Le fou de Proust — Quarante-cinquième épisode

 

Épisode 45

 

Le début des prestations étant prévu à neuf heures, c’est dès sept heures que les transports en commun déversèrent des flots d’amateurs. L’été des vacances resplendissait. La joie de vivre nimbait la foule.

Fabrice avait eu un sommeil agité, mais il n’en paraissait rien quand il arriva lui-même au stade vers sept heures. Il réclama un léger maquillage, ce qui ne lui était jamais arrivé et c’est dans sa trousse personnelle que Flora fouilla pour trouver de quoi colorer son visage, apaiser ses traits.

À l’heure précise, il se montra au public qui couvrait déjà la moitié de la pelouse et le tiers des gradins. Les jeunes, nombreux, s’amusèrent à scander son prénom tandis qu’un petit groupe tentait, en vain, d’imposer un slogan : « Et un, et deux, et trois, et quatre, et cinq, et six, et sept romans » — trop long, trop compliqué.

Un semblant de silence revenu, Fabrice ouvrit la séance : « Que devient la marquise d’Arpajon ? », demanda Mme de Cambremer. — Mais elle est morte. » Dans la réception de la princesse de Guermantes, le Héros continue sa revue de détail du grand monde avec lequel il vient de renouer. Tous ayant vieilli, la mort n’a plus « sa signification étrange », elle s’est « mondanisée ».

Et pendant que la princesse (la nouvelle) parle « d’une voix de ferraille » à cause de son râtelier, le monocle à l’œil, le Héros discute avec Gilberte (devenue de Saint-Loup et désormais veuve). La conversation porte aussi bien sur la stratégie militaire que sur leurs souvenirs de jeunesse. Décidé à ne pas dévier de ses projets littéraires par des visites, il compte, indécrottable, continuer à se nourrir « de légères amours avec des jeunes filles en fleurs ». « Vieux cochon ! », entendit-on crier d’un gradin. La séance de l’après-midi n’apaiserait sûrement pas le spectateur outré.

En attendant, c’était à nouveau la place laissée à un orchestre et aux tableaux.

Certains pique-niquaient quand Fabrice revint pour raconter la suite tout en déambulant. De ses malaises, de sa fatigue, il ne paraissait plus rien. On avait connu des moments tendres, graves, drôles, odieux (et tant d’autres avec la palette violente et nuancée de l’auteur). Celui qui s’annonçait serait pathétique.

Pour Rachel, il va être l’heure de paraître sur scène — dans le roman. Pendant ce temps, à l’autre bout de Paris, quoique gravement malade, la Berma attend à l’heure du thé ses invités pour fêter son fils et sa belle-fille. Seulement voilà, c’est à la même heure que le raout chez la princesse, et tous se défilent, préférant le second rendez-vous au premier. Et mis à part un jeune homme (qui filera aussi), il n’y pas un chat. Le duel à distance entre les deux comédiennes s’achève sur un K.O. La plus âgée n’est pas tendre pour celle qu’elle a connue « petite grue », et Rachel considère que son aînée n’a jamais su dire un vers : « C’était de la prose, du chinois, du volapük, tout, excepté un vers », qui fait dire au Héros : « Il ne faut pas s’étonner que l’ancienne maîtresse de Saint-Loup débinât la Berma ». L’allitération finale provoqua une olla que Fabrice laissa mourir doucement après qu’elle eut fait le tour du stade.

Mortification suprême pour la Berma : sa fille et son gendre (on a vu plus haut l’inversion par rapport à fils et belle-fille) s’en vont à leur tour voir Rachel qui, d’abord refuse de les laisser entrer (et les voilà humiliés), avant de les recevoir (et, avec eux, c’est la Berma qui est avilie. Elle en mourra).

Le stade était comble quand s’acheva cette histoire lamentable — « un fieffé misanthrope ! », entendit-on dans la loge des hôtes de Fabrice qui aurait semblé le métro à six heures du soir si Antoine ne faisait effectuer un discret tri à l’entrée, tant l’endroit était couru, moderne « baignoire ». Il est difficile d’attribuer ce prodige à quelqu’un ou quelque groupe précis, mais la vaste enceinte était joyeuse sans être rigolarde ; c’était la fête mais pas la foire ; c’était sonore mais pas bruyant — nul éclat de voix criardes, ni pétards incongrus ni rires tonitruants.

Les médias s’étaient installés soit à des postes fixes pour réaliser des directs, soit mobiles pour saisir des réactions originales de spectateurs, une ambiance, des couleurs.

La tension, qui n’avait jamais été négligeable tout au long des sessions, atteignait des sommets à quelques heures de l’aboutissement. Fabrice aurait bien voulu montrer une attitude détendue, décontractée mais il était lui même atteint par la pression. Il s’était fait faire un « raccord » de maquillage pour atténuer sa pâleur, mais c’était maintenant l’hypertension qui le gagnait.

Il honora sous les vivats le rendez-vous de quinze heures trente. Dans la séance qui venait de s’achever, un tendre dialogue s’était engagé entre le Héros et la duchesse de Guermantes à propos de la célèbre robe rouge mise pour aller à sa « redoute » : « Mais est-ce que ce n’était pas joli ? », interroge l’ex-jeune homme comme un enfant. « Vous êtes gentil de vous rappeler cela », répond l’inaltérable aristocrate, pas même minaudant, pas même nostalgique, se souvenant seulement d’un moment de bonheur.

La suite est moins gaie. Devenu très âgé, le duc ne trompe plus la duchesse mais s’est épris de Mme de Forcheville (Odette) qu’il séquestre, comme le Héros l’avait fait pour Albertine. Cette liaison déconsidère socialement le séducteur ; « ruine », mais ruine « superbe », et, par ricochet, la position « imprenable » des Guermantes perd de son « inviolabilité ».

Une image plut particulièrement au public, celle du duc comparé à un fauve. Avant, il vivait, libre, « dans ce Sahara dont le paillasson du palier marquait l’entrée ». Désormais, chez Mme de Forcheville, il tournait « dans la cage du Jardin des Plantes ». Comme l’auraient fait de grands enfants, les spectateurs imitèrent des rugissements.

D’autres cris rauques jaillirent, outrés, quand, retrouvant le Héros, Gilberte lui donne sa réponse à sa demande osée de jeunes filles, de l’aveu même de l’intéressé : « Une conclusion plus hardie que toutes celles que j’avais pu supposer ». Elle lui dit en, effet : « Si vous le permettez, je vais aller chercher ma fille pour vous la présenter. Je suis sûre qu’elle sera une gentille amie pour vous. » Tout de même estomaqué, l’heureux homme voit l’idée du Temps passé succéder à ces paroles. Du haut de ses seize ans, Mlle de Saint-Loup est, à ses yeux, « formée des années mêmes qu[’il avait] perdues ». Et c’est sur sa conclusion que Fabrice s’arrêta : « Elle ressemblait à ma Jeunesse. »

Dans le stade, on trépigna. Le soleil de juillet brillait tard et sa lumière inondait les visages heureux.

Une montre géante apparut au fond de la scène. Non pas une Cartier (certes cité par Proust, mais pour le « nécessaire » que le Héros commande pour Albertine), une Breguet. La marque appartenait désormais au groupe Swatch, qui avait proposé de sponsoriser l’ultime séquence de Fabrice. Il avait créé plusieurs modèles sur le thème du « Temps retrouvé », le plus populaire avec les douze lettres de Marcel Proust en lieu et place des heures du cadran. Mais c’est une immense montre-gousset qui apparut quand le rideau de soie s’abattit, avec son boîtier cannelé en or, son cadran guilloché et ses aiguilles en acier bleui aux pointes en pomme évidée.

Dans La Recherche, il y a des pendules, des horloges, des tic-tacs. Le Héros a une montre mais il ne la consulte qu’au lit : « … atteindre ma montre et confronter son heure avec celle qu’indiquait la richesse de matériaux dont disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux ou trois fois sur mon oreiller. Enfin je voyais clairement : « Deux heures de l’après-midi ! » ; « C’était déjà l’après-midi ; je m’en assurais à ma montre » ; « Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit » ; « On s’éveille, on voit quatre heures à sa montre, ce n’est que quatre heures du matin. »

Albertine a une montre-bracelet : « après avoir regardé sa montre, elle se rasseyait à ma prière. » Elle n’est pas seule : « Moi je me trotte, car je crois que ta montre retarde. » Odette en a une aussi : « [Elle] tourna son poignet, regarda une petite montre et dit : « Il faut que je m’en aille ». Le Héros s’attend « presque » à ce que la princesse de Guermantes lui remette « une montre-bracelet ».

Les tenants de la montre-gousset sont Charlus : « [Il] tira deux ou trois fois sa montre »; le professeur E… : « Il tira sa montre » ; Robert : « J’entendais le tic tac de la montre de Saint-Loup » ; un familier de Combray : « Si à dix heures et demie un distrait tirait sa montre en disant : « Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner », chacun était enchanté d’avoir à lui dire : « Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez que c’est samedi ! » ; un chauffeur : « En voyant une chaîne de montre superbe qui s’étalait sur [s]a veste. »

Le duc voit à sa montre qu’il a « quelques minutes encore avant d’aller s’habiller » ; M. Verdurin regarde sa montre, comme Françoise. Bloch, lui, « ignore » l’usage d’instruments « platement bourgeois, la montre et le parapluie ».

Les deux aiguilles de la Breguet pointaient vers le bas, l’une sur l’autre, quand Fabrice entama son récit final. Il était donc dix-huit heures trente-deux, mais, à la surprise générale, il s’adressa d’abord au public. Pour la première fois, on entendait sa voix dans un autre exercice que la stricte interprétation d’un texte :

 

« Marcel, Oriane, Gilbert et Albertine, Charles et Palamède, et vous tous héros de cette aventure,

Mes amies, mes amis, et vous tous qui m’avez reçu ou suivi,

Recevez d’abord l’expression de mon immense gratitude pour ce que vous m’avez permis de vivre.

Une œuvre sans auteur n’est qu’un rêve, des lecteurs sans texte sont comme aveugles et des auditeurs sans accès à une voix qui leur parle n’ont plus de raison de vivre.

C’est ensemble que nous avons donné corps à mon idée.

Que chacune et chacun soit remerciés.

Dans un instant, nous allons faire exister les dernières pages que Marcel Proust nous a offertes.

Je voudrais juste vous inviter à m’accompagner de vos voix à tous, quand, dès la première minute, je vais me faire l’interprète du romancier qui dit comment il doit préparer son livre.

Cette histoire, je l’ai commencée seul. La réunion de nos voix scellera une aventure devenue collective. »

 

Le moment venu, les écrans géants affichèrent l’illustre passage que le public était invité à lire à haute voix en même temps que celui qu’il était venu écouter.

 

«Pour en donner une idée, c’est aux arts les plus élevés et les plus différents qu’il faudrait emprunter des comparaisons ; car cet écrivain […] devrait

préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupements de forces, comme une offensive,

le supporter comme une fatigue,

l’accepter comme une règle,

le construire comme une église,

le suivre comme un régime,

le vaincre comme un obstacle,

le conquérir comme une amitié,

le suralimenter comme un enfant,

le créer comme un monde »…

 

L’unisson fut parfait. On aura tout vu, tout entendu. Un karaoké Proust ! Il commença au signal de Fabrice aux mots « préparer son livre ». Des milliers de poitrines reprirent ces lignes-programme. C’eût pu être tonitruant, c’était simplement touchant, émouvant, exalté. Si les lecteurs selon Proust étaient « les propres lecteurs d’eux-même s», les auditeurs de Fabrice étaient « les propres auditeurs d’eux-mêmes ».

Cathédrale ou robe, le Héros raconte au fil des pages comment il conçoit sa future œuvre confrontée au Temps, nourrie par lui. Honnêtes, les spectateurs dans leur plus grand nombre auraient admis qu’ils ne comprenaient rien à ce qu’ils entendaient. Il n’y avait aucune histoire, rien de concret où ils pussent s’accrocher. Mais cela n’avait plus aucune importance. C’est un exploit doublé d’une communion qu’ils étaient venus chercher. Et ils l’avaient trouvé, comblés.

Les journaux télévisés, et pas seulement les français, retransmirent en direct les minutes ultimes. Le cabinet de relations publiques jura que le timing n’avait pas été calculé dans ce but. On ne fut pas obligé de le croire.

À vingt heures treize, Fabrice prononça les mots : « comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer »… Un silence. Le stade retenait littéralement son souffle. Et il reprit : « dans le Temps. »

 

Point final. Il était vingt heures quatorze minutes et six secondes.

Le public ne bougea pas. Chacun voulait prolonger ces instants où tout est suspendu — un seul mouvement, le charme se rompt et tout s’effondre. Et ce fut l’explosion.

Quel charivari, quel ramdam, quel boucan ! Le stade n’aurait pas tremblé davantage si le Onze tricolore avait remporté un match décisif. Par la grâce d’un écrivain souffreteux, servi par un admirateur sexagénaire, une certaine folie gagnait les gradins. Ce n’était que cris, hourrahs, bravos. Hallucinant ! Qui aurait pensé possible cette apothéose chaleureuse, vibrante, émue ?

On dirigea des projecteurs vers les six machines. C’étaient des destructeurs de documents. C’était cela qui se préparait nuitamment avec la mise en place de broyeurs Rexel. Au micro, on annonça que chacune des tours de papiers confectionnées par Fabrice correspondant à autant de romans allait être déchiquetée.

Les corbeilles d’une capacité d’un millier de feuilles étaient vidées au fur et à mesure et les fines bandes furent dispersées au-dessus de la pelouse par des ventilateurs géants. Si les mots étaient des flocons, on dirait qu’il neige des phrases sur Saint-Denis. L’opération prit un quart d’heure avant que cessassent de voleter les derniers fils blancs de moins de deux millimètres de largeur qu’étaient devenues soixante-dix mille pages.

Tous les tomes avaient-ils été hachés menus ? Pour Le Temps retrouvé, Antoine avait chargé Farid et Valentin, chacun d’un côté de la scène, d’en envoyer les dix mille pages entières qu’on s’arrachait, veillant toutefois à ne pas les déchirer, uniques vestiges tangibles d’une aventure verbale.

Pour les amateurs de statistiques, Fabrice avait prononcé trente-huit mille six cent soixante-huit phrases comprenant un million deux cent dix-sept mille huit cent cinquante-sept mots. Il avait parlé environ deux cents heures en quatre-vingt-dix séances pendant quarante-cinq jours.

 

Mais ces comptes comptent-ils ?

(À suivre)

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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