Le fou de Proust — Quarantième épisode

Épisode 40

 

         « Mademoiselle Albertine est partie ! » Toujours sobre et élégant, dans la mise comme dans les mots, Fabrice commença l’interprétation du sixième roman, la plus courte des sept parties de La Recherche.

Sans les caméras de Capa, l’événement serait resté délicieusement élitaire, mais elles étaient au rendez-vous. Les envoyés spéciaux de la presse française couvraient l’affaire comme ils l’eussent fait de la Mostra — de l’extérieur, avec images de stars et extraits fournis par la production.

Le public ronronna de contentement en entendant le nom de Venise dès les premières minutes. Cela leur donnait le sentiment d’être dans l’œuvre, de vivre au milieu des personnages, d’en partager les privilèges, tandis que le Héros tente de comprendre le départ de sa maîtresse, pour la Touraine familiale espère-t-il, et de les annoncer à tous ses « moi ».

Il glisse là un de ces petits faits dont on avait deviné depuis longtemps qu’il ne serait pas si anodin que ça : il fait venir chez lui une « petite fille pauvre » trouvée dans la rue, la berce sur ses genoux et la renvoie récompensée d’un billet de cinq cents francs. Au XXIe siècle, il serait vite coffré pour pédophilie. On verra ce qu’il en est à l’époque… Après avoir missionné Saint-Loup en Touraine et fait faire le lit d’Albertine, il reçoit une convocation à la police : « Les parents de la petite fille que j’avais amenée une heure chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement de mineure. » Le chef de la Sûreté réussît à calmer les parents qui s’éclipsent. Et que dit-il au détourneur de mineure ? Le sermonne-t-il ? Aimant les petites filles, il le réprimande « comme un compère » : « Une autre fois, il faut être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement que ça, ou ça rate. D’ailleurs, vous trouverez partout des petites filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était follement exagérée. »

Celles et ceux qui découvraient Proust en seraient tombé de leur chaise. Quoi, c’est donc ça, aussi, le plus grand romancier des lettres françaises ! Comment, une défense et illustration de mœurs condamnables ! Quel lascar, quel loustic !

Mais lui se veut d’une probité parfaite : « Si j’avais pensé que même une petite fille inconnue pût avoir une idée honteuse de moi, combien j’aurais mieux aimé me tuer. » Quel touchant ingénu — ou quel fourbe dissimulateur !

La seconde hypothèse serait à privilégier si l’on s’en tenait au post-scriptum de la lettre qu’il envoie à sa bien-aimée après l’échec de la mission de Saint-Loup prié de revenir dare-dare : « Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues propositions que Saint-Loup (que je ne crois d’ailleurs nullement en Touraine) aurait faites à votre tante. C’est du Sherlock Holmes. Quelle idée vous faites-vous de moi ? »

Sur ce mensonge, pas même pieux, Fabrice mit fin à la matinée. Les auditeurs huppés étaient aux anges. Ce qu’ils vivaient là rendraient, pour sûr, fous d’envie leurs relations absentes d’un tel prodige.

Leurs applaudissements atteignirent les visiteurs de l’exposition en cours, bien déçus de ne pas pouvoir apercevoir le héros du lieu.

 

Un buffet léger mais chic attendait les privilégiés au Dogana Café, assortiment de charcuteries et fromages de Vénétie, vins prestigieux, éventail de pâtisseries et de viennoiseries. Protégé dans un salon dont les fenêtres donnaient sur la Salute, Fabrice mangeait des fruits.

Rassasié, il reprit place à quinze heures et dès le début commit un lapsus plus drôle que grave, même s’il avait habitué les différents publics à une diction irréprochable. À propos de sa lettre « feinte », il dit : « le seul fait que je l’écrevisse » au lieu d’« écrivisse ». Les spectateurs « de la haute », selon l’expression de Valentin, ont ceci d’estimable qu’ils savent dissimuler leur réactions quand la situation l’impose. Ils se contentèrent de réprobation et de rires intérieurs qui se manifestèrent en imperceptibles sourires ou rictus au coin des lèvres.

Ils revinrent vite à des poses plus graves avec les projets aussi mirifiques que morbides caressés par le Héros : acheter des automobiles et le plus beau des yachts, vivre à deux sur un pied de plus d’un demi-million annuel, et, quand, au bout de cinq ans, il n’aurait plus d’argent, tout laisser à Albertine et se tuer. Les plus fortunés tentèrent des comparaisons, uniquement dans le domaine financier, tandis que Fabrice, lui, pensait à sa propre personne en évoquant « ces moustaches inégales » qui disparaîtraient alors de la surface de la terre. « Il faudra que je vérifie qu’elles sont en équilibre », se confia-t-il.

Arriva alors le douloureux épilogue des affres du Héros, l’annonce de la mort d’Albertine précipitée contre un arbre par son cheval. Mais, tuée en Touraine, elle reste vivante en lui. Des souvenirs et des pensées ressurgissent, contradictoires, changeants, telle l’évocation de la cité où se trouvaient les auditeurs bouleversés : « Cette Venise où j’avais cru que sa présence me serait importune (sans doute parce que je sentais confusément qu’elle m’y serait nécessaire), maintenant qu’Albertine n’était plus, j’aimais mieux n’y pas aller. » Importune donc nécessaire ! toute l’ambivalence de Proust résumés en deux mots. Le public savoura encore, tristement, cette découverte du Héros : « On ne guérit d’une souffrance qu’à condition de l’éprouver pleinement. »

 

La première journée s’achevait tandis que le soleil se reflétait encore sur le Grand Canal. Tout le monde s’attarda sur les terrasses. « Par deux fois cet après-midi, fit remarquer Flora, le Héros en vient à souhaiter la mort d’Albertine : « Si Albertine avait pu être victime d’un accident…» « S’il lui en était arrivé un, ma vie, au lieu d’être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante, eût aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la suppression de la souffrance. » Peut-on entendre cela sans penser à l’auteur qui sait pertinemment que cela va être le cas ? », demanda-t-elle. Prescience ou facilité d’écrivain ? Patric Dikinson prit un autre exemple dans La Prisonnière : « Il viendra peut-être un jour où les couturières, ce que je ne trouverais nullement choquant, iront dans le monde » — sachant que ce sera le cas de la nièce de Jupien.

Le débat au sein du petit noyau dura jusqu’à ce que ses membres durent s’égailler, invités qu’ils étaient, les uns et les autres, dans des soirées vénitiennes.

 

Le mardi, la Punta della Dogana est fermée au public. C’est donc entre proustolâtres que l’on se réunit : souvenirs, souvenirs. Inconsolé, le Héros entremêle ceux d’Albertine à ceux de Gilberte, et il en vient à comprendre les « goûts » sexuels de la défunte. Par deux fois, il le jure : « J’aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire », tout en attendant des nouvelles d’Aimé, missionné à son tour. Elles confirment les soupçons de lesbianisme, tant à Balbec qu’en Touraine. Le Héros ne se remet pas de la formule : « Tu me mets aux anges » susurrée à une petite blanchisseuse. Ah, les femmes !

 

Après le déjeuner, semblable à celui de la veille, Fabrice re-subjuga avec sa maîtrise d’un ton sobre mais musical, vivant mais naturel. « Notre « moi » est fait de la superposition de nos états successifs », analyse le Héros toujours à la recherche d’explications et d’avenir. Andrée, elle, l’assure que le saphisme (qu’elle pratique) n’était pas du goût d’Albertine, qu’elle « détestait ces choses-là ». Son amour finissant, il se prépare à de nouvelles amours. L’oubli fait son œuvre.

Trois jeunes femmes vont y participer. Le Héros les croise au Bois et remarque particulièrement l’une d’elles, une blonde qui l’a regardé, dont il croit apprendre que c’est Mlle d’Éporcheville, qui se révèlera d’Orgeville.

 

Mais entretemps, il voit l’aboutissement d’un projet évoqué dès Le Côté de Guermantes (« Le Figaro que tous les jours je faisais acheter consciencieusement depuis que j’y avais envoyé un article qui n’y avait pas paru »), repris dans La Prisonnière (« J’ouvrais Le Figaro. J’y cherchais et constatais que ne s’y trouvait pas un article, ou prétendu tel, que j’avais envoyé à ce journal ») : cette fois, il est bien publié. Son auteur, ne s’y attendant plus, croit même qu’il s’agit d’un plagiat. Il s’efforce de le lire comme s’il n’en était pas le signataire.

Il retrouve son amour d’enfance chez la duchesse de Guermantes, orpheline, donc désormais fréquentable dans le Faubourg… Mœurs anciennes ou traversant le temps sans changer ? Dans le public, deux aristocrates italiens qui avaient épousé de sémillantes roturières s’échangèrent un clin d’œil.

 

Le mercredi matin, la présentatrice de « Lettres pour Tous » annonça que la séance contenait une particularité (Fabrice l’en avait prévenue) : deux longues phrases se suivant, une de cent quatre-vingt et un, l’autre de cent cinquante-quatre mots. La première commençait par « La persistance en moi d’une velléité ancienne de travailler. »…

Cette matinée fut l’occasion de constater la métamorphose de l’ex-demoiselle Swann, nouvellement Forcheville, par le remariage d’Odette, et devenue très snob au point de renier son père juif.

Dans la série des révélations successives et contradictoires, Andrée confie son vice partagé avec Albertine, Morel se chargeant de « procurer » à cette dernière des « petites novices ». Les mœurs d’alors déboussolaient plus d’un spectateur ne voulant pas surestimer ces perversions mais obligés d’en entendre de salées : « Il eut une fois l’audace d’en mener une, ainsi qu’Albertine, dans une maison de femmes à Couliville, où quatre ou cinq la prirent ensemble ou successivement. » Était-on encore chez le délicat romancier ou dans quelque production pornographique ? Le tangage des esprits était réel sous les toits de la Douane de Mer…

 

Le déjeuner au soleil se chargea de dissiper ces désagréables effluves d’autant qu’on se préparait au séjour du Héros là même où ils se trouvaient, où eux, spectateurs privilégiés, étaient venus partager des émotions vénitiennes.

 

Il a vingt-deux ans et ne voyage pas sans sa maman. C’est elle qui l’emmène passer quelques semaines à Venise. Il s’y croit à Combray… sauf que la rue y est « toute en une eau de saphir », les maisons « des palais de porphyre et de jaspe » et les stores « tendus entre les quadrilobes et les rinceaux de fenêtres gothiques ».

Aux anges, les auditeurs que leurs fortunes permettaient de fréquents séjours sur la célèbre lagune partageaient le sentiment du Héros, qu’il ne faut pas, par goût du contrepied, préférer la Venise « des humbles campi, des petits rii abandonnés » à celle qui en fait un mythe absolu, même si, tout comme lui, ils appréciaient que leur « gondole suivît les petits canaux » où lui recherchait « les femmes du peuple, les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre ou de la dentelle, les petites ouvrières », avant de retrouver les palais du Grand Canal avec sa mère.

Pour eux, la rencontre au restaurant avec Mme de Villeparisis et « son vieil amant », M. de Norpois, l’annonce que le Héros est presque ruiné et le télégramme d’Albertine annonçant qu’elle est vivante (et qui se révélera de Gilberte) ne pesaient rien par rapport aux minutes consacrées aux ballades, à Saint-Marc, à la Piazzetta, à l’Académie, à un vaste et somptueux campo, au Canal et au Rialto, et au Sole Mio chanté par un musicien sur une barque arrêtée en face de l’hôtel. Après avoir choisi de rester, naturellement le Héros rejoint sa mère dans le train du retour.

Fin du chapitre, fin de la séance. Le public oublia toute retenue et se précipita pour entourer Fabrice qui, ne voulant rien dire mais faisant croire qu’il ne savait quoi dire, saluait de petits hochements de tête et serrait les mains qui se tendaient.

 

Jeudi 18 juin. Fabrice allait achever de dévider l’écheveau des mots. Comme partout ailleurs, cette dernière séance se couvrait d’une atmosphère spéciale, faite de moments à mémoriser, de regrets anticipés, car il n’y en aurait plus d’autres.

Padoue, Vérone, Milan : le voyage du retour en train ouvrait l’ultime rendez-vous de Fabrice avec Venise et son public aussi vibrant que choisi.

Le courrier des deux voyageurs réserve son lot de surprises : Robert de Saint-Loup épouse Gilberte Swann (riche de cent millions et qui devient ainsi une Guermantes) et le petit Cambremer Mlle d’Oloron, (alias la nièce de Jupien) ! N’étaient l’inattendu des nouvelles, la matinée suit un train-train consacré aux mondanités, aux mœurs et aux commentaires qu’ils suscitent.

Pour boucler la boucle, le Héros se rend à Tansonville après avoir appris que Robert trompe Gilberte avec… Morel. Son amitié avec lui en est ternie : « J’étais obligé de faire un effort pour ne pas pleurer. »

Cette fois, c’était la fin, la définitive. Fabrice avait interprété trois cent soixante-trois paragraphes. Il ne lui restait qu’un ultime exploit à accomplir. Et c’est à Venise que fut dévoilé le nom du dernier rendez-vous : il était fixé au stade de France.

Des fêtes privées avaient clôturé les trois premières journées. Chacune se serait sentie dépréciée si elle n’avait compté au moins un membre du « petit clan ». C’eût été comme ces illusions de salons incapables de se hisser à la hauteur de celui de la duchesse de Guermantes. Chacune avait caressé le rêve d’avoir Fabrice, mais ce n’est qu’à la fête donnée par M. Pinault qu’il se rendit, non parce que c’était la plus fastueuse mais parce qu’elle suivait la fin de son récital vénitien.

Pour ne pas ressembler à toutes les autres, elle eut lieu l’après-midi au Palazzo Grassi, l’autre fleuron vénitien de la Fondation Pinault. Ses deux rangées de balcon d’albâtre immaculé étaient ornées de portraits de Proust, exécutés par Maurizio Cattelan, Damien Hirst, Piotr Uklanski et Takashi Murakami, une commande de la Fondation, tout comme Le Tintoret, Titien et Bellini avaient répondu à une demande pour peindre les doges d’antan.

Il fallait rentrer.

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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