Le fou de Proust — Quinzième épisode

Épisode 15

 

Le rendez-vous pour les prestations de mars n’avait toujours pas été fixé. Antoine profita de la présence de la journaliste du Bondy Blog et de Farid, avec qui il avait sympathisé, pour trouver un point de chute. Très vite, le nom de Créteil sortit du chapeau. Le relais fut transmis à Petit-Jean, qui cala l’affaire. C’était un souci de moins.

 

Les Inrockuptibles (dont le titre était déjà un jeu de mots faiblard) embraya après avoir étudié tous les mots rimant avec Proust. Les médias ne connaissent d’abord que le gros bout de la lorgnette, et certains se damneraient pour un mot. Seulement, la moisson du magazine fut mince : langouste, mangouste, ouste, booste, Famagouste, Garouste. Ses responsables ignoraient en outre que pour les puristes des règles prosodiques françaises, les rimes féminines ne peuvent rimer avec Proust. L’éditeur Fabrice Baoust (dont le nom pouvait rimer), camarade d’école de Fabrice échappa à leur vigilance car, si les livres qu’il publiait plaisaient, lui n’avait pas atteint la notoriété (et il n’en vivait pas plus mal).

Plus tard, ouvrant d’autres pistes devant la pauvreté des mots rimant avec Proust, d’autres médias évoquèrent « à l’ouest » (« Pour ne pas être à l’ouest, lisez Proust »), « must » (« Le must du moment : Marcel Proust »), « zeste » (« Mettez un zeste de Proust dans votre culture »), « toast » (« Et un toast pour Proust »), « breakfast » (« Le chic du chic, prendre un breakfast en dégustant du Proust ») — jusqu’à « twist » (« Twist littéraire et Proust’n’roll » (sic) et la syllabe « st » (« ProuSTar »). Aucun ne songea à l’expression « entre le zist et le zest », dont se sert M. Verdurin pour qualifier Swann, ajoutée aux mots « pas franc, cauteleux ».

Des jeunes du « 9-3 » en virée sur les Champs-Élysées arboraient un monocle… Dans le métro, on s’adonnait aux joies de « formules proustiennes » : « Dis-moi pas qu’t’es pas duchesse ! » devint une exclamation à la mode, modernisant une célèbre apostrophe culte de Jamel Debbouze.

C’est à compter de là que les réseaux sociaux se mirent à jouer un rôle prépondérant pour populariser l’événement. Autant que les radios, pourtant largement engagées, Facebook et YouTube diffusèrent à la vitesse du net, saucissonnés en autant de séquences percutantes, tout ce qui touchait à Proust.

Lasse d’être stigmatisée, l’auto-baptisée « caillera » se cherchait une nouvelle identité. Et comme les extrêmes s’attirent, elle puisa dans la singularité de ce « grand monde » arrivé à point nommé, effectuant sa mutation culturelle. Elle s’apprêtait à quitter Prisunic (ses rayons) au profit de l’ultra-chic (et ses barons).

Elle ne pensait plus qu’élite, gens du monde, gratin, haute société, privilégiés. Elle gambergeait autour de tout ce que était snob et dandy.

Jamel vivait à Saint-Germain(-des-Prés), quasiment le faubourg du même nom attaché aux aristocrates proustiens comme la particule à leur patronyme. Lui aussi avait réfléchi au virage qu’il fallait prendre pour donner des perspectives aux jeunes des banlieues. La piste était osée mais tentante de se reconnaître dans des décadents. Les héros de Proust avaient appartenu à un monde finissant, les habitants des cités aspiraient à être digérés, donc à disparaître non sans s’être assimilés aux résidents des hauts lieux.

Certes, s’approprier les qualités, menait à épouser les défauts. On se voulait dilettante, frivole, futile. On se croyait tout permis. Certains luttaient contre cette tendance au cri de « Salonard salopard ».

Mais tous reconnaissaient qu’ils devaient renier ce que ne sont pas « les gens du monde ». C’est à ce prix qu’on endosse une identité : on disait pis que pendre de la jet set, des people, du bling-bling. Séduire n’est pas jouer les play-boys qui ne font, eux, que suivre la mode et s’affichent à Deauville, portent des Rolex (que pèse le temps pour eux ?), s’affichent machos au bras de bimbos, excentriques, extravagants, exhibitionnistes, extravertis. Prétentieux, ils font étalage de leur fortune. Plus cuistres que cultivés, ils achètent des bibliothèques au mètre. Il n’y a rien de pire pour le vrai grand monde que de se faire m’as-tu vu. Oisif et pédant devenaient une insulte.

Grâce à Proust, on apprenait à différencier les « gommeux » : le bourgeois riche au « ton tranchant et hautain » ; le riche grand seigneur « doux, souriant », affectant « humilité et patience ». Les valeurs s’inversaient : du culte du fric on passait à l’admiration de l’aristocratique. Et qu’importe qu’on n’ait ni le premier, ni les apanages du second, c’était affaire de tournure d’esprit. « On passe de l’artiche à l’aristoche », résuma Nourredine qui révélait là son sens de la formule.

 

Loin de cette agitation, Fabrice avait trois semaines devant lui pour se remettre et se préparer au rendez-vous suivant.

Dans les émissions de radio interactives, de nouvelles voix intervinrent, qui n’étaient pas adolescentes ; c’étaient celles des mères qui témoignaient de leur émotion devant la fragilité de cet enfant jailli de l’antépénultième siècle.

Influence de la « caillera » sur le grand monde, dans les soirées, les jeunes arborèrent des hauts de forme. Fashion, Proust se révélait posthume mais efficace prescripteur de tendances. Dans les beaux quartiers, Marcel était le it-boy, imagerie crypto-gay, métrosexuel toujours tiré à quatre épingles, accroche-cœur et fine moustache pour fignoler ce full package doré à l’or fin.

Devant la passion banlieusarde, certains engoués des quartiers ouest de Paris s’estimèrent floués, spoliés. Un groupuscule appelé « Le XVIe ne recherche pas, il est proustien » s’en prit vertement à Jamel et à ses amis au prétexte qu’ils n’étaient culturellement pas « en phase », que Proust « se méritait », que la rime « Marcel-Djamel » ne justifiait pas une appropriation « frauduleuse », qu’il fallait « des particules séculaires » pour comprendre le divin roman et que, la France, c’était mille ans de royauté. Avec un inattendu « Touche pas à mon Proust », il détourna un solgan célèbre.

Le spirituel Debbouze eut le bon goût de ne pas réagir (sauf en rappelant qu’il était d’ici, lui aussi : « Je suis un Icissien. ») Un collectif s’en chargea, baptisé « BC…NP », soit « Bondy-Clichy… Neuilly-Passy ». À vocation œcuménique, il résumait sa pensée en une formule : « le Faubourg et les faubourgs sont également légitimes ».

Dans la foulée, un autre groupe baptisé « Les Beaux Q. » entendait partager et prônait les mélanges culturels. Puisque la banlieue se mettait au subjonctif imparfait, ces représentants des quartiers chics, encore appelés « Les Q. huppés », accaparait un langage plus relâché et lançaient de tonitruants et joyeux : « Cool Proust », « Roule, Proust, ma poule ». Ils faisaient entendre dans les contre-allées des avenues arborées où ils résidaient des slogans rassembleurs : « Marcel chicos ou Marcel pourave, tous unis », « Prolétaires, nobiliaires (sic), solidaires ». Les plus résolus d’entre eux, imitant leurs soixante-huitards de grands-pères qui poussaient au travail en usine, allaient s’installer dans les « Quartiers P. » (pour pauvres) afin de s’y fondre et de créer l’Homme nouveau, le « prolaristo ». On se tordit de rire dans les cages d’escalier.

Un attachement fort se porta sur un autre personnage du roman, la duchesse de Guermantes, et pour un aspect particulier de sa personnalité, ses mots, drôles et cruels. Une autre femme conquit le cœur du public : Françoise. Les sentiments suscités par les deux étaient à fronts renversés : l’aristocrate était la coqueluche du populo et la domestique tenait le haut du pavé chez les nantis, comme si ceux-là reconnaissaient leur propre personnel où aspiraient à trouver une telle employée, expression d’un attachement fidèle, même si elle s’affranchissait de quelques devoirs. Son fan club saluait sa distinction opposée à tous les «  prout ma chère » précieux et maniérés.

 

Aujourd’hui en France se prépara à un teasing. Il annonça que, la semaine précédant chaque session, il publierait un résumé des pages à venir, préfigurant les morceaux de bravoures. Fabrice, d’abord hostile, puis sceptique se laissa finalement conquérir.

 

Sur FaceBook, les deux sites Marcel Proust et À la recherche du temps perdu, riches de vingt-sept mille trois cent soixante et un, et de deux mille huit cent quatre-vingt-quatorze membres, virent leurs compteurs s’emballer et relayèrent la promotion des performances de Fabrice, qui se retrouvèrent du même coup saucissonnées sur YouTube et MySpace. Comme des amateurs de musique piratent des concerts, des spectateurs d’Illiers avaient filmé discrètement ce qu’ils étaient venus admirer. D’autres les imiteront à chaque séance, participant à la prolifération des mots de Proust, à leur essaimage, à leur pénétration dans tous les milieux.

 

Coté images, justement, le début décembre fut mis à profit pour rattraper le temps perdu. Plusieurs télévisions voulurent acheter les heures que Valentin avait enregistrées. C’est l’agence Capa qui rafla la mise. Son fondateur s’engagea à prendre le relais sur l’ensemble des prestations à venir, se réservant l’utilisation complète du document en proposant aux médias intéressés des extraits significatifs. Cette solution convint à l’entourage de Fabrice, qui voulait éviter une guéguerre des caméras.

 

Lui se retrancha dans une retraite connue de son proche entourage, qui reçut pour consigne de ne l’y déranger qu’en cas d’absolue nécessité. C’était à Londres. Il avait curieusement besoin et de calme et d’agitation. La capitale britannique lui offrait l’un et l’autre. Il descendit au Lancaster, sur Bayswater Terrace. Sa chambre donnait sur Hyde Park La qualité de la villégiature restait son seul luxe. Il se levait tard, allait faire un footing dans le parc, déjeunait chaque jour dans un restaurant différent, se promenait dans les quartiers animés l’après-midi et dînait légèrement, allongé sur son king-size bed.

 

Do not disturb. Comme rien n’avait la hauteur du projet, les proches eurent la conviction qu’il fallait le laisser en paix et ne transmirent aucune information particulière. Fabrice en profita pour respirer, s’emplir les poumons d’air frais, non pour réviser. Il « tenait » son texte et n’estimait pas utile de le travailler, sauf à le feuilleter souvent. L’ouvrage lui était devenu une drogue. Accro à Proust, voilà une dépendance que les tablettes de la toxicologie ignoraient.

 

Ainsi s’écoulèrent trois semaines de pure détente.

 

Vingt-quatre jours après la fin de la première semaine, Fabrice Pelletier reprit l’Eurostar et, gare Saint-Lazare, monta, en première classe, dans un train pour la Normandie. Il était onze heures quarante-cinq ce dimanche, et les wagons étaient pleins. Il changea à treize heures vingt-quatre à Lisieux et arriva une heure et vingt et une minutes plus tard en gare de Dives-Cabourg.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. De mieux en mieux !!!

    (avez-vous remarqué que, depuis l' »aristocrate », on peut tirer « l’artiste ocra » ? (par exemple, on peut « ocrer » un petit pan de mur, qui serait par ailleurs (divaguons un peu) la paroi d’un petit réduit, cabinet, secret intime et voluptueux…

    Bonne journée à vous. Ici, neige fondue, ânes en berne et oies de guinée frigorifiées, autour de la mare.

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