Le fou de Proust — Troisième épisode

Épisode 03

 

Fabrice souffrait d’une autre réalité : il vivait dans la hantise du manque.

Deux le faisaient souffrir : le premier était le manque d’argent. Dans sa famille, comme des choses du sexe, on n’en parlait jamais. Le sujet était absent — ni contourné ni craint, plutôt jugé sans intérêt. Secrètement, Fabrice redoutait de finir clochard à la suite de quelque revers tels qu’on en lit dans les gazettes. Il achetait tout en double et prenait un vrai plaisir à faire les courses, surcharger les chariots et combler ses placards. Il n’était pas loin de penser qu’on n’est que par ce qu’on entasse.

 

Le second manque qu’il craignait touchait les mots. Quand on dit : « Les mots me manquent », on cherche à exprimer l’émotion qui empêche de traduire des sentiments par des phrases. Fabrice éprouvait, parfois, ces difficultés à trouver le mot précis pour parler d’un état d’esprit, d’un comportement. Par exemple, « galant » ou « orgueil » n’arrivaient pas spontanément à sa bouche et, pour ne pas rester muet, il disait : « Cet homme est…, se comporte élégamment avec les dames » ou « il est pétri de…, il a une haute opinion de lui-même ». Et si la conversation continuait sur ce thème, dès que le mot lui revenait (car cela le turlupinait), il glissait : « C’est de galanterie qu’il faut toujours faire preuve », ou « Les orgueilleux, les vaniteux, les fats m’horripilent. » Ces trous de mémoire le troublaient. Pire, il commençait à agacer son entourage à passer son temps à se plaindre qu’il allait à l’aphasie.

Il alla même un jour consulter un orthophoniste qui le soumit à une série de tests et de jeux dont, à sa grande honte, Fabrice sortit avec un sans faute, mais pas entièrement rassuré. Il consulta un neurologue qui, constatant que le cerveau fonctionnait parfaitement et que, s’il pouvait y avoir des absences ponctuelles et vite comblées, sa capacité de concentration était sans failles, le raccompagna à la porte de son cabinet : « Vous faites tort à vos connaissances, vous n’êtes pourtant pas ramolli, dit en souriant le docteur. Quand vous avez un mot sur le bout de la langue, attendez patiemment qu’il en tombe, sans vous rendre malade ! »

 

Professionnellement, il était reconnu et s’était même signalé comme le gardien des mots, le défenseur d’une langue précise, concise et, finalement, exquise. Il s’était entiché de francophonie alors qu’il était en reportage dans les pays baltes découvrant l’indépendance après la chute du rideau de fer. À l’ambassade de France de Tallin, il avait rencontré une déconcertante ambassadrice de sa langue. Elle avait la blondeur nordique, se prénommait Made et travaillait là. Les ancêtres de Made avaient commercé avec les Vikings, les Chevaliers teutoniques les avaient christianisés, ils avaient connu Pierre le Grand. Ses compatriotes se sentaient en communauté avec les Finlandais. Bref, la jeune femme, qui aurait pu se contenter de son finnois, n’avait décidément aucune raison historique de regarder vers la France.

Tourner ses yeux, non, mais ses oreilles, oui. Quand son pays était « fermé », comme elle le disait dans un euphémisme glaçant pour qualifier la période soviétique, elle écoutait France-Inter. Elle avait appris le français dans des dictionnaires familiaux — y compris un dico d’argot, qui lui avait permis en toute fausse ingénuité de posséder quelques expressions bien salées. Mais il lui manquait la pratique et la prononciation. C’est grâce à la radio qu’elle avait perfectionné ses connaissances. Depuis, elle était intarissable sur les voix sans visage, si évocatrices de liberté, avec un attachement particulier au spécialiste de la météo : « Il donnait toujours des températures supérieures d’au moins dix degrés à celles de chez moi. » Made en aurait remontré à bien des Français dans la maîtrise de leur propre langue. Fabrice s’était régalé de l’entendre raconter comment elle aurait gagné au «jeu des Mille Francs». Ce jour-là, elle, elle savait que le dispositif articulé de captage du courant pour les locomotives électriques sur la caténaire s’appelle un pantographe.

Cette anecdote servait de socle à un discours qui, même s’il les agaçait, tombait à chaque faute sur les confrères de Fabrice : « Pensez à Made, songez aux Québécois qui voient dans leur résistance linguistique un enjeu vital. Que cela vous plaise ou non, vous êtes dépositaires de la langue. Si vous refusez de la défendre, au moins ne l’agressez pas. » Au fond d’eux-mêmes, ils savaient que ses mots étaient justes et ils ne se privaient pas de faire appel au secours précieux de la parole insoupçonnable de ce rédacteur en chef tatillon.

 

D’autres manques l’avaient turlupiné mais sans l’angoisser. Curieusement, c’étaient les plus inquiétants puisqu’ils touchaient à la santé, mais il se désintéressait de ce qui le faisait souffrir. Les détails de sa légendaire mort-aux-rats lui étaient restées inconnues. Il se contentait de savoir qu’il n’avait pas été victime d’un empoisonnement ordinaire mais ignorait si son coma avait duré trois jours, trois semaines ou trois mois. Toute son adolescence fut perturbée par ce mal qui ralentit sa croissance et en fit un souffre-douleur dans les cours de récré, mais il vivait ça avec fatalisme et trouvait chic d’être chétif, un peu délicat, un peu frêle, petit et — de surcroît — asthmatique, avec son lot d’étouffements. Cela lui valait d’être dispensé de gymnastique à l’école et de tout effort à la maison.

D’une façon générale, tout effort lui était proscrit. Les seuls qui lui étaient permis dans son quartier de la rive gauche, c’était de monter sur les chevaux de bois du jardin du Luxembourg pour s’y adonner au jeu consistant à faire entrer, le manège tournant, une baguette de bois dans un collier d’acier suspendu.

 

(Après avoir découvert La Recherche, il remarqua les points communs qu’il avait avec l’auteur, mais sans en tirer quelque rapprochement que ce fût, nécessairement abusifs et arbitraires, ayant ignoré tout de ce dernier jusqu’à ses soixante ans : hypersensibilité, asthme et rhume des foins, séjours en Normandie (mais, pour lui, c’était dans une colonie de vacances à Houlgate), cauchemars d’enfants. Au Luxembourg, crut-il se souvenir, il y avait aussi une « voiture aux chèvres » comme, sur la rive droite, aux Champs-Élysées du Héros.)

Ce moustachu avait encore la même façon que Proust de poser le pouce soutenant le menton, l’auriculaire et l’annulaire sous la lèvre, l’index et le majeur dressés le long de sa joue.

Comme il était gaucher (ce dont il tirait sottement une grande fierté, puisqu’il n’y était pour rien, et ce qui le faisait écrire comme un cochon), tout se liguait pour qu’il fût surprotégé. Dans cette continuité, avec son premier salaire, il acheta… des lunettes — pas des lunettes de soleil pour le confort et le paraître, de vraies lunettes d’opticien, obtenues avec l’ordonnance de l’oculiste qu’il était allé consulter. Il ne souffrait d’aucun réel défaut à ses yeux bleus et sa démarche était préventive. En fait, il craignait déjà de manquer d’acuité visuelle et se prémunissait contre cette infirmité. L’ophtalmologue ne s’était pas fait prier car on peut toujours trouver un dixième manquant à un œil. Dans son cas, c’était le gauche. De toute sa vie — qu’il traversa sans plus de maladies qu’un autre —, il endura les douleurs qu’elles provoquaient sans chercher à les réduire. Il expiait fataliste ce qui n’exigeait aucune rédemption.

 

Dans ses lecturres, un auteur — un seul — lui demeurerait à jamais étranger, et parce qu’il l’avait décidé : Céline. Ce fut même une révélation pour lui qu’il transforma en consolation. Quand il regardait les devantures de librairies où déambulait dans les bibliothèques dont il aimait le silence, il éprouvait un réel malaise à l’idée de ces millions de pages et milliards de mots qui lui seraient à jamais inconnus. Il savait, certes, que, de même il n’escaladerait jamais l’Éverest, ne sillonnerait pas davantage les océans, et que des continents lui seraient pour toujours étrangers, mais il n’en gardait pas moins une amère insatisfaction. Céline seul relevait d’un choix. Il avait beau avoir entendu répéter que son écriture était unique, il faisait un blocage sur son racisme et, un jour, il se fit une raison : « Peut-on vivre sans l’avoir lu ? Entre l’intérêt et la détestation, je tranche. Je peux vivre sans. » Il en fut soulagé.

 

(Bien plus tard, lisant le chapitre des Lieux de mémoire d’Antoine Compagnon consacré à La Recherche, il apprit, conforté, la haine vulgaire de Céline pour Proust — « Trois cents pages pour faire comprendre que Tutur encule Tatave c’est trop. » Il sourit, accablé, en apprenant que Sartre voyait en Proust « le complice de la propagande bourgeoise » et qu’Aragon entendait s’« acharner sur un mort ». Au passage, il se souvint d’une des raisons pour lesquelles il était devenu franc-maçon : une institution condamnée par l’Église et par le Parti ne peut être négligée).

 

Côté vie professionnelle, Fabrice connaissait la réussite, même si les circonstances décidaient sans lui de sa carrière. Il ne se sentait maître de rien mais se gardait bien de s’en désoler puisque qu’elle était ascendante. D’une génération où l’on entre dans une entreprise pour y passer le reste de ses jours, il avait été conduit, sans le décider, à en changer. On venait même le chercher. C’était flatteur, mais il ne doutait pas d’être plus qu’un imposteur, un usurpateur. Heureux dans un poste, il était débauché par la concurrence, se laissait attirer, mais pensait que d’autres, mieux que lui, avaient le bon profil, des capacités supérieures, un talent plus efficace.

 

Qui le démasquerait ? Comme le criminel qui a réussi le crime parfait tout en sachant qu’il n’existe pas a la certitude qu’un jour la police viendra le cueillir, il menait une vie enviée mais, pensait-il, fragile. Dans cette attente, se différenciant de ses confrères, il jugeait plaisant et de plus d’intérêt de raconter ses ratages que ses succès, ses échecs que ses faits d’arme.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Troisième épisode”

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  1. « On a tous en nous quelque chose de Fabrice Pelletier… » Il va vous falloir continuer, j’en ai bien peur…

    Et puis au fait, pour le bestiaire de Proust, cher Patrice, ne vous cassez pas trop la tête : en avançant dans ma lecture de « Proust est une fiction » de Bon, je me suis aperçue que le boulot était fait. Pourtant, pourtant, j’en tiens malgré tout à mon hypothèse : certes, le bestiaire proustien existe bien, mais il n’est ni « vécu », ni « analysé » par le Narrateur, qui l’emploie comme il emploie les paysages, plutôt moins bien d’après moi. Le bouquin de Bon est superbe, et je m’y retrouve souvent -jusque dans la première édition de la Pléïade, que je retrouve avec plaisir (je n’ai pas acheté l’édition Tadié, cela m’intéresse mais les sous, bon sang, les sous !). On y apprend des tas de choses (l’hypothèse Lautréamont papa), et F.Bon s’amuse ferme à manipuler les ombres de Baudelaire et d’autres… Il y a même une « descente au tombeau » fictive (les chambres de Marcel à visiter sous son caveau) qu’on croirait sortie d’une bande dessinée de Tardi.

    Je vais me transformer en attachée de presse de ce bouquin, je le sens. Si jamais vous croisez l’auteur, dites-lui merci de ma part, voulez-vous ?

  2. A demain, si chère Clopine, pour le quatrième épisode…

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