Le fou de Proust — Trente-deuxième épisode

Épisode 32

 

Pendant que Fabrice profitait des intempéries (il plut naturellement pendant tout son séjour), ailleurs un vêtement printanier s’imposa : le tricot de peau, le maillot de corps. Plus réellement, derrière ces deux appellations qui fleuraient les années d’après guerre se profilait le « marcel ».

Il y avait comme un mystère que nul ne se fût plus tôt avisé de le commercialiser à grande échelle. Son nom, certes, renvoyait plus à Marcel Cerdan qu’à Marcel Proust, aux forts des Halles qu’au romancier des dédales, au populo qu’aux intellos. Icône tricolore, à l’écran, il habillait Jules (Raimu, dans La Femme du boulanger), Yves (Montand, dans Le Salaire de la peur), ou Gérard (Depardieu, dans Les Valseuses). Trempé de transpiration, il était élevé au rang d’objet érotique planétaire avec Marlon (Brando, dans Un tramway nommé désir).

En des décennies passées, le business n’avait pas attendu Fabrice pour relooker snobement ce vêtement pue-la-sueur et tue-l’amour. Derrière Marcel Marongiu, des créateurs s’étaient engouffrés dans ce revival, de Chanel à Agnès b. Les fashion victims avaient succombé comme des mouches. Bulle de BB avait proposé un débardeur marcel pour fille (re)belle. Saraluna avait même osé un débardeur blanc 100 % coton pour bébés : « Mon 1er marcel ». Lavable en machine à 30° C, il coûtait sa trentaine d’euros, mais cela restait entre gens chics, à la lisière du boboïsme décalé, même si La Redoute s’y était mise (lot de deux marcels femme à « 6, 99 € » déclinés en sept coloris) et Petit Bateau avait proposé le sien à dix euros.

Avec le support d’internet, on passait à une production industrielle. De gerardmarcel.com, qui faisait dans la série limitée, à fashion-chic.com, qui vit ses rayons vite dévalisés, en passant par scratch-clothing.com, c’était à qui se montrerait le plus original. billionaire-boys-club, tout comme Comme des garçons dominaient dans le hype and style, concurrencés, à Paris, par la boutique Colette de la rue Saint-Honoré.

Au Grau du Roy, Little Marcel tournait à plein régime pour offrir ses modèles de débardeurs sérigraphiés multicolores. Les fabricants historiques, les Marcel de Roanne et les Alpounarian de Marseille, ne furent pas les derniers à faire confectionner cet inattendu must have.

L’invention n’avait pas de limites, de la madeleine tricotée sur des polos à la place du crocodile Lacoste au « J’aime Marcel », le verbe étant remplacé par un cœur rose, du « Proust Pour Toujours » au « Chauffe Marcel », de « Celmar Beau Gosse » au « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » imprimé en français. S’ajoutaient les versions anglaises témoignant des approches divergentes des traducteurs : « For a long time I used to go to bed earl y» (Scott–Moncrieff), « Time was when I always went to bed early » (James Grieve), « Time and again, I have gone to bed early » (Richard Howard). Il y eut même un détournement du logo et du slogan Nike avec « Just read it ! ».

Désormais, le marcel des manutentionnaires vêtait la gent nobiliaire.

 

Seuls quelques esprits forts firent le lien entre ce choc culturo-vestimentaire et le sketch de Jean Yanne et Paul Mercey où, campant des chauffeurs routiers, Frédo et Bébert, ils glosent sur la musique classique qu’ils écoutent dans leur cabine : « Tu diras, ce que tu veux, Frédo, mais dans cet allegro de Beethoven,
 eh bien, on sent encore vachement, l’influence de Mozart !

 Faut dire que c’est la période charnière de l’évolution beethovénienne… Tu sais, comme le disait Delacroix : « Dans le Beethoven des quatuors, 
on respire déjà la mélancolie qui trahit un feu intérieur »…
Il a pas fini de faire du slalom avec son scooter, celui-là ! ».

 

L’enseigne Félix Potin, que Proust cite, désormais installée dans le seul Sud de la France, tenta une opération séduction, mais elle se retourna contre elle car il n’échappait pas au public qu’il s’agissait d’un détournement abusif. Proust, en effet, évoque la marque pour la dénigrer en évoquant « ceux qui en ont été le plus adversaires » mais finissent « par acheter chez Potin ». Et la campagne « Félix Potin, on y revient ! » fit un flop. (Quant au magasin parisien qui servit de modèle, place Saint-Augustin, il abritait aujourd’hui un Prisunic.)

Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, c’est Françoise qui immortalise la renommée d’Olida, disant à sa fille de cuisine : « Allez me chercher du jambon chez Olida. Madame m’a bien recommandé que ce soit du Nev’-York. »

La démarche promotionnelle fut, là, couronnée de succès. Un charcutier industriel se réveilla pour commercialiser un « cru spécial » de jambon d’York qui se vendit comme des petits pains. Repreneur de la maison fondée par Charles-Ernest Olida, le groupe Fleury-Michon, nouveau propriétaire de la marque qu’il avait fait disparaître, la ressuscita pour un seul produit, qui affichait sur ses emballages plastifiés : «Le jambon d’York recommandé (sic) par Marcel Proust». Il agit ainsi, sur l’idée d’un membre de l’ADAO (l’Amicale des anciens d’Olida) qui rappelait — histoire d’O ! — que c’était lui, qui avait initié les Français, au milieu du XIXe siècle, aux délices de cette préparation irlandaise qu’il faisait venir de Limerick.

 

C’était à qui se trouverait des attaches avec l’écrivain considéré comme prescripteur. S’il n’avait tenu qu’à elles, les communes de Montargis et d’Ermenonville aurait organisé un festival Proust international : la première parce qu’elle est citée une fois — Charlus étant damoiseau de Montargis ; la seconde au prétexte qu’elle est homonyme d’Hermenonville — station imaginaire du petit chemin de fer de Balbec, où monte M. de Chevregny. Patrie d’Alphonse Allais, Honfleur est autrement plus conséquente avec son musée — le plus petit du monde —, qui expose au-dessus de la pharmacie familiale des objets imaginés par l’humoriste : une tasse avec l’anse à gauche (pour les gauchers), le crâne de Voltaire jeune et un vrai morceau de la fausse croix de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Dans la semaine qui précédait la reprise du cycle de représentations, l’École des hautes études en sciences sociales et le CNRS organisèrent un séminaire : « Proust et l’époque : opaque ou épique ». Ce fut l’occasion d’une passe d’armes entre le groupuscule « Le XVIe ne recherche pas, il est proustien » et le Conseil représentatif des associations noires (CRAN).

Au nom du premier, Philibert de Bailly reprit son antienne magnifiant l’empreinte royale sur la France pour appuyer sa conviction que la complication de son écriture n’était faite que pour des gens du monde et pour signifier aux « anciens sujets de l’Empire » (sic) son refus de s’approprier un auteur qui n’aurait pas existé sans cet héritage-là.

— C’est aussi au nom de cet héritage, rétorqua un universitaire béninois, Yaovi Houédogni, que nous nous voulons proustiens. Oui, nous récusions cette part, mais les événements que nous vivons en ce moment montrent combien il ne faut pas confisquer La Recherche au profit d’une élite. Et si je revendique le titre d’« ancien sujet », ce n’est pas par référence à l’Empire français mais à la dynastie dont je suis aussi héritier. Le Dahomey (nom initial de mon pays) a connu une lignée de rois trônant à Abomey pendant trois siècles sans interruption.

— Ne me faites pas rire avec vos rois d’opérette, tenta le jeune Philibert qui était plus fort en affirmations péremptoires qu’en arguments historiques.

— Opérette ? Craints et respectés tout autour de la côte des Esclaves, les souverains dahoméens pouvaient rivaliser avec les autres cours. Gangnéhessou vivait sous le même soleil qu’Elisabeth 1ère, reine d’Angleterre ; il en était de même pour Dakodonou et shah Jahan, empereur moghol ; même chose pour Houégbadja et Kangxi, empereur de Chine ; idem pour Akaba et Louis XIV, le Roi-Soleil ; identique pour Agadja et Anne Marie-Louise de Médicis, régnant sur Florence ; pas de changement pour Tegbessou et Joseph 1er, roi du Portugal ; Kpenpla était contemporain du pape Pie VI ; Agonglo de George Washington, président des États-Unis d’Amérique ; Adandonzan de l’empereur Napoléon 1er ; Guézo de Pomaré IV, reine de Tahiti ; Glèlè de Maximilien, empereur du Mexique ; Béhanzin, enfin a régné tandis qu’Abdulhamid II était sultan ottoman et que Mutsuhito s’apprêtait à devenir empereur meiji du Japon.

         — Que pèsent trois siècles face à mes mille ans ?

— Ayez l’honnêteté de raisonner par dynastie. Les Dahoméens dépassent en durée et stabilité les Carolingiens de cinquante-huit ans, les Valois de trente-trois ans et les Bourbons de soixante-quinze ans — et encore, en comptant les quinze années de la Restauration.

— Je veux bien m’incliner, mais c’est un royaume pour un immense continent.

— Et la civilisation Nok, et l’empire du Mali, et l’Oba du Benin, et le royaume d’Oyo, et les empires Ashanty, du Ghana, Songhaï ? Tenez, une colle, savez-vous que Proust cite même l’un d’eux dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs ».

Là, l’avocat des beaux quartiers resta coi.

— Eh oui ! certes, c’est en citant La Fontaine qu’il l’évoque. C’est le Monomotapa, ou empire du Grand Zimbabwe, un royaume médiéval de l’Afrique australe.

— Des vieilleries, tout ça ! Cela n’empêche pas l’homme africain de tarder à rentrer dans l’histoire, d’être l’homme du passé, de rester passif.

         — Si je suis l’homme passif, vous, vous demeurez l’homme de Passy.

Tous s’accordèrent à reconnaître le représentant du CRAN vainqueur quasi par KO, mais certains descendants d’immigrés africains lui reprochèrent d’être entrés dans un débat racialiste qui n’était pas à l’ordre du jour : « Recentrons-nous, dit par exemple Éposi la Camerounaise. L’enjeu, c’est d’ouvrir Proust à toutes et tous, de s’appuyer sur ses livres pour gravir l’échelle sociale grâce à la culture, de faire en sorte que mes sœurs puissent s’affirmer Guermantes sans qu’on leur rétorque qu’elles mentent. »

 

La folie qui gagnait permit à Petit-Jean de s’offrir un plaisir rétrospectif. « À partir de maintenant, tout est possible. Quelle limite voyez-vous à cet attachement, à cette envie de tous de venir voir Fabrice ? Vous riiez quand j’ai souhaité que l’on retînt le parc des Princes… Et maintenant ? »

La Proust Force ne ricana nullement. Mieux, un plan B fut envisagé pour la dernière session prévue en juillet. Mais, en l’occurrence, la solution de remplacement était bien plus ambitieuse que celle qui avait été prévue. Dans le plus grand secret, elle fut mise à l’étude.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. J’avais commis un « Marcel me harcèle », mais je me sens bien petite à côté du délire fabricien. Très bon, le recours au commerce international !!!

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