Le fou de Proust — Quarante-troisième épisode

Épisode 43

 

Treize heures quarante. Fabrice s’avança sur le proscénium. La rumeur qui commençait se fit rugissement. Il frissonna et resta comme suspendu. Il ne se passa pas deux minutes mais dix avant que ses demandes d’apaisement de la main obtinssent une réponse.

« Je n’aurais d’ailleurs pas à m’arrêter sur ce séjour que je fis du côté de Combray… » Il ne put prolonger sa phrase tant le public voulait lui indiquer sa présence amicale. Il la suspendit donc et la reprit avant que les exclamations d’adhésion s’éteignissent. Sa voix, répercutée par une sono bien réglée, diffusait un propos assuré et serein, contrôlant la situation, mais aussi aérien. Il était sur le fil.

Le panneau indiquait : « À Combray, promenades avec Gilberte du côté de Guermantes et du côté de Méséglise. » Cinq minutes plus tard, d’autre mots s’afficheraient, et ainsi de suite pour que quiconque puisse s’y retrouver quel que soit l’heure de son arrivée.

D’entrée, le ton était donné, Fabrice faisant vivre les pensées du Héros et ses souvenirs d’enfance, des sources de la Vivonne au raidillon, le clocher… L’émotion gagna aussitôt le public. Tout immense qu’il était, il se montrait capable d’unicité de sentiments. Proust avait écrit « chagrin », le Héros racontait son « chagrin », le récitant transmettait le « chagrin » et la foule vivait le « chagrin ». Il en avait été ainsi lors des huit mois précédents. Comme le Combray de novembre paraissait proche à Fabrice ! D’un site à l’autre, d’un récit à l’autre, d’une tonalité à l’autre, le public vibrait à l’unisson. Ainsi, quand il fut question des mensonges des maris volages à leurs épouses, comme ceux de Robert à Gilberte, « dont M. de Guermantes avait spirituellement fixé le modèle » : « Impossible venir, mensonge suit. » Alors, un rire unique, global et franc, sortit des milliers de gorges.

Et quand il s’agit du « doigt de cour » que ce même Saint-Loup va faire à sa mère, les occupants des tribunes et de la pelouse, collectivement, se disaient que l’expression, pour surannée qu’elle fût, méritait bien de revivre, et cela de quelque faubourg qu’ils fussent extraits, populaire ou élitaire.

Le miracle de la conjonction auteur-acteur-spectateur trouvait là son accomplissement comme il l’avait fait lors des centaines d’heures passées.

Le public fut averti qu’il s’agissait d’un « pastiche » quand on en vint au journal inédit des Goncourt. C’était préférable car la réputation factice d’auteur minaudant se serait ancrée davantage dans les esprits résistant à ses charmes. Ainsi prévenu, tous goûtèrent le talent du pasticheur.

Le début d’après-midi s’achevait sur l’annonce que le Héros a « tout à fait renoncé au projet d’écrire » et que, pensionnaire d’une « maison de santé », il est revenu deux fois à Paris en 1914 et en 1916.

Chavirant de joie, le stade applaudit ces premières scènes avec frénésie, loin de la retenue des autres publics. On se dispersa vers les buvettes et les toilettes. Fabrice ne s’éloigna pas, voulant profiter du fiévreux bruit de fond pour s’isoler derrière la scène. Il avait besoin de repos car, dans une heure, il se lancerait dans une longue séquence, prévue sur quatre heures — du jamais fait.

 

Dans la loge n° 1, un agent de sécurité remit à Farid un exposé réalisé par une classe de BTS hôtellerie-restauration de Toulouse, qui s’était penchée sur l’imitation du Journal des Goncourt. Leur professeur de génie culinaire s’y était intéressé pour ses descriptions des assiettes du salon Verdurin et avait convaincu ses étudiants, en pleine proustomania, à faire une étude comparée du style de Proust et de celui des deux frères.

Il en ressortait que Proust était raffiné, précieux, recherché, singulier et tortillonné, tandis que les frères Goncourt se montraient affectés, chichiteux, minaudiers et poseurs. À l’appui, ils avaient extrait du pastiche des noms (barbotis, guillochis, pointillis; endormement, épellement, éteignement; joliesse, jolité, fricoté; coiffage, déchiquetage, taquinage) et des adjectifs (grumeleux et sommeilleux, nacreuse et vagueuse).

Leur texte, peu inventif mais admirable dans sa démarche, était accompagné, sans commentaires, de la reproduction des lignes décrivant les fameuses assiettes :

« Assiettes de Yung-Tsching à la couleur capucine de leurs rebords, au bleuâtre, à l’effeuillé turgide de leurs iris d’eau, à la traversée vraiment décoratoire, par l’aurore d’un vol de martins-pêcheurs et de grues, aurore ayant tout à fait ces tons matutinaux qu’entreregarde quotidiennement, boulevard Montmorency, mon réveil

Assiettes de Saxe : plus mièvres dans le gracieux de leur faire, à l’endormement, à l’anémie de leurs roses tournées au violet, au déchiquetage lie-de-vin d’une tulipe, au rococo d’un œillet ou d’un myosotis…

Assiettes de Sèvres engrillagées par le fin guillochis de leurs cannelures blanches, verticillées d’or, ou que noue, sur l’à-plat crémeux de la pâte, le galant relief d’un ruban d’or »…

En retour, le devoir ayant circulé de mains en mains, le petit noyau convia la classe à passer une heure ou deux dans la loge. Elle ne se le fit pas dire deux fois.

Sur le côté gauche de la scène avait pris place l’orchestre royal de chambre de Wallonie, venu de Mons. Il avait l’honneur d’inaugurer la livraison de la «petite phrase de Vinteuil» telle qu’imaginée par des compositeurs de 201*. Le lauréat était un Suisse de Genève qui en proposait une version guillerette.

 

À seize heures, Fabrice entama le chapitre II. La foule avait été conviée à se montrer attentive, ce qu’elle fit sans regimber. Elle allait apprendre à quoi ressemble la Grande Guerre pour les Parisiennes de l’arrière.

Ce sont des tuniques « très guerre » sur des jupes très courtes, des guêtres, des fragments d’obus de 75 montés en bijoux, des allume-cigarettes composés de deux sous anglais, l’après-midi dans les « thés » autour d’une table de bridge, en commentant les nouvelles du « front »… Mme Verdurin, elle, dit « nous » en parlant de la France et est tout le temps au téléphone avec le « G.Q.G », le Grand Quartier général.

Et les hommes ? Morel joue dans les salons sans avoir été réformé (donc déserteur) ; « Dans les choux » l’a été ; Saint-Loup fait « des pieds et des mains » pour que son engagement soit accepté ; bon pour le service et 2e classe, Bloch se montre à la fois « pleutre et fanfaron » ; le fils Vaugoubert a été blessé sept fois, puis tué. Quant à Charlus, son « caractère quinteux » l’a fâché avec beaucoup de monde et ses origines germaniques font douter de son patriotisme. Cottard est mort. M. Verdurin va le suivre. Brichot écrit des articles pédants pour Le Temps.

Certes, beaucoup des mots qui sortaient de la bouche de Fabrice allaient se perdre pour nombre de spectateurs venus comme des habitants de la Panurgie, mais ils se laissaient envoûter par la musicalité, le débit, la richesse de la langue. La plupart ne se convertiraient pas au proustisme, mais ils n’en seraient plus contempteurs.

Leur intérêt allait se réveiller avec l’arrivée du Héros dans un certain hôtel. Mais c’était l’heure de souffler et de profiter des intermèdes promis. Les tableaux retenus, des asperges, de Miss Sacripant et de la duchesse, avaient été mis en grands formats et déroulés en kakemono du haut des tribunes. Un orchestre s’installait.

Dans la loge du clan Fabrice, les parrains financiers (qui avaient chacun la leur) passaient régulièrement la tête. En guest star, se promenait Léon, le jeune fils de M. et Mme Debbouze. L’humoriste avait vérifié : il n’y a aucune Mélissa, aucun Jamel chez Proust, mais un prince de Léon (neveu de la duchesse de Guermantes, qu’elle appelle « le petit Léon ») et Léon est le prénom d’un employé de l’hôtel de Jupien — la haute société et l’autre…

La classe de BTS déboula, joyeuse et bruyante, mais elle sut se taire quand le deuxième orchestre de chambre, l’Akademie für Alte Musik Berlin, livra une version de l’œuvre de Vinteuil que son auteur avait voulue hautement romantique.

C’était heureux que ce qui allait suivre dans le récit fût servi en nocturne, à l’heure où les enfants sont couchés. Le récitant n’avait ressenti qu’un léger alanguissement avant de reprendre place, assis sur le bord du lit, qu’une substance réparatrice (ingérée, pas injectée) avait atténué.

 

« Ça va être chaud bouillant », avaient prévenu les membres de « Verges et Fouets », petit groupe sado-maso du XVIIe arrondissement (ouvert au Neuilléens et Putéoliens) venu spécialement au stade où il avait ses habitudes pour admirer les sportifs en short. Ils étaient une trentaine mais faisaient du bruit comme mille, installés sur trois rangs à droite de la scène, à mi-hauteur, surplombant Fabrice.

Le passage est célébrissime. Un soir, loin de chez lui, dans le Paris de la guerre, le Héros trouve refuge dans un hôtel où il va aller d’étonnements en surprises. D’abord, il croit voir Saint-Loup en sortir ; ensuite, il imagine le lieu en nid d’espions ; et puis, c’est l’idée de l’imminence d’un « crime atroce » qui le travaille.

Il a toutes les raisons de penser qu’un meurtre va être « consommé » puisqu’il entend une conversation de militaires et d’ouvriers concernant un homme enchaîné qui a été et sera frappé. Il se voit attribuer la chambre 43, s’y rend mais la dépasse et, montant tout en haut, perçoit des appels à la grâce suivis de coups d’un martinet « probablement aiguisé de clous ». D’un œil-de-bœuf, il peut voir ce qui se passe et découvre, « tout en sang, et couvert d’ecchymoses »… M. de Charlus. Et voilà qu’entre… Jupien, gérant de l’établissement, qui appartient au baron.

Les sado-masos ne perdaient pas une miette de la conversation où il est question d’un garçon laitier apache de Belleville, d’un tueur de bœufs et du fouetteur, compromis dans le meurtre d’une concierge de La Villette. Ils s’extasiaient des appréciations du fouetté jugeant son bourreau « gentil », mais « pas assez brutal » : « Sa figure me plaît, mais il m’appelle crapule comme si c’était une leçon apprise. » Pour lui plaire, c’est à qui se dit le plus vicieux.

Quand minuit sonna, les fêtards de «Verges et Fouets » s’en allèrent ravis, avec quelques pistes d’amusement pour le reste de leur nuit, tandis que la plupart des autres spectateurs, encore dix mille à cette heure tardive, étaient plus réservés. « C’est donc cela, Proust ! », se disait-on en regagnant parking, métro et RER.

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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