Le fou de Proust — Quarante-deuxième épisode

Épisode 42

 

Au stade

 

         Au fond, Fabrice Pelletier n’avait jamais douté.

Sa mise et sa mine s’affichaient équanimes. Dès qu’il avait conçu son projet, plusieurs années en arrière, il savait qu’il toucherait une corde sensible, que le public répondrait présent. Il n’avait pas réellement anticipé l’appropriation par les populations des zones sensibles, en tout cas pas à ce point, mais il avait prévu cette montée en puissance qui le conduisait d’Illiers-Combray au stade de France.

Le Stade de France ! Tous les observateurs en étaient encore à se frotter les yeux. Mobiliser une centaine de milliers de places (pelouse comprise) pour la prose d’un écrivain souffreteux, mort depuis un siècle, relevait pour eux de l’aberration. Il leur fallait pourtant se rendre à l’évidence. La foule convergeait vers l’enceinte mythique qui avait accueilli la victoire mondiale des Bleus.

Ne pas douter. Il était encore trop tôt pour Fabrice, modérément superstitieux, pour reconnaître qu’il avait craint parfois de ne pas aller au bout. Des vitamines l’avaient soutenu tout du long. Comme il n’avait de compte à rendre à aucune fédération, il s’autorisa des adjuvants qu’un contrôle aurait condamnés. Mais il n’avait jamais frôlé la ligne jaune. S’il avait fallu parler de dopage, on aurait précisé qu’il avait été « rudimentaire ».

Fabrice pouvait savourer l’apothéose. Les deux cent cinquante-quatre pages du Temps retrouvé se présentaient comme son bâton de maréchal, son nirvana, son défi ultime.

 

Pour cette clôture, il avait voulu un couronnement original. Il avait donc choisi de modifier l’ordonnancement de deux séquences quotidiennes et le changement serait cardinal : quasiment du non stop, des séances en continu, du concentré, mais avec repos obligatoire la nuit.

Il y aurait de courts entractes pour les moments où la santé, le tonus, les besoins de Fabrice imposeraient qu’il se retirât.

Pendant ces pauses, seraient projetées en boucle les œuvres picturales et sculpturales des artistes réels, citées lors de toutes les représentations. Il y en avait quatre-vingt-quinze, soit la presque totalité, rares étant celles qui avaient échappé aux recherches de la Sampac, qui en avait pris l’initiative. Il fallait y ajouter quelques fleurs (lilas, aubépines, coquelicot, bluet, fleurs de pommiers, iris, cassis, catleyas, fleurs de cerisier, de poirier, seringas), et quelques robes et manteaux de Fortuny). À raison de treize secondes par image, cela faisait une vingtaine de minutes.

Comme tous les amoureux de Proust, Fabrice rêvait depuis longtemps de « voir » les tableaux d’Elstir, d’« entendre » la musique de Vinteuil, de « lire » les textes de Bergotte. Antoine eut une idée qui permettrait un début d’accomplissement de ces impossibles souhaits. Après l’épisode de mars, des concours publics avaient été lancés, efficacement relayés par les médias classiques et électroniques. On demandait aux plasticiens de peindre quelques-uns des tableaux cités dans La Recherche et aux compositeurs d’imaginer une œuvre — une seule s’imposait : la petite sonate. Pour les toiles, on en réclama trois : les Asperges, le portrait de Miss Sacripant et celui de la duchesse de Guermantes. Les extraits où ces œuvres sont évoquées étaient fournis aux créateurs.

Les créations retenues par un jury de maîtres ès prousterie (auquel Fabrice n’appartenait pas), seraient présentées, pour les tableaux, et interprétées, pour la sonate, lors de l’épilogue. Les tableaux allaient être agrandis pour pouvoir être déroulés du toit du stade, tandis que trois formations de musique de chambre avaient été sélectionnées, une belge, une allemande et une du Limousin.

Les textes furent exclus car c’eût été ajouter des mots aux mots dont le public était déjà rassasié. De ce côté-là, sur une idée de l’attachée de presse, le panneau géant sur lequel s’était affiché l’historique 3-0 de la finale de 1998, serait utilisé pour indiquer au fur et à mesure du récit le résumé du passage en cours. L’équipe de «Lettres pour Tous» avait été chargée de la rédaction en style télégraphique.

Pour l’intendance, la direction du stade prenait tout en charge, habituée aux questions de sécurité, de salubrité, de santé. Pour toutes ces raisons, le stade de France ne pouvait être ouvert jour et nuit. Les lieux devaient donc être vidés de une heure à six heures du matin.

 

Dans les dix-neuf heures restantes, l’accès était libre et gratuit. Les coûts n’en étaient que plus élevés et un petit groupe de sponsors s’était réuni pour l’assumer, succédant ainsi au Dr Speck. Il comprenait — honneur aux dames — Inès de La Fressange, active pédégère d’une marque de chaussures, éternelle mannequin pour le grand public qui aimait son bagou (avec le soutien sonnant et trébuchant de Karl Lagerfeld qui avait en horreur l’idée que ses actions de mécénat fussent sues) ; Max Guazzini, président du Stade français, et qui partageait la passion pour Proust en dehors de celles, connues, qu’il avait pour Pétula Clark et le chant grégorien ; Xavier Niel, multipropriétaire : Iliad et l’opérateur de « téléphonage » Free, Le Monde et les droits sur Comme d’habitude de Claude François ; Malamine Koné, créateur d’Airness, l’équipementier sportif que ce Malien d’origine avait installé à Saint-Denis.

Fabrice avait fait dire à M. Koné —qui avait choisi la panthère comme logo en souvenir de son surnom quand il tâtait de la boxe — que le nom de l’animal est cité une fois dans La Recherche. « Je sais, lui avait fait répondre l’Africain, c’est quand le baron de Charlus déclare à propos d’une princesse d’Iéna : « J’ai supposé qu’il s’agissait d’une pauvresse couchant sous le pont d’Iéna et qui avait pris pittoresquement le titre de princesse d’Iéna, comme on dit la Panthère des Batignolles ou le Roi de l’Acier. » Dites bien à M. Pelletier, avait-il ajouté à Farid, dans le rôle de l’émissaire, que je frime. Je l’ai su en tapant « panthère » sur internet. Moi, j’étais « la panthère dionysienne ». Je n’ai jamais lu Proust, enfin pas encore, mais j’admire ce que, lui, il a fait pour le populariser. »

Et en guise de remerciement, il lui offrit le premier des maillots Airness avec le nom PROUST imprimé dans le dos en majuscules, avec comme numéro de dossard le 122, clin d’œil au train d’1 h 22.

Le noyau dur mariant culture et capitalisme, payait tout.

 

La veille de la reprise, le petit noyau dina au Courtyard Marriott Paris-Saint-Denis, quatre étoiles dans une ZAC, choisi parce que, à une station de métro du stade. C’est là que ses membres passeraient la nuit afin d’être à pied d’œuvre le jour J.

À l’Oléo Pazzo Lounge Bar, dégustant des salades de crevettes dans de profonds sofas, ses membres discutèrent de ce qui était au cœur du Temps retrouvé, les messagers de la mémoire, les signes qui réveillent les souvenirs. L’inventaire était varié : une madeleine trempée dans une infusion dans sa chambre à Paris, trois arbres près d’Hudimesnil, les clochers de Martinville, deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc, une serviette raide et empesée chez le prince de Guermantes, un marteau qui frappe sur une roue de train, l’inégalité des pavés de la cour Guermantes, celui d’une cuiller contre une assiette (ou est-ce une fourchette ?), celui d’un conduit d’eau.

Fabrice Pelletier, lui, était installé au Suite Novotel, au pied du stade, dînant de viande froide et de fruits, dans sa chambre. À l’aube, le lendemain 14 juillet, les journaux affichaient leur « une » dans le kiosque du hall : « Pelletier ne se défile pas » ; « La fête des Champs-Élysées au Stade de France » ; « Le feu d’artifice de Fabrice »; « Des flonflons au marathon des mots ».

La tribune officielle avait été banalisée mais les loges réservées aux invités de renom s’étaient arrachées à prix d’or. La plus vaste d’entre elles était réservée aux hôtes de Fabrice. En tête, particulièrement chouchoutés, les deux phocéennes « subjonctifimparfaiteuses », Mme de Custières, Farid et Valentin, les fans du premier jour. Patric Dickinson, Armande (gagnante du concours), Nourredine, Jamel, Michel-Édouard Leclerc, « Lettres pour Tous », vainqueurs du concours SNCF…

Toute la matinée, la foule prit possession de ce colisée elliptique. Elle arrivait en rangs serrés du RER B et D, de la ligne 13 du métro, des autoroutes A1 et A86. Les jeunes étaient les plus nombreux, membres d’associations ou élèves d’établissements remobilisés malgré les vacances.

Un compte à rebours tournait sur les écrans géants qui les accueillaient et, sur la scène encombrée de baffles, câbles, projeteurs de fumée et surplombée d’un ciel de spots, était installé un immense lit noir aux draps blancs et à la couverture crème. Des praticables avaient été installés pour les caméras des chaines de télé. Elles n’étaient pas que françaises. La BBC trouvait du dernier « chic » (in french dans le texte) cette célébration d’une création remontant à la reine Victoria ; la NHK japonaise ratait rarement les artistes tricolores : s’ils célébraient Mireille Matthieu, Alain Delon, Sylvie Vartan et NTM, ils ne pouvaient rester insensibles à cet original Marcel ; le CIRTEF tournait pour les francophones ; les plus intattendus étant l’ORTB du Bénin venue en son nom et mandatée par Haïti, leur plus direct héritier. « Nous marions notre réputation de quartier Latin de l’Afrique et de berceau du vaudou, expliquait la missionnaire en chef, Raïssa Lagnidé. Nous n’avons pas raté, grâce aux images des autres, tous les épisodes d’une aventure qui relève de la pensée magique et qui nous parle, à nous, les sociétés de l’oralité. Nous voulons réussir, par nous-mêmes, son mot « fin ».

Les travées, les gradins et la pelouse se remplissaient doucement. Pour cette première matinée, ce n’était pas la ruée, il y avait encore de la place mais c’était quand même la foule des grands jours.

Des espaces de restauration avaient pris place à chaque entrée de tribunes et, pour les privilégiés, le bar des Loges proposait ses tables en bois wengé et acier diam et ses fauteuils morgans, tandis que le salon Colonnades, avec son jeu de cloisons, alliait l’intime et le festif.

Il était pile treize heures quand entra sur scène le plus rock n’ roll des proustolâtres. Comme proposé dans son appel téléphonique, en inattendu lever de rideau, Mick Jagger venait plus fredonner que chanter — il commençait à accuser ses quasi soixante-douze ans (le 26 du mois) — sur la mélodie d’Angie, écrite quatre décennies plus tôt, une chanson à la gloire de Proust, mort six décennies avant.

Lui qui toujours s’était couché tard ne s’était jamais levé aussi tôt. Les spectateurs n’en revenaient pas : le nom d’Angie avait cédé la place à celui de Marcel. C’était la seule modification du morceau, et la partie guitare sèche était assurée par Keith Richards, qui, lui, ne s’était pas encore couché après une nuit parisienne échevelée. Le résultat était savoureux : «… Marcel, Marcel / You can’t say we never tried / Marcel, You’re beautiful / But ain’t it time we said goodbye / Marcel, I still love you / Remember all those nights we cried…»

Le public venu pour Proust gagnait en prime une rock star ! Ce fut poignant, crépusculaire, mais pas mortifère, dans la bouche du chanteur androgyne, en parfaite adéquation avec la tonalité du Temps retrouvé.

Fabrice, qui se sentait en forme, s’était accordé deux heures pour interpréter les vingt-quatre pages du premier chapitre. Il avait un peu de marge mais n’attendit pas quatorze heures pour entrer en scène.

Le public qui l’attendait était double, concentré d’une part, espiègle de l’autre. Sur des dizaines de milliers d’auditeurs, aucun orateur ne peut retenir l’attention de tous. Prévoyant, Fabrice était prêt à tout et avait pris son parti des risques d’agitation, de turbulence, de chahut. À peu de choses près, tout, jusque-là, s’était bien déroulé. Trop bien ? Fabrice ne verrait pas des dérapages d’un mauvais œil. Il était en alerte sans cesser d’être recueilli.

 

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Quarante-deuxième épisode”

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  1. Voyons, je vous en prie, ne faites pas mourir Fabrice au mot « fin » (je m’inquiète pour lui, car je m’y suis attachée…) très bonne journée à vous.

  2. Non, non, je ne vous infligerai pas ce qui serait un supplice pour moi aussi.

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