Le fou de Proust — Septième épisode

Épisode 07

 

Cette méticulosité aidait Fabrice à s’emparer du texte, à l’empoigner, à se colleter avec pour mieux faire corps avec lui.

Il ne voulait rien négliger. À défaut d’être ordonné, il était persévérant. Il devait tout maîtriser du texte choisi pour le restituer de chic. Il ne chercha pas à comprendre pourquoi il tenait à savoir ceci ou cela, du moment que son cerveau l’avait retenu, il lui fallait tout en connaître. « Ce sont les parties les moins précieuses qu’on perçoit d’abord », se disait-il. Outre les fautes, il classait les références sexuelles (caresses, baiser, possession, etc.), dressait la liste des journaux cités, collectionnait les histoires drôles, celles qui décrivent les règles de préséance et de protocole « dans le monde », observait les fluctuations dans l’utilisation du tu et du vous, débusquait les tics d’écriture (huit mille neuf cent quatre-vingt-six « comme », mille six cent deux « peut-être », mille cinquante et un « d’ailleurs », deux cent onze « c’est-à-dire », deux cent deux « en tous cas » (avec un s à tous), cent quarante-neuf « en somme », cent vingt « au fond », cinquante-sept « et sans doute » et vingt-neuf « je ne dis pas » ! — autant d’éléments qu’il avait notés sans les relever lors de la première lecture, jusques et y compris le nombre de fois où des consonnes sont doublées, triplées ou davantage (M. LLLLegrandin; Nnnnon, dit Swann; fffantastique; la KKKKultur, etc.

Il s’était particulièrement penché sur les formules qui anticipent, celles qui renvoient en arrière, sans négliger celles qui font le point sur la situation présente. Les premières étaient du genre : « On verra plus tard, je décrirai plus tard, on comprendra plus tard, nous en parlerons quand, j’aurai plus tard à approfondir, la suite le montrera » ; les deuxièmes : « On a vu, pour revenir, j’ai raconté bien auparavant, on se souvient peut-être, comme je l’ai dit, j’ai indiqué en son temps » ; les dernières : « Je peux le dire ici, je terminerai, disons en passant, il faut d’abord que je note, à ce point de notre récit, pour en finir, que cette parenthèse m’autorise », etc.

 

Il n’avait pas échappé à Fabrice les quelques fois où le Héros (s’appelait-il Marcel ?) interpelle son lecteur

 

Enfin, Fabrice avait cherché à démêler la généalogie des héros. Quand l’aristocratie dévide sa pelote, il faut être attentif car les fils se croisent et s’entrecroisent à l’envi. Les Guermantes constituaient naturellement le gros morceau pour le généalogiste improvisé.

 

D’abord le prince : Gilbert de Guermantes, marié à Marie-Hedwige de Bavière, appelé aussi Voisenon, du nom de son château ; son adresse : rue de Varenne, puis avenue du Bois ;

Son épouse, la princesse : Marie-Hedwige de Guermantes-Bavière, née duchesse en Bavière, Hesse-Darmstadt, Saint-Empire ; cousine d’Oriane de Guermantes qui l’a baptisée « Gnangnan » ;

Ensuite le duc : Basin de Guermantes-Bouillon, douzième duc du nom et dix-septième prince de Cordoue, petit-fils du duc de Guermantes, membre de l’Académie française ; fils d’une duchesse de Bavière ; neveu préféré de Mme de Beausergent, frère de Palamède et de Marie-Aynard de Guermantes; marié à Oriane de Guermantes (sa cousine) ; prince des Laumes par alliance grâce à son mariage ;

Nous voici arrivés à l’héroïne, la « star », la duchesse : Oriane de Guermantes : descendante de Geneviève de Brabant, petite-fille de Mlle de Montpensier; dix-huitième Oriane de Guermantes sans une mésalliance, c’est le sang le plus pur, le plus vieux de France (dixit la comtesse douairière d’Argencourt, née Seineport) ; peut signer Guermantes-Guermantes ;

Son beau-frère, le baron : Palamède de Guermantes ; descendant en ligne directe de Lusignan, rois de Chypre ; prince d’Agrigente, descendant des Condé ; baron de Charlus, duc de Brabant, damoiseau de Montargis, prince d’Oléron, de Carency, de Viazeggio et des Dunes ; plusieurs de ses titres viennent de la Maison de Lorraine par Thérèse d’Espinoy, sa bisaïeule, qui était la fille du damoiseau de Commercy ; frère de Basin et de Marie-Aynard de Guermantes ; cousin du duc de Chartres ; veuf d’une princesse de Bourbonhaut ; dignitaire de l’ordre de Malte ;

La troisième de la fratrie, la comtesse : Marie-Aynard de Guermantes ; sœur de Basin et de Palamède ; comtesse de Marsantes ; mère de Robert ;

Suit donc tout naturellement son fils, le  marquis : Robert de Saint-Loup ; marquis de Saint-Loup-en-Bray ; fils d’Aynard de Saint-Loup (qui a été président du canal de Suez et, pendant dix ans, du Jockey-Club) et de Marie-Aynard ; petit-neveu de la marquise de Villeparisis et neveu de Basin, de Palamède et d’Oriane ; amant de Rachel.

 

D’autres aristocrates ont une place particulière. Ainsi, Madeleine de Villeparisis : petite-fille de Florimond de Villeparisis, nièce de la fameuse duchesse de ***, la personne la plus célèbre de la grande aristocratie pendant la monarchie de Juillet, mais qui n’avait pas voulu fréquenter le Roi Citoyen et sa famille ; tante de la duchesse de Guermante s; si l’on en croit Mme Sazerat, quand elle n’était que Mlle de Bouillon, c’était en premières noces la duchesse d’Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a rendu fou [son] père, l’a ruiné et abandonné aussitôt après; maîtresse de M. de Norpois ;

Sa sœur : Marie-Sosthènes de Beausergent, sœur également de la princesse de Hanovre ; Mme d’Hazefeld ; trompée par son mari dès le lendemain du mariage ; belle-sœur de Charlus et de Mme de Marsantes  cousine de la marquise de Gallardon ; nièce de Mme de Villeparisis ; tante de Saint-Loup.

 

Si l’on entrait dans le monde de la bourgeoisie, ce n’était guère plus simple. Avec, d’abord, Charles Swann : petit-fils d’une protestante mariée à un juif, qui a été la maîtresse du duc de Berry ; neveu de lady Israëls, l’épouse de sir Rufus Israëls, le plus « puissant » des « grands juifs » ; surnommé « le Cousin Bête » par des cousines ; membre du Jockey-Club, du cercle de l’Union et du Cercle agricole, ex-membre du Cercle de la rue Royale (où il a côtoyé Galiffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice) ;

 

Ensuite, Odette de Crécy : mariée à Pierre de Verjus, comte de Crécy ; une lettre anonyme disait qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes (parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté), de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe ; ne disait-on pas que c’était par sa propre mère qu’elle avait été livrée, presque enfant, à Nice, à un riche Anglais ? ; a été « Miss Sacripant » (peinte en 1872 par Elstir, qui aurait été son amant) ; « Cocotte illettrée » pour le faubourg Saint-Germain.

 

Aux confluents des deux classes, les Cambremer : Mme de était née Legrandin. Son mari, M. de Cambremer, qui expliquait : « Nous portons d’or à trois fasces bretèchées et contre-bretèchées de gueules à cinq pièces chacune chargée d’un trèfle d’or ». Mais aussi : « Mon arrière-grand’mère était une d’Arrachepel ou de Rachepel ». Au XIe siècle, le premier Arrachepel, Macé, dit Pelvilain, avait montré une habileté particulière dans les sièges pour arracher les pieux. D’où le surnom d’Arrachepel sous lequel il fut anobli ; une des quatre baronnies de Bretagne ; parents de M. de Chevrigny ; frère de Mme de Gaucourt (qui a des étouffements comme le Héros).

 

Déjà pas simple, il ne s’agissait là que de leur situation à leur entrée dans l’œuvre. Mais à la sortie, ça se sera beaucoup plus compliqué. Le prince de Guermantes, veuf et ruiné, finit remarié avec Odette Verdurin, qui, mariée à Charles Swann, puis au baron de Forcheville, ne trompe pas moins le prince. De son côté, Swann, marié à Odette, a une liaison avec sa belle-sœur, avec Mme de Cambremer et avec une femme qui servait le thé chez Colombin, où Mme Swann avait cru quelque temps qu’il était chic d’aller.

 

Ces tromperies et coucheries restaient dans le domaine classique. Avec certains personnages, on entrait dans le monde interlope des « invertis » (réels ou supposés), où l’on comptait plus d’un mari dont on aurait juré qu’ils n’aimaient que les femmes : le baron de Charlus, M. de Vaugoubert (qui cite une « petite » télégraphiste, un livreur des Galeries Lafayette, le directeur des Affaires commerciales), le duc de Sigogna, le roi Théodose, M. Nissim Bernard (il entretient un commis du Grand-Hôtel qu’il trompe avec un garçon de ferme), deux ducs, un général éminent, un grand écrivain, un grand médecin, un grand avocat, le prince de Guermantes, le jeune duc de Châtellerault (il a une aventure avec un huissier de la princesse de Guermantes), Legrandin, le tsar de Bulgarie (« une coquine » selon Charlus), Robert de Saint-Loup (amant de Morel et client de l’hôtel de Jupien), le petit Cambremer, le vicomte de Courvoisier, M. d’Argencourt (sans l’être, il vit entouré d’invertis), le Dr Cottard (selon Charlus, qui se trompe), l’ambassadeur de X…. en France, mais encore un député de l’Action Libérale, le grand-duc de Russie, le vicomte de Courvoisier, plus un prêtre clients de l’hôtel de Jupien !

 

Il fallait enfin compter avec la nouvelle génération : Gilberte de Saint-Loup; fille de Charles et Odette Swann ; devenue Mlle de Forcheville, puis marquise de Saint-Loup, puis duchesse de Guermantes. Gilberte et Robert ont une fille qui épousera un obscur homme de lettres. Léonor de Cambremer, marié, lui, à Marie-Antoinette, la nièce de Jupien, devenue Mlle d’Oloron, titre donné par M. de Charlus quand il l’adopta, et marquise de Cambremer (la jeune femme attrapera la fièvre typhoïde le jour du mariage religieux et mourra quelques semaines après)…

 

Et quand on parlait de la duchesse, c’était (au début) Oriane de Guermantes et (à la fin) Gilberte; pareil pour la princesse (au début) Marie-Hedwige, et (à la fin) Mme Verdurin.

 

Au passage, Fabrice releva — distraction de l’auteur — que la Berma a un fils et une belle-fille qui se transforment, quelques pages plus loin en une fille et un gendre.

 

Il s’astreignait à dessiner les branches des arbres généalogiques des protagonistes susceptibles de se croiser, voire de se chevaucher.

 

Il devait s’appliquer de même à démêler la trouble sexualité du Héros. Ah, celui-là ! Ce n’est pas qu’il fût un inverti, comme il appelait les sodomites, mais il fallait séparer la réalité des souhaits sexuels comme des vantardises. Que signifiait réellement « faire l’amour », « posséder », « être l’amant », « union charnelle » pour un adolescent ? — mais pas seulement. À l’en croire, il connaît « pour la première fois les plaisirs de l’amour avec une de [ses] petites cousines » sur un canapé chez tante Léonie, mais il n’est alors qu’un enfant. Suivent des caresses, des attouchements, des unions que Fabrice (au demeurant fort bégueule) essayait d’imaginer et, in fine, qu’il n’arrivait pas à visualiser comme deux corps s’unissant. À s’en tenir au texte, les actes s’achevaient avant, soit que le Héros eut joui précocement, soit qu’il se fût agi de fellations ou de jeux qui, sans être innocents, n’allaient jamais jusqu’à leur terme, même s’il comptabilisait treize jeunes filles — quatorze avec Albertine — lui accordant « leurs frêles faveurs ». Fabrice avait le sentiment, en lisant et relisant Proust, que plus il parlait d’amour, moins il le faisait et qu’il y avait moins de femmes possédées que désirées.

 

Après ces arbres généalogiques, après ces fredaines et polissonneries, Fabrice se familiarisa avec le « petit noyau » Verdurin, constitué à la base de Brichot, Cottard, Viradobetski, Saniette, le jeune pianiste et sa tante, Odette enfin ; et avec la « petite bande » de Balbec, ces jeunes filles en fleurs que sont Albertine, Andrée, Gisèle, Rosemonde, la dernière étant sans prénom connu.

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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