Le fou de Proust — Quarante-sixième et dernier épisode

Épisode 46

 

La fin ?

 

On découvrit tardivement l’explication de la seule liberté assumée de Fabrice Pelletier avec le texte de Marcel Proust. Il s’agissait du remplacement d’une formulation positive après une introduction négative.

 

D’abord, par deux fois, il substitua « non plus » à « aussi » que l’auteur avait choisi :

« Non, non, je n’ai de fleuriste attitré que Debac. — Moi aussi, disait Mme Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités avec Lachaume » dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

« Mais eux aussi, la vieillesse ne les avait pas mûris » dans Le Temps retrouvé.

Dans la même veine, il remplaça le « oui » par un « non » dans : « Mais oui ! le milieu n’a pas d’importance » dans Le Côté de Guermantes.

 

À part le spectateur qui avait crié «Bingo !», ces changements osés par Fabrice avaient échappé à tous.

 

Cela nourrit une vive dispute — réservée, certes, aux linguistes. Un camp, qui approuvait Fabrice, estimait que la conjonction affirmative devait être remplacée dans une phrase ou une sous-phrase négative (éventuellement averbale) comme le soutient Le Bon usage de Maurice Grevisse, arbitre incontesté des élégances langagières. D’autres, se réclamant du même maître, juraient, que malgré la forme négative de la phrase, « aussi » se rencontre après la forme disjointe du pronom personnel sujet. Et non contents de citer Molière : « Je n’irai pas aussi » et Flaubert : « Moi aussi, je ne suis pas de son opinion », ils s’appuyaient sur Proust lui-même : « Oui, si le souvenir grâce à l’oubli n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée, où à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau »…

Le spectateur perspicace fut récompensé.

 

Farid devint le plus jeune membre de la Société des amis de Marcel Proust et des amis de Combray et il épousa la jeune fille qui disait : « Je me trotte. »

Nourredine passa les concours pour devenir professeur, et il enseigne le français dans un collège privé à Versailles.

Valentin fut embauché par l’agence Capa, où il est journaliste reporter d’images.

Flora et Rosa continuèrent de filer le parfait amour à Marseille et ont ouvert un autre site dédié aux finales en « ure » dans la tragédie racinienne.

Mme de Custières et Patric Dickinson allèrent donner ensemble des conférences sur Proust et l’on murmure que ces deux-là ne partagent pas que la scène.

Léon, fils de Jamel et Mélissa, a vu arriver des jumeaux, une fille et un garçon, nommés Oriane et Marcel.

Luc Besson programma des suites à son film : Proust 2 : la soirée de la duchesse ; Proust 3 : le coucher de Marcel, Proust 4 : la coquine Albertine (pour adultes).

 

Fabrice, lui, disparut tout à fait.

Des courriers affluèrent pour l’inviter à passer à Saint-Simon (et ses huit mille cinq cents personnages), Honoré de Balzac (et ses douze mille deux cents personnages), aux correspondances de Voltaire et de George Sand (plus de vingt mille lettres chacun), à Alexandre Dumas (et ses deux cent soixante volumes) à Eugène Labiche (et ses cent soixante-quatorze pièces), à Jules Verne (« pour nous faire partager, disait la lettre, l’air attentif et fiévreux d’un enfant » lisant un de ses romans — comme Proust l’évoque dans Sodome et Gomorrhe) à Jules Romains (les vingt-sept tomes des Hommes de bonne volonté), à Georges Simenon (les cent trois épisodes de Maigret), à la Bible, et même jusqu’à Harry Potter. Tous furent renvoyés à l’expéditeur au motif qu’il était « parti sans laisser d’adresse ».

La rumeur prétendit qu’il était à Bagdad pour préparer une lecture des Mille et Une Nuits (« Ce serait un livre aussi long que Les Mille et une Nuits peut-être, mais tout autre » confie le Héros dans Le Temps retrouvé) ; on affirma l’avoir vu en Inde (à cause de sa mémoire d’éléphant ?) ; d’autres assurèrent qu’il était retourné en Afrique pour retranscrire des récits de griots.

D’insistantes sources, que personne n’aurait su identifier, affirmaient qu’il avait cessé de parler, choisi de s’installer dans un mutisme complet.

On ne revit donc jamais Fabrice…

 

Jusqu’au jour où, dans l’anonymat new-yorkais, un consul d’un pays du Maghreb le reconnut et alerta un ami de Farid, qui informa Mme de Custières, qui prévint un éditeur qui, comme tous ses confrères, voulait prolonger par l’écrit son formidable récit.

Le contact fut établi. Rendez-vous fut pris un matin au bar du Serendipity 3, dans l’Upper East Side. « D’abord, commença-t-il, savez-vous pourquoi nous nous rencontrons ici ? — … — À cause du nom ! Il me fascine autant que notre chère « procrastination ». Et d’expliquer, après avoir conseillé le chocolat chaud, qu’il avait été créé au XVIIIe siècle par Horace Walpole pour désigner des découvertes inattendues, faites grâce au hasard et à l’intelligence et qu’il s’inspirait de Serendip, île légendaire d’un conte persan, future Ceylan.

Après cette étrange entrée en matière, invitation lui fut transmise de raconter son expérience. Il se laissa séduire. Pour prouver ses bonnes dispositions, Fabrice sortit un cahier, où il notait ses réflexions comme les achats à faire, l’ouvrit à une page vierge. Il décapuchonna un stylo et écrivit la première phrase :

 

« Ç’eût été dommage que ma lettre finisse à la poubelle.»

Fin

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “Le fou de Proust — Quarante-sixième et dernier épisode”

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  1. La boucle est bouclée, ce fut un réel plaisir, où peut-on l’acheter ! (voilà, je crois que j’ai tout dit en trois phrases…)

    Allez, mon cher Patrice, un petit test pour vous maintenir en forme proustienne. Répondez sans regarder, hein ! Pourquoi Charles Swann mange-t-il beaucoup de pain d’épices, mmmmhhhh ?

    ET ENCORE BRAVO A VOUS, A FABRICE, ET… A MARCEL BIEN SUR !

  2. Votre question prouve que je ne suis pas le héros de mon roman. Si j’avais appris la Recherche par cœur, je l’aurais su.
    Je me suis creusé le ciboulot et je reconnais que je n’ai pas trouvé.

    C’est donc en cherchant le mot « épice » que la réponse m’est venue :
    *Un jour que nous étions allés avec Gilberte jusqu’à la baraque de notre marchande qui était particulièrement aimable pour nous — car c’était chez elle que M. Swann faisait acheter son pain d’épices, et par hygiène, il en consommait beaucoup, souffrant d’un eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes —, Gilberte me montrait en riant deux petits garçons qui étaient comme le petit coloriste et le petit naturaliste des livres d’enfants. (I)
    * Les visites finies (ma grand’mère dispensait que nous en fissions une chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu’aux Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu’elle la remît à la personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y chercher du pain d’épices, la lettre que dès le jour où mon amie m’avait fait tant de peine, j’avais décidé de lui envoyer au nouvel an, (II)

    J’avais pourtant noté les problèmes de peau de ce cher Swann :
    *Swann trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu’il éprouvait à ignorer ce qu’avait fait Odette, aussi bien que la part de la recrudescence qu’un climat humide causait à son eczéma ; (I)
    *Seule Mme Verdurin quand elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se trompait exprès. « Cela ne vous fait pas peur, Odette, d’habiter ce quartier perdu. Il me semble que je ne serais qu’à moitié tranquille le soir pour rentrer. Et puis c’est si humide. Ça ne doit rien valoir pour l’eczéma de votre mari. Vous n’avez pas de rats au moins ? » (III)

    J’avais également relevé qu’il avait un autre souci de santé :
    *une fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que Swann avait quittée avant qu’on servît le café pour rejoindre les Verdurin dans l’île du Bois) dit :
    — Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie de la vessie, on l’excuserait de filer ainsi. Mais tout de même il se moque du monde. (I)

    J’avais enfin retenu que c’est à un cancer que Swann succombe :
    *La mort de Swann m’avait à l’époque bouleversé. La mort de Swann! Swann ne joue pas dans cette phrase le rôle d’un simple génitif. J’entends par là la mort particulière, la mort envoyée par le destin au service de Swann. Car nous disons la mort pour simplifier, mais il y en a presque autant que de personnes. Nous ne possédons pas de sens qui nous permette de voir, courant à toute vitesse, dans toutes les directions, les morts, les morts actives dirigées par le destin vers tel ou tel. Souvent ce sont des morts qui ne seront entièrement libérées de leur tâche que deux, trois ans après. Elles courent vite poser un cancer au flanc d’un Swann, puis repartent pour d’autres besognes, ne revenant que quand, l’opération des chirurgiens ayant eu lieu, il faut poser le cancer à nouveau. Puis vient le moment où on lit dans le Gaulois que la santé de Swann a inspiré des inquiétudes, mais que son indisposition est en parfaite voie de guérison. Alors, quelques minutes avant le dernier souffle, la mort, comme une religieuse qui vous aurait soigné au lieu de vous détruire, vient assister à vos derniers instants, couronne d’une auréole suprême l’être à jamais glacé dont le cœur a cessé de battre. Et c’est cette diversité des morts, le mystère de leurs circuits, la couleur de leur fatale écharpe qui donnent quelque chose de si impressionnant aux lignes des journaux : «Nous apprenons avec un vif regret que M. Charles Swann a succombé hier à Paris, dans son hôtel, des suites d’une douloureuse maladie. (V)

    Mais le pain d’épice m’avait échappé ! Et voilà que ma recherche, Chère Clopine, mène à un autre mystère : Qui est « la personne » qui vient « plusieurs fois par semaine de chez les Swann y chercher du pain d’épices ». Qu’en fait-elle ? Quel coupable trafic de friandise se cache-t-il ?
    À l’aide !

  3. Ce n’est qu’un, ou une, employée des Swann, à mon sens. Ce qui m’a attiré l’oeil sur le pain d’épices sensé lutter contre l’eczéma et la constipation, c’est disons le préjugé légèrement antisémite (comme les « à la garde » du grand’père) qu’il dévoile, sous le couvert de l’humour bien sûr. Imaginez ce que peut bien vouloir dire un « eczéma ethnique » (les juifs seraient plus atteints de cette pathologie ???) et une constipation « de prophète ». Vous croyez que Moïse… ? Bien sûr, c’est dit avec humour, mais…

    perso, je ne connais que deux seules pathologies en lien avec les religions occidentales : la perversion sexuelle chez le prêtre catholique, tendance petits garçons, et la paranoïa aigüe des musulmans intégristes…

    Mais ce serait intéressant de regarder la véracité de la cure de pains d’épice. Y’a-t-il une vérité médicale derrière tout ça ? Nos voisins belges seraient, dans ce cas,bien à l’abri de problèmes de peau, et de troubles digestifs…

    Je suis toute fiérote de vous avoir intrigué !

    (évidemment, si c’est une entière invention de Proust, et non un préjugé répandu à son époque, on peut se demander ce qui l’a poussé à choisir cet aliment plutôt qu’un autre. Swann aurait pu rechercher les vertus des pommes de terre frites, par exemple. (sourire).

    Bonne soirée à vous

  4. Je me régale toujours à vous lire !
    La réponse sur l’employé(e) me laisse sur ma faim. On n’apporte pas du pain d’épice chez Swann, on l’en sort de chez lui. Bizarre…

  5. « qui venait plusieurs fois par semaine DE chez les Swann »… Une ombre, à mon sens.

  6. Autant pour moi. Heureusement que je vous ai…

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