Le fou de Proust — Seizième épisode

Épisode 16

 

À la mer

 

Là, une limousine du Grand-Hôtel attendait Fabrice. L’établissement n’avait pas tardé à répondre positivement à sa lettre. Il lui déroulait même le tapis rouge, proposant de le loger, « naturellement » gratis, dans, « évidemment » la « chambre Marcel Proust ». Il assurait, « bien entendu », « le couvert en plus du gîte ». Lisant cette précision, Fabrice ne put s’empêcher de relever qu’elle est doublement impropre puisque (et d’une) ce «c ouvert »-là n’est pas celui de la table mais (et de deux) un synonyme de gîte, l’expression offrant ainsi un pléonasme de la plus belle eau. Dans sa réponse, il signala qu’il prendrait tous ses repas dans sa chambre, soucieux de préserver sa sérénité en en sortant le moins possible.

Il entra discrètement au Grand-Hôtel par la porte tambour (plus précisément nommée porte revolver, de l’anglais revolving door). Il n’avait d’ailleurs pas besoin de se cacher, sa silhouette ni son visage n’étaient familiers. Après s’être promené sur la digue, le soir, par fidélité à son auteur plus que par goût, et certainement pas par superstition, il se fit monter une langouste et une glace au café et à la pistache, comme servi un soir à Swann par les parents du Héros. Il se coucha tôt et dormit d’une traite.

 

Les amateurs seraient-ils au rendez-vous, ce lundi 15 décembre ? Chez Tante Léonie, Fabrice avait eu en face de lui des habitués de Proust. Ici, c’était plus ouvert, des profanes viendraient sans doute, ne serait-ce qu’à cause du buzz, et non pour le cadre au cœur de l’univers proustien, Balbec étant à Cabourg ce que Combray est à Illiers et son Grand-Hôtel au… Grand-Hôtel.

La délocalisation en Normandie ne les avait pas découragés. Du bord de mer, des jardins fleuris, de la promenade, une petite foule convergeait vers l’énorme pâtisserie hôtelière. Les premiers franchirent la porte dès six heures et se dirigèrent vers la salle Marcel Proust. C’était la plus vaste du Grand-Hôtel avec ses deux cent cinquante places dans sa configuration théâtre. À huit heures, elle était comble et l’on dut installer des écrans et des hauts parleurs dans d’autres espaces. Le bon docteur Speck, objet de toutes les attentions de l’équipe, s’était installé en bonne place.

 

Fabrice Pelletier semblait dispos quand il sortit de la chambre historique. Il s’engagea dans les couloirs où il crut sentir la présence de son héros, et choisit de descendre à pied. Les spectateurs se levèrent et l’applaudirent à tout rompre quand il entra, fluet sous les six mètres du plafond. Cette image de fragilité lui plaisait. S’il s’interrogeait sur la justesse de son ton, il savait qu’il ne devait pas jouer la performance physique. Sans chercher à ressembler à Marcel Proust — c’eût été grotesque —, il misait sur l’économie de gestes et de déplacements pour incarner un homme frêle, malade, inquiet, au souffle menacé par un asthme chronique, sans cesse sujet à la toux et aux étouffements.

 

« Ma mère, quand il fut question d’avoir pour la première fois M. de Norpois »… C’était parti pour une semaine et trois cent soixante-douze pages d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Après le professeur Cottard et ses désolants jeux de mots, Proust livre un personnage à la brillante carrière mais au parler désolant : le marquis de Norpois, vieux monsieur distingué aux yeux bleus et à la haute taille. Grâce à lui, le jeune Marcel découvre enfin la Berma, dans un rôle qui la rendit célèbre, Phèdre. Suit le récit du dîner offert à l’ancien ministre plénipotentiaire chez les parents du Héros, qui régala les auditeurs. Parlant littérature, Norpois en vient à évoquer le fils d’un ami qui a écrit « un ouvrage relatif au sentiment de l’Infini sur la rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule moins important, mais conduit d’une plume alerte parfois même acérée, sur le fusil à répétition dans l’armée bulgare, qui l’ont mis tout à fait hors de pair ».

Découvrant un auteur humoristique, le public rit de bon cœur. La bande de Trappes, qui s’était déplacée en nombre derrière Farid et Jamel, fut saisie d’une sympathie spontanée pour Norpois. Elle considérait qu’il n’était en rien dupe de ses manières d’être et de dire. Qu’il fût démodé, que ses mots fussent surannés, qu’il apparût vieux jeu semblait à la jeune équipe précisément un jeu qu’il maîtrisait parfaitement. Ses idées modernes, sa fidélité à la République tant honnie par ses aïeux et pairs la séduisait. Ils décrétèrent que le marquis était divin et qu’il fallait l’entendre au second degré. Pour Farid & Co, sa réputation de fat d’un temps révolu volait en éclat.

Et puis, sa façon de s’exprimer paraissait à ces jeunes plus chic que toc. Ils étaient bien décidés à se l’approprier. Fabrice sentit cette empathie au moment où il citait l’ancien ambassadeur : « Le roi a eu la bonté de se souvenir », « Sa Majesté, à l’ordre de qui je me suis naturellement empressé de déférer », etc. Comment juger conservateur un membre du Quai d’Orsay qui déclare : « Une des manières de renouveler l’air, évidemment une de celles qu’on ne peut pas recommander mais que le roi Théodose pouvait se permettre, c’est de casser les vitres » ? Farid remarqua plus tard que Proust signale le « sourire malicieux » de Norpois évoquant « le beau tapage » du souverain oriental. Il n’en fallait pas plus pour que l’intéressé devînt un modèle pour des révoltés. Avec son sang aussi bleu que ses yeux, il gagnait (posthumément) son passeport (peu diplomatique) pour la banlieue.

 

Avant la pause du déjeuner, Fabrice livra le morceau de choix, qui fut apprécié, qu’était le bœuf aux carottes de Françoise, et qui vaut cette réplique gourmande du convive aristocrate, décidément en verve, quand il est invité à en reprendre : « J’obéis, Madame, puisque je vois que c’est là de votre part un véritable oukase .» La bande de Mantes était aux anges.

 

À treize heures, Fabrice se retira sous les vivats. Pendant que les auditeurs se dispersaient, vers les fruits de mer du Balbec ou les cocktails de La Belle Époque, en attendant la séance de l’après-midi, lui se sentit apaisé car il avait craint des réactions à l’évocation de la judéité de Swann quand il fut question de « ceux de sa race ». Mais personne n’avait bronché. De fait, le public réagissait avec indifférence, comme l’avait fait Oriane dans Du côté de chez Swann. Cela rassurait le récitant qui reprit rasséréné à quinze heures juste devant une salle de plus en plus bondée mais sage.

 

Par la voix de Fabrice, M. de Norpois poursuit ses commentaires sur Swann et Odette, désormais mariés. Il parle toujours avec componction, ce qui enchantait les convertis qu’étaient Jamel et Farid, s’échangeant par exemple un regard ravi en entendant dire : « Je ne crois pas franchir les bornes du respect dont je fais profession », puis « Cela n’eut pas été séant ». Cette dernière tournure avait d’autres grâces que « « ça se fait pas ». Ils n’en furent que plus complices quand le père du Héros évoque la formulation en la trouvant « un peu poncif » et risible, ce que récuse sa mère, mettant en avant la « bonne éducation » du marquis. Les deux banlieusards entendaient bien faire diffuser les vertus de cette « bonne éducation » auprès des leurs.

D’un ton sobre mais musical, prouvant qu’une voix possède plus de notes que le plus riche instrument, envoûtant de simplicité, le récit du diplomate se poursuit sur Gilberte et sa mère, et sur Bergotte, jugé sévèrement, ce qui consterne le jeune Marcel. Après son départ, ce sont des variations sur la Berma, sur la vocation littéraire, sur le Temps… D’un seul élan, le public s’efforçait sinon de la retenir, de faire de sa respiration un souffle silencieux. On aurait entendu une rose éclore.

 

En réalité, le silence n’était pas si parfait. Un son chiffonnait Fabrice, celui des pages que les spectateurs tournaient. Plus d’un s’était muni d’un exemplaire d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs — pas forcément pour de bonnes raisons. Il y avait d’évidence volonté de vérifier, suspicion : le texte était-il respecté à la lettre ? Seulement, les éditions n’avaient pas la même pagination et le bruit du papier, même délicatement manipulé, parcourait la salle.

 

En attendant de trouver une solution, Fabrice, toujours concentré, livrait les secrets culinaires de Françoise, les visites du 1er janvier, les Champs-Élysées et Gilberte confiant à Marcel que ses parents ne le « gobent » pas, l’aristocratique « dame-pipi ». Et puis vient la lutte érotique des deux jeunes qui provoque, chez Marcel, une éjaculation précoce présentée tout en litote et, de sa part à elle, une réflexion troublante : « Je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté : « Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu. »

 

La journée s’acheva sur la maladie qui doit priver l’adolescent de sorties aux Champs…

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Oh, je vois tout cela d’ici. La foule envahissant le grand hall de l’hôtel, un djeune s’installant devant le piano à queue, à gauche en entrant, et déchiffrant une partition de Fauré et de Debussy, un autre tentant de rapper sur Proust (Looooongtemps, j’me suis couché
    de Bonne de Bonne de Bonne
    Heure), et les serveurs légèrement éberlués devant la déferlante…

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