Le fou de Proust — Trente-cinquième épisode

Épisode 35

 

Le samedi matin, Fabrice Pelletier était fidèle au poste, fringant même, pour raconter les relations pédérastiques du baron Charlus, à commencer par Morel, qui en a parfois assez de ce « vieux forban », de ce « vieux dégoutant » qui peut bien « se faire zigouiller », lequel ne sait quoi inventer (ainsi un duel) pour retenir son protégé.

L’après-midi permit de mesurer les ressources que déploie le violoniste pour avoir ses soirées, prétextant « des cours d’algèbre » qui peuvent durer « même après 2 heures du matin » et s’il s’y intéresse, explique-t-il au baron, c’est qu’elle « dissipe [s]a neurasthénie. » Pas dupe, ce dernier cherche à le surprendre dans la « maison de femmes » où (mais il l’ignore) il a rendez-vous avec le prince de Guermantes, passant la nuit avec lui en échange de cinquante francs — en prime, Morel a « la volupté d’être entouré de femmes dont les seins bruns se montraient à découvert ». L’opération échoue, au grand dam de Charlus.

Fabrice eut à raconter une scène d’un autre genre que Farid, énervé par ce qu’il appelait « ces cochoncetés » entre hommes, apprécia avec délice, celle où le directeur en personne du Grand-Hôtel découpe des dindonneaux et se désole plus tard d’apprendre que le Héros n’a pas assisté à la cérémonie. Que lui répond l’intéressé ? : « Je lui répondis que, n’ayant pu voir jusqu’ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes, Sarah dans Phèdre, je connaissais la résignation et que j’ajouterais son découpage des dindonneaux à ma liste. La comparaison avec l’art dramatique (Sarah dans Phèdre) fut la seule qu’il parut comprendre, car il savait par moi que, les jours de grandes représentations, Coquelin aîné avait accepté des rôles de débutant, celui même d’un personnage qui ne dit qu’un mot ou ne dit rien. « C’est égal, je suis désolé pour vous. Quand est-ce que je découperai de nouveau ? Il faudrait un événement, il faudrait une guerre. » (Il fallut en effet l’armistice.) Depuis ce jour-là le calendrier fut changé, on compta ainsi : « C’est le lendemain du jour où j’ai découpé moi-même les dindonneaux. » « C’est juste huit jours après que le directeur a découpé lui-même les dindonneaux.» Ainsi cette prosectomie donna-t-elle, comme la naissance du Christ ou l’Hégire, le point de départ d’un calendrier différent des autres, mais qui ne prit pas leur extension et n’égala pas leur durée. »

Enfin, au milieu de toutes les considérations sur les péripéties de la vie mondaine, le Héros en arrive à conclure que son mariage avec Albertine est « une folie ».

Ainsi s’égrenaient les mots de chapelets récités jusqu’à la limite de la réplétion.

Dans la soirée, au Ritz, le magazine Première réussit une fabuleuse prouesse : réunir Alain Delon et John Malkovich, l’un et l’autre ayant interprété Charlus au cinéma, le premier pour Volker Schlöndorff, le deuxième pour Raoul Ruiz — avec le regret que Luchino Visconti n’eût pas mené à bien son projet où Marlon Brando aurait tenu le rôle et Delon (encore lui) celui du Héros.

Mieux : il avait convaincu aussi de venir Fanny Ardant, qui fut duchesse de Guermantes, Marie-Christine Barrault, Mme Verdurin, Catherine Deneuve, Odette, Emmanuelle Béart, Gilberte, Chiara Mastroianni, Albertine et Sylvie Testud, pour ce même rôle mais sous le nom d’Ariane pour Chantal Akerman.

L’affiche était exceptionnelle et Fabrice consentit à poser avec ces stars le temps d’un photo call. La direction de l’établissement lui proposa de rester coucher, s’engageant à aller quérir ses affaires là où il logeait. Fabrice accepta et s’installa dans les trente-huit m2 de la chambre Marcel Proust donnant sur le jardin Vendôme. Après quelques longueurs dans la piscine, il dormit comme un enfant, apaisé par les tons bleu pâle et la couleur d’ivoire de sa chambre, sous un ciel d’été peint au plafond.

Le dimanche matin, après un petit déjeuner Ritz, comprenant du champagne, une limousine conduisit Fabrice à l’Hôtel-de-Ville. Il pria le chauffeur de ne pas emprunter le souterrain de l’Alma où, conduite par un autre employé du palace, la princesse Diana était morte.

Pour le public déjà sur place, l’émotion était à son comble. C’était en effet la dernière séance et chacun ressentait comme un manque, à l’image des drogués qui voient avec effroi s’amenuiser leurs doses.

L’ultime et quatrième chapitre commence par une envie de rupture définitive et s’achève sur la nécessité d’épouser Albertine. Entre les deux, le Héros invente une fiction, comme Charlus avec Morel, un mariage (« j’ai quitté une femme que j’ai dû épouser »).

« La semaine est passée vite », songea rêveusement Fabrice pendant qu’il n’entendait qu’atténués les applaudissements saluant la fin de son exhibition.

Dehors, un nouveau sigle apparaissait sur les casquettes et les tee-shirts : « S&G », pour Sodome et Gomorrhe… Mais ceux qui l’arboraient ne revendiquaient, pour la plupart, qu’une hétérosexualité fort classique, bien étonnés d’avoir à se faire peloter les fesses dans le métro par des personnes de leur sexe.

À l’issue de cette session, Têtu, magazine gay et lesbien, organisa un jeu-concours. Il s’agissait de trouver les cinq intrus dans une liste d’hommes « désirés ou possédés » par Charlus : un giletier, un valet de pied, un marchand de marrons, un livreur de canapés, le cycliste d’un pharmacien, un petit jeune homme pauvre, un conducteur de tramway, « quelque curieuse petite personne dont la silhouette m’aura amusé », un garçon des wagons-lits, un conducteur et un contrôleur d’omnibus, « un étrange petit bonhomme, un intelligent petit bourgeois » (le Héros), un garçon d’étage, l’enfant de chœur de l’église de Balbec, Aimé le maître d’hôtel, un curieux petit « chasseur », les deux fils de Mme de Surgis-le-Duc, un violoniste, le chasseur d’un cercle de jeu, un jeune compositeur de tournure agréable, un jeune télégraphiste, des étudiants de la Sorbonne, un soldat Sénégalais, un faux tueur de bœufs, des « apaches », un enfant de moins de dix ans, un ancien combattant manchot, un garçon jardinier.

Loin de ces remous en tous genres qu’il avait provoqué, Fabrice tentait une expérience en attendant d’aborder l’interprétation de La Prisonnière. Comme il s’agit de l’enfermement d’Albertine dans l’appartement parisien du Héros, il choisit de passer les trois semaines précédant l’aventure dans un univers clos, une chambre de style Napoléon et les salons d’un hôtel surplombant la place du Trocadéro, avec vue sur la tour Eiffel et le palais de Chaillot. Le directeur de l’établissement Les Jardins du Trocadéro, prévenu, eut à cœur de faire respecter le calme autour de Fabrice pour qu’il conservât son indispensable sérénité.

Il était d’autant plus tranquille qu’il savait que le plan B de juillet avait été validé. Sa satisfaction était énorme, et il sourit en pensant à l’accueil qui lui serait réservé quand il serait révélé — mais rien ne pressait puisque c’était bouclé.

Curieusement, une catégorie de Français n’avait pas encore montré de passion proustière, et c’était son lectorat traditionnel : la bourgeoisie. Était-ce l’engouement populaire des quartiers qui l’en retenait, s’était-on trompé sur sa tradition culturelle, cherchait-elle les moyens de l’exprimer, était-elle victime permanente du conventionnalisme bourgeois ? Illiers-Combray avait réuni les puristes, Cabourg les touristes, le pré Catelan les nantis, Créteil les blacks-beurs-Proust, l’Hôtel-de-Ville les communautés, l’étape suivante serait-elle celle du réveil des classes moyennes ?

 

Au magasin

 

Quand Marcel Proust écrit Champs-Élysées, il pense jardins et pelouses. Son univers se situe principalement dans un rectangle contenuentre l’avenue de Marigny (qui longe le palais de l’Élysée — où il arrive à Swann de déjeuner) et la place de la Concorde, dans un sens, l’avenue des Champs-Élysées et l’avenue Gabriel (où le Héros fait asseoir sa grand’mère après son attaque et où demeure le professeur E. qui la soignera) dans l’autre. Il y joue aux barres avec Gilberte, se promène avec sa grand’mère, côtoie le guignol et le cirque, les chevaux de bois et la voiture aux chèvres.

Il fréquente aussi « un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets.» La première fois, c’est pour y accompagner Françoise, l’attendant à l’entrée dans une « fraîche odeur de renfermé ».

Il sympathise même avec la tenancière, « vieille dame à joues plâtrées, et à perruque rousse », dont Françoise assure qu’elle est marquise, appartenant à la famille de Saint-Ferréol.

Le Héros n’ignore pas la partie habitée et commerçante des Champs-Élysées, faisant une incursion vers la rue de Berri, à droite en remontant, où il rencontre Gilberte marchant avec un jeune homme.

Le raconteur, lui, se trouvait dans la partie basse de ces Champs-Élysées-là, au 52, sur le trottoir de gauche en descendant.

Il fut l’hôte, cinq jours durant, du Virgin Mégastore, qui clame « la culture du plaisir », ouvert de dix heures à minuit. La grande surface pleine de mots, de musiques et d’images, offrait à Proust son rouge criard, tandis que Fabrice logeait plus haut, sur l’autre trottoir, au Fouquet’s Barrière. L’image bling-bling du lieu depuis une certaine nuit post-électorale ne le dérangeait en rien. Il s’interdisait les complexes, et il vécut tout tranquillement dans le palace comme dans une pension de famille. Ainsi, il profita quotidiennement de la piscine intérieure entourée d’une plage d’ardoise et cernée de bois lisse comme si c’était sa baignoire.

Un siècle après sa mort, Proust rivalisait avec les plus grandes stars planétaires si l’on devait en juger par la foule exubérante et désordonnée qui s’agglutinait devant le magasin culturel plus habitué à Justin Bieber, lady Gaga et les Black Eyed Peas…

Après les mini-concerts, les rencontres-dédicaces, les soirées spéciales, il inaugurait (et ce serait sans doute le seul) les récitals-marathons. L’aide aux présentations par les enseignants de Gennevilliers s’avéra encore fort utile auprès de publics peu férus de littérature romanesque du début du XXe siècle.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Le fou de Proust — Trente-cinquième épisode”

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  1. Bonjour Patrice , toujours un régal ce feuilleton. Hier, j’ai rompu quelques lances sur le blogue de Pierre Assouline (où c’est la foire d’empoigne pour arriver à s’exprimer) à propos de Proust. Evidemment, personne n’a pipé mot quand j’ai avancé une petite théorie clopinienne sur la Recherche… Aussi, je voudrais bien votre opinion à vous. J’ai copiécollé le passage de mon commentaire, peut-être cela va-t-il vous intéresser ?

    Voilà :

    … Fin de nuit proustienne. Je remarque que le rythme de l’écriture de Marcel est précisément celui de la respiration. Parfois dans la même phrase.
    « j’envoie un mot à maman pour qu’elle vienne m’embrasser » (inspiration)
    « il n’y a pas de réponse » (expiration)
    « je vais aller voir la Berma, partir à Balbec ou à Venise » (inspiration)
    « cela me donne une telle fièvre que le docteur m’interdit de me déplacer » (expiration)
    « Swann croit en la vertu d’Odette » (inspiration)
    « il épousera une cocotte » (expiration)

    etc., etc. : c’est continuel et incessant, tout comme notre propre respiration. Avec ceci en plus, en direct rappport avec l’asthme : c’est qu’à la fin de chacune des phases, on dirait que c’est la vie même qui se joue. Là où nous autres, pauvres bien portants, nous aspirons et expirons sans y penser, chez Proust le mouvement semble s’immobiliser avant de reprendre, parfois péniblement. Chaque « inspiration » débouche sur une exaltation. Chaque « expiration » pourrait être la dernière, le désespoir ou la déception envahissant le sujet ; les retournements de situation suivent le même mouvement :

    « tant pis je serai puni mais je verrai ma mère » (fin de la phase d’exaltation, cela devient une question de vie ou de mort)
    « mon père m’accorde la nuit avec elle » (on peut de nouveau inspirer, ce n’est pas passé loin).

    Ce crucifié de la littérature qu’était Proust écrivait donc, précisément, comme il respirait. C’est peut-être ce souffle, même parfois brisé, souffreteux, mais souffle de vie cependant, que nous sentons passer sur nous.

    Perso, j’y vois cependant une autre dimension, qui rejoint le côté cosmique de l’oeuvre : la respiration de l’asthmatique me semble bien élargie, et rejoindre le mouvement de la mer, de l’océan. Quand je pense à la Recherche, c’est la baie du Mont Saint Michel que je vois : la respiration de Proust, son style, ce sont des marées montantes et descendantes. Et comme dans la Baie, le joyau qui se découvre à chaque mouvement est l’incarnation même de l’oeuvre d’art. Ici un Mont médiéval et céleste à la fois, là un livre où chaque phrase est agitée par le souffle de l’intelligence…

  2. Je suis soufflé. C’est tout à fait inspirant.

  3. Etes-vous sincère ou est-ce de l’humour (jepencherai pour la seconde hypothèse, vous savez, je suis peu sûre de moi mais enfin) ?

    Du coup, hier, chez Assouline, on m’a demandé d’approfondir un peu mes divagations. Je vous copiecolle (inspirez un grand coup !) la teneur de la conversation, scories en moins (les scories étant les commentaires qui viennent s’interposer pour tenter d’étouffer le débat. Finalement, vous n’êtes pas si mal, vous, sur ce blogue où l’on peut venir tranquillement, sans avoir besoin d’une armure…)

    Voilà :

    (sur une question à propos du boeuf en gelée de françoise 🙂

    Clopine à Bouguereau :

    Non, Bouguereau, le coup du boeuf en gelée, c’est à propos de Françoise : elle prépare un sublime boeuf en gelée pour un repas avec M. de Norpois, et Proust compare ce boeuf à un chef d’oeuvre de Michel Ange, Proust fait ça tout le temps à propos de tout. Même ses pratiques mondaines y passent : il précise que, s’il a fréquenté tel salon mondain et y est arrivé toujours épanoui, c’est parce qu’il y a un courant d’air dans l’entrée qui lui rappelle Combray, par exemple… Le prosaïque est décrit avec des termes élégiaques (comme pour les asperges…), le sublime ramené au plus sordide concret… inspiration, expiration, ahjaha.

    Chaloux dit:

    Clopine, la question est : pourquoi?

    Clopine répond :

    Chaloux, à mon humble avis, c’est que la Recherche est comme une équation fractale. La plus petite partie a la forme du tout, comme dans le chou romanesco (photo d’un chou romanesco sur mon blogue, photo prise par Clopin et qui exprime exactement cette fractalité). Or, la Recherche, comme son nom l’indique, n’est qu’une question : la vérité existe-t-elle ?, répétée à l’envi et à l’infini, par ce mouvement de marée qui, parfois dans la même phrase n’est-ce pas, démontre que la vérité est insaisissable. (et qu’il vaut mieux en rire, comme devant le spectacle navrant des petites manigances humaines). Sauf par accident (la réminiscence) ou par création (écrire la Recherche), mais cette dernière s’opère au prix du sang… Bon, ce n’est que mon avis,hein.

    Qu’en pensez-vous, Patrice ?

    est-ce que cela vous dit, si nous poursuivons cette discussion, parce que j’ai soulevé un autre lièvre hier chez Assouline (ça a même été le départ d’une tempête dans un verre d’eau, que dis-je, un dé à coudre, comme il n’en existe que là-bas) ? Mais peut-être ne fais-je que vous ennuyer , n’hésitez pas à me le dire, merci. Quand je parle de Proust chez Assouline, je m’arrange pour vous citer, mais personne ne m’a encore interrogée sur vous. Pourtant, c’est grâce à la RDL que j’ai trouvé cet endroit !

    Pardon pour le message trop long, mais tout ceci m’intéresse (comme également le rapport entre Proust et Bergson, ou Proust et Baudelaire, mais…) fichtrement. Et je n’ai personne à qui parler de tout cela.

    Bonne Journée

  4. Chère Clopine, il n’y avait aucun humour vache, juste des mots choisis. Je suis sincère. Bon connaisseur du texte de la Recherche, je laisse l’exégèse à d’autres, dont vous — une tradition professionnelle de journaliste préférant les faits aux commentaires. Je lis les vôtres avec énormément d’intérêt.
    Notre attachement à la langue m’autorise à vous signaler qu’on ne soulève pas un lièvre. On le lève, c’est-à-dire qu’on le débusque.

  5. Vous avez bien raison, c’est une spécialité de mon chien : lièvres, lapins tout y passe. Mais il ne fait heureusement que les débusquer !

    Bon dimanche proustien.

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