Le fou de Proust — Treizième épisode

Épisode 13

 

Le lendemain, mardi 18, La République du Centre, le quotidien régional, était représentée par une journaliste de la rédaction de Chartres, FR3 par une équipe de Paris Ile-de-France Centre et Le Figaro avait dépêché une stagiaire du service culture. C’était bien le moins qu’il devait faire : n’était-il pas omniprésent dans les romans de Proust qui, comme son Héros, y collabora, et même s’il le qualifie, via un personnage de « journal du sabre et du goupillon, des five o’clock, sans oublier le bénitier ».

Le public avait augmenté d’un tiers.

Deux radios avaient évoqué en bref l’initiative de Fabrice, curieusement sur le même mode : « Une mémoire d’éléphant en hommage à Marcel Proust », pour Fréquence Île-de-France, et « Un éléphant qui ne se trompe pas : l’incroyable marathon littéraire de Fabrice Pelletier », pour RMC.

 

Dans la pièce où naissait l’événement, le ton, le décor étaient toujours sobres, mais un bouquet d’aubépines avait été placé sur une table de chevet.

 

À neuf heures trente, la représentation qui s’ouvrit mena de Combray à Paris, où le jeune Héros n’ignore rien des comédiens de théâtre, chez l’oncle Adolphe, où l’on croise la « dame en rose », l’on revient au village pour faire la connaissance de la fille de cuisine ressemblant à La Charité de Giotto (son café est de l’eau chaude et l’eau chaude pour les chambres est tiède). Bloch fait son entrée en parlant de Bergotte, que le Héros lit. Il y a aussi la première allusion aux juifs, quand le grand-père évoque sans aménité mais sans malveillance les amis du Héros qui le sont, dont Fabrice, qui avait eu le temps d’y réfléchir, craignait qu’avec celles qui suivraient, elle suscitât des réactions intempestives. Mais il n’en fut rien. Et ce n’est pas pour ses origines que le père du Héros lui lance : « Il est idiot ton ami », mais à cause du désintérêt que Bloch affiche pour le temps qu’il fait. Quant à Swann, il a retenu, lui, la ressemblance du jeune homme avec le portrait de Mahomet II par Bellini.

La seule préoccupation de l’assistance concernait les nécessités de s’éclipser pour des besoins naturels. Ce fut un des messieurs âgés qui, le premier, tenta une sortie qu’il espérait discrète. Fabrice fit mine de ne s’apercevoir de rien.

Les personnage se succédaient : la Berma, inégalable dans le rôle de Phèdre, Mlle Swann, la fille de cuisine, le curé et son érudition sur les vitraux. On sut que, le samedi, le déjeuner est avancé d’une heure pour que Françoise puisse aller ensuite au marché de Roussainville-le-Pin, et que ce changement est source de plaisanteries pour qui l’aurait oublié («Vous savez bien que c’est samedi ! »). C’est ce jour-là qu’on renconte parfois M. Vinteuil (le professeur de piano des sœurs de la grand’mère) et sa fille (qui a l’air d’un garçon). D’une voix toujours égale, Fabrice raconta comment l’indispensable Françoise est capable d’être odieuse en forçant la fille de cuisine à éplucher des asperges en sachant que cela lui provoque de violentes crises d’asthme au point qu’elle est « obligée de finir par s’en aller ».

Tels furent les derniers mots de Fabrice alors que treize heures venaient de sonner. Après s’être égaillés tandis que le récitant s’était retiré, tous se retrouvèrent pour la reprise à quinze heures.

 

Par la voix prenante de Fabrice, les héros proustiens s’installaient peu à peu, de l’étrange attitude de M. Legrandin (qui n’empêche pas le Héros, qui a été frappé par sa « croupe charnue », d’aller dîner chez lui), aux Guermantes (que ce snob affirme ne pas connaître) en passant par les Cambremer (ses parents). Le texte évoque Balbec, de Combray les promenades, celle du côté de Méséglise (passant devant la propriété de M. Swann) et le côté de Guermantes. Les amateurs attendaient les aubépines et, dans un « raidillon », « une fillette » nommée Gilberte, gourmands et émus tant Fabrice entretenait une magie efficace car simple et dépouillée.

 

Quand il dit : « … et sa main esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul sens, celui d’une intention insolente », Farid se pencha à l’oreille de sa voisine, qu’il ne connaissait pas mais qui se trouvait être celle qui lui avait déjà répondu au déjeuner sur une autre question sensible : « J’ai mal compris ou elle lui a fait un doigt d’honneur ? » questionna-t-il à voix basse. La réponse vint d’une éminente proustologue, Mme de Custières, présente aussi depuis la veille : « Proust ne précise pas, mais oui, ça ressemble à l’impudicus des Latins. Mais, dites-moi, jeune homme, ça fait deux fois que vous vous préoccupez de sujets, disons, en dessous de la ceinture. Il ne faudrait pas que vous réduisiez Proust à ces anecdotes. — Bien sûr que non. » Mais Farid était piqué au vif : « Vous savez, dans mon milieu, on est assez pudiques, franchement pudibonds même. Du coup, ça m’a frappé, je ne m’attendais pas à de telles scènes dans une telle œuvre… — Et il y en aura d’autres, encore plus crues. »

Si Farid était encore là, c’est qu’il avait couru le risque de sécher les cours pour ne rien rater de ce qui lui apparaissait comme miraculeux. Les mots et le style l’envoûtaient. Il sentait bien que la famille Vinteuil (père et fille) n’était pas que de passage dans l’œuvre, et il allait vite apprendre que la « si française » église de Saint-André-des-Champs serait un symbole durable pour l’auteur. Il était subjugué d’entendre les désirs du Héros, « d’une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, d’une pêcheuse de Balbec ». Quant à la scène d’amour trouble entre Mlle Vinteuil et une amie, elle lui tourneboulait les sens qu’il retrouva apaisés quand arriva la comparaison de la source de la Vivonne avec l’entrée des Enfers. Il retint enfin que le Héros voulait « un jour être un écrivain » et il comprit (mais ce n’était pas compliqué) que de ça aussi on reparlerait.

 

À dix-sept heures trente, Fabrice s’arrêta, mais «seulement pour une pause d’une heure : « J’assurerai une séance en soirée ».

 

Une heure plus tôt, SkyRap avait diffusé un premier extrait du texte de Proust. La radio avait choisi le passage où le père du Héros, voyant le chagrin de son enfant, enjoint son épouse de ne pas le laisser seul et de passer la nuit dans sa chambre. C’était inattendu pour une station visant la jeune génération avec des émissions « Radio Pipe » à cause de son animateur vedette Difoop.

C’était bien trouvé, car cette inattendue humanité paternelle (« Nous ne sommes pas des bourreaux »), cette priorité sans sensiblerie laissée à l’enfant (« Va avec le petit ») trouvèrent un écho ému chez les ados. Entendre le mâle céder le pas à son fils les laissait interloqués, surtout ceux qui ne connaissaient qu’un « paternel » sévère, dur, violent et pas toujours juste. Une solidarité enfantine tissa ses liens invisibles à travers les ondes. Le jeune Marcel se faisait un paquet d’amis qui l’enviaient.

Farid s’inquiéta un instant de la façon qu’il trouverait pour rentrer à Trappes, mais évacua la question en se consacrant à une écoute d’autant plus vive qu’il commençait à s’identifier au jeune héros dont tout le séparait. « Un jour ma mère me dit : « Puisque tu parles toujours de Mme de Guermantes… » Le jeune beur imaginait sa propre mère, berbère illettrée de Tafraout dans l’Anti-Atlas, lui tenir de tels propos. Il vécut par procuration narrative le mariage de Mlle Percepied, et la promenade jusqu’aux clochers de Martinville.

 

À dix-neuf heures trente, Fabrice montra les premiers signes de fatigue et arrêta son récit. Il se retira, laissant son public suspendu, admiratif et béat. Verni, Farid fut invité à dîner par Mme de Custières et dormit dans la chambre de Valentin. Il était passé du côté de chez Proust.

 

Levé tôt, Farid travailla un argumentaire pour entrainer ses potes. « Moi, j’en ai en peu marre d’être taxé de blouson noir, sauvageon, lascar, caillera, voyou, trafiquant, tribus de sauvages. Les décennies passent, les clichés pas. Choix ou pas, nous avons répondu à l’insertion, à l’intégration, à l’agrégation par un contournement sur le côté (j’ai pas dit par le bas, par une ascension à l’envers). Nous avons installé notre propre approche de la société française — fort multiple puisqu’il y avait le rejet, le mépris, la copie, la servilité, l’indifférence (et j’en passe). Résultat : nos ghettos resplendissent encore et les milliards en ont fait des tonneaux sans fond — pas sans fonds.

Si on passait à autre chose : la présence tranquille, abordée par le haut ? Soyons l’élite. Devenons la Smart Tribe. Nous sommes des jeunes actifs urbains. Nous aussi nous pouvons être huppés, prestigieux. Lacoste, Calvin Klein, Dolce & Gabbana : nous nous sommes approprié les codes vestimentaires, saisissons les codes culturels. Nous avons conquis les marques, au tour des mots. Ils sont notre salut. Inventeurs attachés à une langue vivante, rejoignons les locuteurs savants, illustrons le français le plus pur. À nous les classiques symbolisés par La Recherche, incarnés par Proust.

On ne doit plus entendre rabâcher que nous abrutissons la société avec une culture importée. Nous allons embrasser la culture dominante et nous l’approprier. Là encore, ne voyez-vous pas la pauvreté de notre langage réduit à «grave, keuf, kiffe, chelou» ? Il ne s’agit pas de reconnaître une culture supérieure face à une sous-culture mais d’approvisionner la seconde avec la première, non plus de croire enrichir, la première avec la seconde quand nous la modifions, voire la pervertissons. Soyons spirituels. Le bled lit le Bled, et Proust, peu ou prou, nous nourrit. Et nous pouvons parfaitement passer du thé à la menthe au thé citron. Rien n’interdit aux buveurs de tea de faire le chemin dans l’autre sens, n’excluons rien. »

 

Ce mercredi, huit médias s’étaient déplacés et installés (TF1 et France 2, la matinale de Canal +, France Info, Le Parisien-Aujourd’hui en France, deux radios du Centre et La Libre Belgique). Il y avait surtout Jamel Debbouze, à la tête d’une véritable délégation, cornaquée par Farid pas peu fier. Le comédien expliqua qu’il se réjouissait de voir « Proust libéré » du « gang des initiés », qu’il entendait que fussent « intégrées » les « bandes des cités ». En riant, il ajouta : « Et puis mon pote m’a dit qu’il est beaucoup question de « ham ham », je veux entendre ça ! »

Le public débordait de la chambre, et il fallut installer des chaises dans la pièce voisine pourvue d’un écran. Quand il entra, Fabrice fut applaudi et reçut des sifflements d’encouragement dont il n’avait nul besoin. Ce matin-là, il n’alla pas s’asseoir au fond du lit, mais il s’accouda sur le pied de lit. Après deux journées et trois séances, il sentait qu’il serait gagné par l’ankylose s’il restait couché.

Il raconta le « petit noyau » des Verdurin, la conjonction Odette-Swann ainsi que la sonate pour piano et violon de Vinteuil qui allait résonner tout au long de l’œuvre. En signe de bonne volonté, Nourredine, usant de l’expression anglaise attribuée à la « cocotte », lança à Farid : « Je sais que tu n’es pas fishing for compliments, mais c’est vrai que c’est classieux. Les vieux, ils soûlent d’habitude, mais çui-là, c’est un cas. »

La bande de Mantes rit de bon cœur devant un dialogue du couple hôte qui, d’évidence, n’était pas le premier du genre, l’homme et la femme jouant savamment leur partition convenue :

« Mais pourquoi veux-tu que ça l’ennuie, dit M. Verdurin, M. Swann ne connaît peut-être pas la sonate en fa dièse que nous avons découverte, il va nous jouer l’arrangement pour piano.

— Ah ! non, non, pas ma sonate ! cria Mme Verdurin, je n’ai pas envie à force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec névralgies faciales, comme la dernière fois; merci du cadeau, je ne tiens pas à recommencer; vous êtes bons vous autres, on voit bien que ce n’est pas vous qui garderez le lit huit jours !

[…] — Eh bien ! voyons, c’est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera que l’andante.

— Que l’andante, comme tu y vas ! s’écria Mme Verdurin. C’est justement l’andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment superbe le Patron ! C’est comme si dans la Neuvième il disait : nous n’entendrons que le finale, ou dans Les Maîtres que l’ouverture. »

 

Sur le mur, les projections, qui s’étaient faites rares, reprirent avec la Zéphora de Botticelli, fille de Jéthro dans laquelle Swann voit celle qu’il conquiert, avec un buste de Lorédan où le doge ressemble à son cocher Rémi (mais qu’on ne pouvait, quoi qu’en dise Proust, attribuer à Rizzo mort avant son accession au pouvoir à Venise), avec un vieillard de Ghirlandajo qui rappelle le nez de M. de Palancy, et avec un portrait de Tintoret où se reconnaissent « l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur du Boulbon ».

Fabrice avait le talent de faire vivre les scènes de façon à ce que ce fussent les auditeurs qui haletassent, comme pour le soir où l’amoureux manque Odette à la sortie de chez les Verdurin et la cherche chez un chocolatier. Sa façon de dire s’assimilait à des vaguelettes sur un étang. Elle offrait une petite musique sans être chantante.

Tous vécurent comme s’ils étaient dans la voiture la célèbre scène des orchidées, des catleyas, du corsage d’Odette : « Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu. »

Elle, qui n’a pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant : « Non, pas du tout, ça ne me gêne pas. »

Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l’air d’avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même, commençant déjà à croire qu’il l’avait été, s’écrie : « Oh ! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu… je pense que c’est du pollen qui s’est répandu sur vous, vous permettez que je l’essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal ? Je vous chatouille peut-être un peu ? »

Elle hausse légèrement les épaules, comme pour dire « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ».

« Ça sent le « ham ham », sourit Jamel.

 

L’après-midi permit de se familiariser avec le couple Swann-Odette, d’entendre arriver un rival, Forcheville, intéressé par la jeune femme à laquelle il trouve de l’esprit quand elle évoque « la salade japonaise » d’une pièce de Dumas « dont tout le monde parle », de noter le refus de la jeune femme de « faire catleya » et de se rendre compte de la situation de plus en plus précaire, dans le « petit noyau » de son amant en titre.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Le fou de Proust — Treizième épisode”

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  1. Ah, bravo, je commence vraiment à vouloir y croire, à votre Farid de Trappes !

    (dites, si un jour je traverse Combray et profite de votre invitation, je pourrais vous apporter du vin – savez-vous qu’il existe un vin nommé « la Vivonne » ? Je l’imagine, du coup, léger, bleuâtre et pourtant capiteux…)

    les autres lecteurs de ce blog pourraient s’associer à moi pour vous remercier de nous donner, si généreusement, ce roman proustien contemporain, non ?

  2. j’ai trouvé le lien :

    http://youtu.be/HIYArCZzuyE

    très bonne journée (proustienne, c’est-à-dire dont les contours temporels sont flous, mais la teneur intense…) à vous, Patrice !

  3. An, contempler un vivonne (je ne bois pas, mais je le humerai)…

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