Le fou de Proust — Trente-huitième épisode

Épisode 38

 

Si, dedans, l’atmosphère était au recueillement, dehors, c’était un fameux tohu-bohu. En début d’après-midi, la préfecture de police dut exiger de Virgin l’installation de barrières pour canaliser les candidats au spectacle. En effet, ses responsables avaient imaginé que le fond de la salle fût réservé aux « passants », à celles et ceux qui n’avaient pas le courage ou l’envie d’assister à toute la séance mais qui ne voulaient pas en être exclus. Cela ressemblait, au pire, au défilé devant la cage aux lions dans un zoo et, au mieux, à la procession devant les vitrines de Noël des grands magasins.

Ce serpentin sans cesse renouvelé ne perturbait en rien Fabrice, qui préférait un spectateur écoutant un instant à un indifférent permanent.

C’est donc devant une salle houleuse qu’il commença à parler des toilettes qui font rêver Albertine, toujours captive chez le jaloux Héros prêt à toutes les dépenses pour la garder près de lui.

Pour lui, le modèle absolu, le mannequin de rêve s’appelle Oriane de Guermantes. Et à son imitation, les convertis à Proust avaient fait de la duchesse une superstar. L’inaccessible aristocrate était devenue le modèle des jeunes filles de tous les milieux. À son image, on se piquait d’être à la mode, dandy, élégant, séduisant, smart.

Plus on s’éloignait des quartiers huppés et plus elle était admirée. La banlieue se toquait de connaître des qualités nouvelles, se voulant à l’avant-garde, authentique, bien élevée, cultivée, distinguée, avec de la prestance, de l’esprit, du goût, raffinée, bref, pétrie de bonnes manières — tout en cassant les codes. Ce qui plaisait, c’était l’idée de ne plus courir derrière la mode mais de la faire, d’imposer ses codes, ses règles, de ressembler à la duchesse de Guermantes qui symbolisait la parfaite femme du monde, précisément parce qu’elle était la « contemptrice de la mondanité ».

Le chic du chic était de faire soi-même les robes que Mariano Fortuny avait créées à Venise et dont les motifs s’inspiraient de tissus anciens, orientaux, africains, voire Liberty, où Proust voit l’influence de Carpaccio. Il fallait voir les fines mains musulmanes ornementées au henné réinventant la robe offerte à Albertine par le Héros, après consultation de la duchesse de Guermantes qui, infaillible experte en matière de toilette féminine, en avait lancé la mode à Paris, avec son « ornementation arabe » et ses manches « doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo ». Quelle fierté pour ces jeunes filles que de renouer, grâce à la littérature, avec un art qui les libérait de l’emprise sévère de leurs frères. Et elles se plaisaient à ouvrir, déployer, agiter, replier des éventails de plume. Que Proust ne réussissait-il pas post mortem !

Pour celles qui n’avaient pas de talent couturier mais de l’argent, un siècle après Barbani, les boutiques du boulevard Haussmann attiraient les élégantes parisiennes.

Même (surtout) les garçons des cités n’hésitaient pas à remplacer la casquette de travers par un haut-de-forme. Fournisseur des scènes de spectacles, Theatr’Hall, dans le quartier parisien de l’Odéon, fut tout surpris de l’afflux de commandes de ces chapeaux de quatorze centimètres de haut en gros feutre de laine (à partir de soixante-treize euros) ou de dix-huit centimètres en poil de lapin (à cent soixante-dix-neuf euros, fourni avec sa brosse). Ils fermaient leur chemise d’une cravate ou d’une lavallière et portaient des gants gris perle. Ils se rapprochaient ainsi des sapeurs africains (membres de la Société des ambianceurs et des personnes élégantes), mais loin de ce qui les avait fait succomber à la tyrannie des griffes, mode assumée jusques et y compris l’étiquette du grand faiseur cousu sur l’extrémité de la manche du costume. Qui étaient-ils, ces déracinés, fous de fringues, sinon des héritiers de beau Brummell ? Fils de la Sape, les nouveaux dandys en perpétuaient l’obsession de porter beau. En Yamamoto, ils faisaient le lien avec les lointains aristos, en Dolce & Gabbana, ils se croyaient du Gotha. Toujours en représentation, ils ressemblaient aux parents des Guermantes et aux habitués des salons.

Certes, des dérapages accompagnaient la tendance. Ainsi, des voyous de toute sorte de cités suivirent le mouvement en s’appuyant sur une canne à pommeau du dernier chic, mais la leur était une sword cane en acier nickelé (cent quarante-neuf euros ttc), considérée et utilisée comme une arme blanche. Du cran d’arrêt à la canne-épée, côté délits, le progrès n’était pas flagrant.

Mais, globalement, d’invisibles fils se tissaient entre la kermesse d’Aubervilliers et le faubourg Saint-Germain. Chacun, en son genre, vivait dans un ghetto, revendiqué comme un — sinon le — paradis. Des passerelles continuaient de s’établir entre les gens du monde et les futurs mondains… Comme le proclamait Nourredine, « Neuilly ou Gentilly, c’est toujours la banlieue ». Décidément, il savait trousser des expressions. On échangeait, on s’invitait, on se rendait visite. Le point de ralliement, c’était le plaisir qu’on ressentait à la découverte de Proust, et, plus souvent qu’à leur tour, c’étaient les « quartiers » qui entraînaient les « beaux quartiers ». « Considérez, disait Farid, que cette passion littéraire et élitaire constitue nos quartiers de noblesse. » Et c’est toujours Farid qui lançait : « Aristos ou prolos, à chacun sa particule car nous avons tous notre « de » : de Mantes ou de Guermantes. »

Les quartiers se rapprochaient donc des Trois Quartiers, et la mondanité y était vécue comme une éthique. Des écoles s’opposaient, le débat le plus vif étant celui du trendy vs dandy, tendance contre élégance. On était loin du caillassage et des voitures brûlées, pour les uns ; du mépris hautain, pour les autres ; des ghettos, pour tous.

Au quotidien, quel que fût le lieu, on laissait le haut du pavé aux personnes âgées, on tenait la porte aux dames, on s’effaçait devant les adultes, on regardait  en silence (sinon sans concupiscence) les jeunes filles en jupe…

Le récit de Fabrice touchait à sa fin, détaillant toute la psychologie de personnages fascinants jusque dans leur insignifiance (« À quoi pensez-vous, ma chérie ? — Mais à rien. »). C’était la fin de la journée, les Champs-Élysées grouillaient, les autres espaces de Virgin bruissaient, dans la salle de Fabrice, c’était un nième revirement du Héros décidé à quitter immédiatement sa bien-aimée en partant pour Venise. Les auditeurs retenaient leur souffle.

Françoise annonce qu’à « huit heures Mlle Albertine [lui] a demandé ses malles ». Le Héros confesse que son souffle est coupé, que ses mains tenant son cœur sont mouillées de sueur. Il ne peut que dire : « Ah ! très bien, vous avez bien fait naturellement de ne pas m’éveiller, laissez-moi un instant, je vais vous sonner tout à l’heure. »

Rideau (formule toute symbolique car il n’y en avait pas). Applaudissements. La salle debout. Sourires sur les visages, mêlés de larmes chez certains grands sensibles. La Fugitive suivrait La Prisonnière, mais, pour en connaître les rebondissements, il faudrait patienter.

Fabrice, jusqu’alors, avait interprété un total de soixante-quatorze mille neuf cent cinquante-neuf lignes. Il lui en restait moins de vingt mille, trois fois rien !

 

Deux hommes, en France, s’observaient, s’épiaient, se marquaient à la culotte (de soie) depuis des décennies. Tous deux industriels de haut vol, dominateurs dans le luxe et mécènes patentés : Bernard Arnault et François Pinault. Il n’avait pas échappé au premier que le second l’avait précédé sur ce coup-là en possédant deux lieux magiques de Venise et en invitant Fabrice Pelletier à s’y produire. Pour ne pas être absent d’un engouement qui auraient d’évidence des répercussions économiques à l’étranger, il exigea de deux des marques de son catalogue qu’elles créassent (en fait rebaptisassent) des produits qui lui soient liés : un montre « Duchesse » et un parfum « Proust mon amour ».

 

Il revint à l’esprit de Fabrice un souvenir merveilleux qui avait cette lutte de géants en toile de fond. Son éditeur du quartier de l’Odéon avait eu l’idée de publier les entretiens qu’Aimé Césaire lui avait accordés pour la télé. Le projet touchait à sa fin, la couverture (« Choisissez une photo où il est préoccupé », demanda Fabrice) était finalisée quand il reçut, comme tous les auteurs maison un courrier électronique ainsi résumable : « Nous avons lutté jusqu’au bout, c’est la fin. Nous mettons la clé sous la porte. Reprenez votre liberté ».

Si près du but, Fabrice n’avait jamais été aussi accablé. Il écrivit rue Jacob, à l’éditeur historique de la poésie de Césaire, expliquant qu’il était impensable que l’ouvrage quasi fini ne parût pas. S’il attendait aujourd’hui encore la réponse, il apprit plus tard ce qui était arrivé : son éditeur s’était mis huit jours au vert avant de plonger dans les affres administratives de la liquidation, non sans avoir envoyé à quelques patrons mécènes une lettre bouteille à la mer.

À son retour, il trouva sur son répondeur un appel du bras droit du patron de LVMH : « M. Arnault a été sensible à votre courrier, veuillez passer me voir ». L’éditeur ne se fit pas attendre et put entendre cette proposition : « Nous vous rachetons, mais n’étant pas de la profession, vous restez. Seulement, nous allons vous aider à mettre un peu d’ordre dans votre gestion. » Raccompagnant son hôte abasourdi, il ne lui posa, mine de rien, qu’une question sur le pas de la porte : « M. Pinault vous a-t-il contacté ? » (La réponse était oui).

L’affaire repartit, et les projets suspendus reprirent. Par voie d’ironique conséquence, les propos du vieux et respecté militant de tous les nobles combats voyaient le jour par la grâce d’un des plus riches Français, symbole d’un luxe (forcément) insolent. Fabrice, à la limite de l’abus de faiblesse, demanda à Aimé Césaire de dédicacer l’ouvrage (dont il avait reçu les premiers exemplaires) pour « Monsieur Bernard Arnault » sans préciser ni quoi ni qu’est-ce, estimant que l’histoire était trop compliquée pour embêter le vieux Martiniquais.

Au final, il retint surtout, et en garda la première page encadrée dans son bureau, que le contrat d’édition qu’il avait signé faisait de Césaire et lui des « co-auteurs », comme exigé pour tout ouvrage d’entretiens. « Co-auteur avec Césaire ! », ne cessait-il de s’extasier.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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