Les savoureux contrepieds de la duchesse de Guermantes

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Les savoureux contrepieds de la duchesse de Guermantes

 

Il est évoqué dans six des sept tomes d’À la recherche du temps perdu. Qui est-il donc, lui qui décontenance, déconcerte, déstabilise ? Il n’a ni chair ni os. Insaisissable, c’est un esprit — et unique —  dit Guermantes ou des Guermantes.

 

Un personnage l’incarne à merveille, convaincu même de ne pas avoir de concurrence : Oriane de Guermantes, emblématique duchesse. « Vous en connaissez d’autres qui en aient ? », demande-t-elle, sûre de la réponse, au général de Froberville dès Du côté de chez Swann. Dans Le Côté de Guermantes, elle le qualifie d’entité aussi inexistante que la quadrature du cercle, se jugeant la seule de la famille à le posséder.

 

Il est brillant, paradoxal, impertinent, cruel, cinglant. Il consiste à ne pas dire ce qui est attendu, à fréquenter hors de son monde, à brouiller les repères imposés, à se montrer sans pareil. Il s’encanaille volontiers et ne recule pas devant la vulgarité. En un mot, il ose tout. Être quelqu’un, c’est n’être pas tout le monde.

 

Détaillons, en nous en pourléchant les babines d’admiration, quelques contrepieds de la spirituelle duchesse. Ils illustrent un aspect essentiel de son esprit sans pareil : l’art de se trouver là où les autres ne sont pas et de ne pas aller où on est attendu.

 

*Mme de Saint-Euverte était d’autant plus ravie de voir Mme des Laumes qu’elle la croyait encore à Guermantes en train de soigner son beau-père malade.

— Mais comment, princesse, vous étiez là ?

— Oui, je m’étais mise dans un petit coin, j’ai entendu de belles choses.

— Comment, vous êtes là depuis déjà un long moment !

— Mais oui, un très long moment qui m’a semblé très court, long seulement parce que je ne vous voyais pas.

Mme de Saint-Euverte voulut donner son fauteuil à la princesse qui répondit :

— Mais pas du tout ! Pourquoi ? Je suis bien n’importe où !

Et, avisant avec intention, pour mieux manifester sa simplicité de grande dame, un petit siège sans dossier :

— Tenez, ce pouf, c’est tout ce qu’il me faut. Cela me fera tenir droite. Oh! mon Dieu, je fais encore du bruit, je vais me faire conspuer. I

 

*Mme de Guermantes avait autant de plaisir à entrer dans une fête où on n’osait pas compter sur elle, qu’à rester chez soi ou à passer la soirée avec son mari au théâtre, le soir d’une fête où « tout le monde allait », ou bien, quand on pensait qu’elle éclipserait les plus beaux diamants par un diadème historique, d’entrer sans un seul bijou et dans une autre tenue que celle qu’on croyait à tort de rigueur. III

 

*Bien qu’elle fût antidreyfusarde (tout en croyant à l’innocence de Dreyfus, de même qu’elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu’aux idées), elle avait produit une énorme sensation à une soirée chez la princesse de Ligne, d’abord en restant assise quand toutes les dames s’étaient levées à l’entrée du général Mercier, et ensuite en se levant et en demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait commencé une conférence, montrant par là qu’elle ne trouvait pas que le monde fût fait pour parler politique ; toutes les têtes s’étaient tournées vers elle à un concert du Vendredi Saint où, quoique voltairienne, elle n’était pas restée parce qu’elle avait trouvé indécent qu’on mît en scène le Christ. III

 

*Si le nouveau ministre de Grèce donnait un bal travesti, chacun choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la duchesse. L’une pensait qu’elle voudrait être en duchesse de Bourgogne, une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de Dujabar, une troisième en Psyché. Enfin une Courvoisier ayant demandé : « En quoi te mettras-tu, Oriane ? » provoquait la seule réponse à quoi l’on n’eût pas pensé : « Mais en rien du tout ! » et qui faisait beaucoup marcher les langues comme dévoilant l’opinion d’Oriane sur la véritable position mondaine du nouveau ministre de Grèce et sur la conduite à tenir à son égard, c’est-à-dire l’opinion qu’on aurait dû prévoir, à savoir qu’une duchesse « n’avait pas à se rendre » au bal travesti de ce nouveau ministre. « Je ne vois pas qu’il y ait nécessité à aller chez le ministre de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, pourquoi irais-je là-bas, je n’ai rien à y faire », disait la duchesse.

— Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant, s’écriait Mme de Gallardon.

— Mais c’est charmant aussi de rester au coin de son feu, répondait Mme de Guermantes. III

 

*Pour qu’on parlât d’une « dernière d’Oriane », il suffisait qu’à une représentation où il y avait tout Paris et où on jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait Mme de Guermantes dans la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant d’autres qui l’avaient invitée, on la trouvât seule, en noir, avec un tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était arrivée pour le lever du rideau. « On entend mieux pour une pièce qui en vaut la peine », expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et à l’émerveillement des Guermantes et de la princesse de Parme, qui découvraient subitement que le « genre » d’entendre le commencement d’une pièce était plus nouveau, marquait plus d’originalité et d’intelligence (ce qui n’était pas pour étonner de la part d’Oriane) que d’arriver pour le dernier acte après un grand dîner et une apparition dans une soirée. III

 

*À ce moment de l’année, quand on invitait à dîner la duchesse de Guermantes en se pressant pour qu’elle ne fût pas déjà retenue, elle refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n’eût jamais pensé : elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la Norvège, qui l’intéressaient. III

 

*[Sur Zénaïde d’Heudicourt, cousine de la duchesse] — Cela donne même lieu à des scènes assez comiques, interrompit M. de Bréauté. Ainsi, mon cher Basin, j’ai été passer à Heudicourt un jour où vous étiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux préparatifs, quand, dans l’après-midi, un valet de pied apporta une dépêche que vous ne viendriez pas.

— Cela ne m’étonne pas ! dit la duchesse qui non seulement était difficile à avoir, mais aimait qu’on le sût.

— Votre cousine lit le télégramme, se désole, puis aussitôt, sans perdre la carte, et se disant qu’il ne fallait pas de dépenses inutiles envers un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied : « Dites au chef de retirer le poulet», lui crie-t-elle. Et le soir je l’ai entendue qui demandait au maître d’hôtel : « Eh bien ? et les restes du bœuf d’hier ? Vous ne les servez pas ? » III

 

*— Je ne vous demande pas si vous irez demain chez Mme de Saint-Euverte, dit le colonel de Froberville à Mme de Guermantes pour dissiper l’impression pénible produite par la requête intempestive de M. d’Herweck. Tout Paris y sera. […]

— Mais c’est que justement je ne serai pas à Paris, répondit la duchesse au colonel de Froberville. Je vous dirai (ce que je ne devrais pas avouer) que je suis arrivée à mon âge sans connaître les vitraux de Montfort-l’Amaury. C’est honteux, mais c’est ainsi. Alors pour réparer cette coupable ignorance, je me suis promis d’aller demain les voir.

M. de Bréauté sourit finement. Il comprit en effet que, si la duchesse avait pu rester jusqu’à son âge sans connaître les vitraux de Montfort-l’Amaury, cette visite artistique ne prenait pas subitement le caractère urgent d’une intervention « à chaud » et eût pu sans péril, après avoir été différée pendant plus de vingt-cinq ans, être reculée de vingt-quatre heures. Le projet qu’avait formé la duchesse était simplement le décret rendu, dans la manière des Guermantes, que le salon Saint-Euverte n’était décidément pas une maison vraiment bien. IV

 

Nous verrons dans une autre chronique d’autres aspects de cet esprit déboussolant, des jugements à l’emporte-pièce à la vulgarité assumée en passant par d’éloquentes litotes. Patience.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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