroniques, celle du 27 février : « A bas le Narrateur, vive le Héros ! »

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