Itératif Proust

Itératif Proust

 

J’ai attiré hier votre attention sur des mmmultiplications de consonnes dans À la Recherche du Temps perdu.

Il est logique de poursuivre avec des répétitions dans l’œuvre. Celles-là ne correspondent pas à des façons spécifiques de parler. À quoi tient ce goût de redire des mots, des phrases, des histoires, au mot près ou non, proches ou éloignées ? L’explication la plus évidente est la distraction qui frapperait Proust. Mais, elle apparaît si simple, trop simple.

 

Certaines itérations se suivent de très près :

 

*Une figurante celle-là d’un genre fortement caractérisé, et qui attend encore son Degas. (IV)

*[Une page plus loin :] comme un rat d’opéra d’une autre sorte, à laquelle il manque encore un Degas. (IV)

 

*Pourquoi ne m’avait-elle pas dit : « J’ai ces goûts » ? J’aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire. Dans un roman que j’avais lu il y avait une femme qu’aucune objurgation de l’homme qui l’aimait ne pouvait décider à parler. (VI)

*[Quatre paragraphes plus loin :] Pourquoi ne m’avait-elle pas dit : « J’ai ces goûts» ? J’aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je l’embrasserais encore ». (VI)

 

*Si elle avait vécu, sans doute aujourd’hui, par ce temps si semblable, partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu’elle ne le pouvait plus, je n’aurais pas dû souffrir de cette idée; mais, comme aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs dans le membre qui n’existait plus. (VI)

*[Quelques dizaines de pages plus loin :] Je souffrais d’un amour qui n’existait plus. Ainsi les amputés par certains changements de temps, ont mal dans la jambe qu’ils ont perdue. (VI)

 

*J’étais désolé de voir combien peu je revivais mes années d’autrefois. Je trouvais la Vivonne mince et laide au bord du chemin de halage. (VII)

*[Dans le même paragraphe :] Mais ce qui me frappa le plus, ce fut combien peu, pendant ce séjour, je revécus mes années d’autrefois, désirai peu revoir Combray, trouvai mince et laide la Vivonne. (VII)

 

L’une d’elle se situe même en une seule phrase — le pompon :

*[Brichot :] Je parlais, Dieu m’en pardonne, d’un dandy qui était la fleur du gratin (Mme Verdurin fronça les sourcils), environ le siècle d’Auguste (Mme Verdurin, rassurée par l’éloignement de ce gratin, prit une expression plus sereine), d’un ami de Virgile et d’Horace qui poussaient la flagornerie jusqu’à lui envoyer en pleine figure ses ascendances plus qu’aristocratiques, royales, en un mot je parlais de Mécène, d’un rat de bibliothèque qui était ami d’Horace, de Virgile, d’Auguste. (V)

 

Même éloignée, ces redites sont dans le même volume :

*Sa présence [Françoise] dans notre maison, c’était l’air de la campagne et la vie sociale dans une ferme, il y a cinquante ans, transportés chez nous, grâce à une sorte de voyage inverse où c’est la villégiature qui vient vers le voyageur. Comme la vitrine d’un musée régional l’est par ces curieux ouvrages que les paysannes exécutent et passementent encore dans certaines provinces, notre appartement parisien était décoré par les paroles de Françoise inspirées d’un sentiment traditionnel et local et qui obéissaient à des règles très anciennes. Et elle savait y retracer comme avec des fils de couleur les cerisiers et les oiseaux de son enfance, le lit où était morte sa mère, et qu’elle voyait encore. Mais malgré tout cela, dès qu’elle était entrée à Paris à notre service, elle avait partagé — et à plus forte raison toute autre l’eût fait à sa place — les idées, les jurisprudences d’interprétation des domestiques des autres étages, se rattrapant du respect qu’elle était obligée de nous témoigner, en nous répétant ce que la cuisinière du quatrième disait de grossier à sa maîtresse, et avec une telle satisfaction de domestique, que, pour la première fois de notre vie, nous sentant une sorte de solidarité avec la détestable locataire du quatrième, nous nous disions que peut-être, en effet, nous étions des maîtres. Cette altération du caractère de Françoise était peut-être inévitable. (III)

*Sans doute Françoise ne négligeait aucun adjuvant, celui de la diction et de l’attitude par exemple. Comme (si elle ne croyait jamais ce que nous lui disions et que nous souhaitions qu’elle crût) elle admettait sans l’ombre d’un doute ce que toute personne de sa condition lui racontait de plus absurde et qui pouvait en même temps choquer nos idées, autant sa manière d’écouter nos assertions témoignait de son incrédulité, autant l’accent avec lequel elle rapportait (car le discours indirect lui permettait de nous adresser les pires injures avec impunité) le récit d’une cuisinière qui lui avait raconté qu’elle avait menacé ses maîtres et en avait obtenu, en les traitant devant tout le monde de «fumier», mille faveurs, montrait que c’était pour elle parole d’Évangile. Françoise ajoutait même : «Moi, si j’avais été patronne je me serais trouvée vexée.» Nous avions beau, malgré notre peu de sympathie originelle pour la dame du quatrième, hausser les épaules, comme à une fable invraisemblable, à ce récit d’un si mauvais exemple, le ton de la narratrice savait prendre le cassant, le tranchant de la plus indiscutable et plus exaspérante affirmation. (III)

 

*Malheureusement elle semblait s’y trouver en prison et être de l’avis de cette Mme de La Rochefoucauld qui, comme on lui demandait si elle n’était pas contente d’être dans une aussi belle demeure que Liancourt, répondit qu’«il n’est pas de belle prison» (V)

*Assise à côté de mon lit, elle parlait avec moi d’une de ces toilettes ou de ces objets que je ne cessais de lui donner pour tâcher de rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle, tout en craignant parfois qu’elle ne fut de l’avis de cette Mme de La Rochefoucauld, répondant à quelqu’un qui lui demandait si elle n’était pas aise d’être dans une aussi belle demeure que Liancourt, qu’elle ne connaissait pas de belle prison. (V)

 

Marcel Proust ne raconte pas beaucoup d’histoires drôles, mais quand il en tient une, il ne résiste pas au plaisir de la bisser. Cela se passe dans deux volumes qui se suivent :

*Cela ne dispense pas les gens sains d’avoir peur quand un fou qui a composé un sublime poème, leur ayant expliqué par les raisons les plus justes qu’il est enfermé par erreur, par la méchanceté de sa femme, les suppliant d’intervenir auprès du directeur de l’asile, gémissant sur les promiscuités qu’on lui impose, conclut ainsi : «Tenez, celui qui va venir me parler dans le préau, dont je suis obligé de subir le contact, croit qu’il est Jésus-Christ. Or cela seul suffit à me prouver avec quels aliénés on m’enferme, il ne peut pas être Jésus-Christ, puisque Jésus-Christ c’est moi!» (V)

*Et j’imagine que, même s’il est aujourd’hui guéri et revenu à la raison, cet homme doit comprendre un peu mieux que les autres ce qu’il voulait dire au cours d’une période pourtant révolue de sa vie mentale, qui voulant expliquer à des visiteurs d’un hôpital d’aliénés qu’il n’était pas lui-même déraisonnable, malgré ce que prétendait le docteur, mettait en regard de sa saine mentalité les folles chimères de chacun des malades, concluant : «Ainsi celui-là qui a l’air pareil à tout le monde, vous ne le croiriez pas fou, eh bien ! il l’est, il croit qu’il est Jésus-Christ, et cela ne peut pas être, puisque Jésus-Christ c’est moi!» (VI)

Il existe même une variante de la blague :

*Il n’y a pas de grande soirée mondaine, si, pour en avoir une coupe, on sait la prendre à une profondeur suffisante, qui ne soit pareille à ces soirées où les médecins invitent leurs malades, lesquels tiennent des propos fort sensés, ont de très bonnes manières, et ne montreraient pas qu’ils sont fous s’ils ne vous glissaient à l’oreille, en vous montrant un vieux monsieur qui passe : «C’est Jeanne d’Arc.» (V)

 

Un volume d’écart, encore :

*Un jour que, de Josselin où j’étais chez les Rohan, nous étions allés à un pèlerinage, il était venu des paysans d’un peu toutes les parties de la Bretagne. Un grand diable de villageois du Léon regardait avec ébahissement les culottes beiges du beau-frère de Robert. «Qu’est-ce que tu as à me regarder, je parie que tu ne sais pas qui je suis », lui dit Léon. Et comme le paysan lui disait que non. «Eh bien, je suis ton prince. – Ah ! répondit le paysan en se découvrant et en s’excusant, je vous avais pris pour un englische.» (V)

*un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous, mon petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon beau-frère Charlus, qui aime assez causer avec les paysans, disait à l’un, à l’autre : «D’où es-tu, toi ? et comme il est très généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car personne n’est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu’il ne trouve pas assez duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin : «Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi. » Mon mari qui n’est pas toujours très inventif… – Merci, Oriane, dit le duc sans s’interrompre de la lecture de mon article où il était plongé – … avisa un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère : « Et toi, d’où es-tu ? – Je suis des Laumes. – Tu es des Laumes ? Hé bien, je suis ton prince.» Alors le paysan regarda la figure toute glabre de Basin et lui répondit : «Pas vrai. Vous, vous êtes un english.» (VI)

 

*Comme les femmes qui sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l’aspect désinvolte d’un officier de cavalerie. Au fur et à mesure que M. de Charlus s’était alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide, effet contraire d’une même cause. Cette vélocité avait d’ailleurs des raisons psychologiques. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux où il aimait qu’on ne le vît ni entrer, ni sortir : il s’y engouffrait. Legrandin s’était mis au tennis à cinquante-cinq ans. (VI)

*Au fur et à mesure que M. de Charlus s’était alourdi, Robert (et sans doute il était infiniment plus jeune mais on sentait qu’il ne ferait que se rapprocher davantage de cet idéal avec l’âge), comme certaines femmes qui sacrifient résolument leur visage à leur taille et à partir d’un certain moment ne quittent plus Marienbad (pensant que, ne pouvant espérer garder à la fois plusieurs jeunesses, c’est encore celle de la tournure qui sera la plus capable de représenter les autres) était devenu plus élancé, plus rapide, effet contraire d’un même vice. Cette vélocité avait d’ailleurs diverses raisons psychologiques, la crainte d’être vu, le désir de ne pas sembler avoir cette crainte, la fébrilité qui naît du mécontentement de soi et de l’ennui. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux, où comme il aimait qu’on ne le vît ni entrer, ni sortir, il s’engouffrait pour offrir aux regards malveillants des passants hypothétiques le moins de surface possible, comme on monte à l’assaut. (VII)

 

*J’avais bien entendu Françoise soutenir une fois que ma tante Léonie avait dit devant elle qu’elle avait «un million à manger par mois», ce qui était de la folie; (VI)

*«Il paraît qu’il a un million à manger par jour», dit le jeune homme de vingt-deux ans auquel l’assertion qu’il émettait ne semblait pas invraisemblable. (VII)

 

Deux volumes d’écart pour une histoire d’édicules :

*Le témoignage des sens est lui aussi une opération de l’esprit où la conviction crée l’évidence. Nous avons vu bien des fois le sens de l’ouïe apporter à Françoise non le mot qu’on avait prononcé, mais celui qu’elle croyait le vrai, ce qui suffisait pour qu’elle n’entendît pas la rectification implicite d’une prononciation meilleure. Notre maître d’hôtel n’était pas constitué autrement. M. de Charlus portait à ce moment-là — car il changeait beaucoup — des pantalons fort clairs et reconnaissables entre mille. Or notre maître d’hôtel, qui croyait que le mot «pissotière» (le mot désignant ce que M. de Rambuteau avait été si fâché d’entendre le duc de Guermantes appeler un édicule Rambuteau) était «pistière», n’entendit jamais dans toute sa vie une seule personne dire «pissotière», bien que bien souvent on prononçât ainsi devant lui. Mais l’erreur est plus entêtée que la foi et n’examine pas ses croyances. Constamment le maître d’hôtel disait : «Certainement M. le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans une pistière. Voilà ce que c’est que d’être un vieux coureur de femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, Madame m’a envoyé faire une course à Neuilly. À la pistière de la rue de Bourgogne j’ai vu entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure après, j’ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, à la même place, au milieu, où il se met toujours pour qu’on ne le voie pas.» (V)

*Ses fautes de français corrompaient le langage de Françoise tout autant que les fautes de sa fille. Il croyait que ce que M. de Rambuteau avait été si froissé un jour d’entendre appeler par le duc de Guermantes «les édicules Rambuteau» s’appelait des pistières. Sans doute dans son enfance n’avait-il pas entendu l’o et cela lui était resté. Il prononçait donc ce mot incorrectement mais perpétuellement. Françoise, gênée d’abord, finit par le dire aussi, pour se plaindre qu’il n’y eût pas de ce genre de choses pour les femmes comme pour les hommes. Mais son humilité et son admiration pour le maître d’hôtel faisaient qu’elle ne disait jamais pissotières, mais — avec une légère concessions à la coutume — pissetières. (VII)

 

La répétition considérée comme de l’incontinence…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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