Allons enfants de la Recherche

Allons enfants de la Recherche

 

Monumentale, l’œuvre est comme la Marseillaise — et pas seulement parce que, comme l’hymne national, elle est un « lieu de mémoire » célébré par l’équipe réunie par Pierre Nora. Toutes deux sont composées sur une base 7 : le nombre de tomes pour Proust, celui des couplets pour Rouget de Lisle (le dernier, dit des enfants, étant en fait d’un auteur inconnu).

 

Du côté de chez Swann paraît le 14 novembre 1913, édité par Bernard Grasset. Avec 2 000 exemplaires vendus en deux mois, le roman connaît un succès d’estime.

Le succès de librairie est au rendez-vous en 1919 pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, prix Goncourt que Gallimard doit plusieurs fois rééditer.

 

Aujourd’hui, Proust se classe deuxième dans la luxueuse édition de la Pléiade, derrière Saint-Exupéry.

 

Mais, dans le Top 50 des auteurs classiques les plus vendus du palmarès Le Figaro/GFK réalisé sur les ventes réelles entre 2004 et 2012, Maupassant est 1er avec 3 790 000 exemplaires acquis. Proust n’arrive qu’en  38e position avec  790 000 exemplaires. À ce stade, ne cherchons pas à sérier les achats selon la tomaison. Cela représente un peu moins de 100 000 ventes par an.

 

Cent mille est une bonne base. Il n’est pas fréquent d’acheter un autre exemplaire d’un bouquin, mais, pour un livre qui a une telle longévité (ce qui signifie prêt non rendu, détérioration ou perte possibles), dans notre grande bonté, ajoutons un tiers qui équilibrera les inconnues concernant la part des achats des sept romans groupés en moins de sept tomes. Cette générosité conduit à 130 000 exemplaires annuels. Considérons que la longévité d’un livre est de dix ans (plus pour la Pléiade, moins pour les éditions bon marché) et nous avons 1 300 000 Proust dans les bibliothèques françaises — les œuvrettes hors la Recherche étant considérées comme marginales.

 

Ce tiers supplémentaire, (qui prend en compte une part des exemplaires partagés), retirons-le aussitôt pour quantifier les ouvrages qui ne seront pas même ouverts, installés dans les rayonnages pour faire nombre et y mettre une touche chic, un vernis intellectuel. Si on ne lit pas Proust, mais qu’on le relit, c’est surtout vrai dans la bouche de ceux qui ne le liront jamais.

 

Reste un million. Sans état d’âme, retranchons en la moitié correspondant aux exemplaires ouverts pour des premières pages jugées rebutantes et qui tombent donc des mains du lecteur ou de la lectrice qui ne les rouvriront jamais pour la quasi totalité.

 

Nous en arrivons donc à 500 000 livres que l’on peut découper aisément. Les spécialistes s’accordent à estimer que 50 % de celles et ceux qui finissent le premier tome s’arrêtent là et qu’encore 50 % des restants n’ouvrent pas le troisième tome. La décroissance ensuite ralentit (on entre dans le groupe des fidèles) mais continue (tous ne sont pas des mordus). Ce découpage pose comme postulat qu’on ne lit pas les derniers tomes sans avoir lu les premiers.

 

Détaillons alors :

Le Côté de chez Swann : 500 000 lectures ;

À l’ombre des jeunes filles en fleurs : 250 000 ;

Le Côté de Guermantes : 125 000 ;

Sodome et Gomorrhe : 100 000 ;

La Prisonnière : 80 000 ;

La Fugitive : 70 000 ;

Le Temps retrouvé : 66 000.

 

Résultat définitif : sachant que nous sommes 66 millions de Français, il s’en trouve 1 % pour avoir lu toute la Recherche — du moins théoriquement. Seulement, il faut intégrer les achats effectués par les étrangers que nous évoluerons à 15 %. Et, finalement, 44 000 lectures intégrales représentent 0,7 des compatriotes de Proust qui l’ont lu.

 

Spécieux, ce raisonnement ? Prouvez-le ! Mais, si vous avez lu jusqu’ici, vous méritez en cadeau l’ultime couplet de l’hymne national :

Nous entrerons dans la carrière


Quand nos aînés n’y seront plus,

Nous y trouverons leur poussière


Et la trace de leurs vertus (bis)


Bien moins jaloux de leur survivre

Que de partager leur cercueil,

Nous aurons le sublime orgueil

De les venger ou de les suivre



(couplet pour les enfants 2e)



Enfants, que l’Honneur, la Patrie

Fassent l’objet de tous nos vœux !

Ayons toujours l’âme nourrie

Des feux qu’ils inspirent tous deux. (Bis)


Soyons unis ! Tout est possible ;

Nos vils ennemis tomberont,

Alors les Français cesseront

De chanter ce refrain terrible :

Aux armes, citoyens,


Formez vos bataillons,

Marchons, marchons !

Qu’un sang impur

Abreuve nos sillons !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Passionnant, mais exact? j’avais l’impression que le Temps retrouvé est plus lu que ça, de toutes façons il y a du travail à faire pour faire lire Proust

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