Le fou de Proust — Quatrième épisode

Épisode 04

 

Proust, un tout

 

L’attitude de Fabrice face à La Recherche était d’une banalité accomplie.

 

Comme beaucoup, il aimait à répéter : « Cet été, je relis Proust », et, naturellement, il le faisait d’autant mois qu’il ne l’avait jamais lu. Il se moquait ainsi de lui-même, ignorant l’invitation aussi pressante que pédante de Mme de Cambremer dans Le Temps retrouvé : « Relisez ce que Schopenhauer dit de la musique », qui lui vaut d’être mouchée par la duchesse de Guermantes dont il ne découvrit l’existence précisément qu’en la lisant : « Relisez est un chef-d’œuvre ! Ah ! non ça par exemple, il ne faut pas nous la faire. » « Alors, note Proust, le vieux d’Albon sourit en reconnaissant une des formes de l’esprit Guermantes. »

 

Lire Proust ? Ce n’est pas que l’idée lui déplaisait, seulement il ne la sentait pas. C’était idiot, mais l’œuvre lui faisait peur. Il craignait de s’y ennuyer, de la trouver dépassée et décalée, pédante et précieuse, de perdre son temps en lisant les états d’âme d’un homosexuel asthmatique, de se noyer dans un océan de phrases interminables, bourrées de subjonctifs désuets, de s’endormir à la lecture de considérations que d’autres — pas lui, juré, son éducation ne l’y poussait pas ! — appelaient sans détours de la branlette intellectuelle et de l’enculage de mouches. Il n’envisageait pas moins de plonger dedans, sûr qu’il pourrait y prendre un certain plaisir, mais plus tard, toujours plus tard. Marcel faisait procrastiner Fabrice qui avait acheté les trois volumes de la Pléiade, dans l’édition Clarac et Ferré, au milieu des années 1980. Depuis, ils dormaient dans sa bibliothèque, et rien ne laissait présager de leur réveil.

 

Il lui arriva bien d’ouvrir le premier tome mais il n’en parcourait qu’une dizaine de pages. Il n’accrochait pas, était distrait et n’insistait pas. Sa seule intuition était que La Recherche ne pouvait qu’être lue sans interruption, entendons sans intercaler d’autres lectures, et dans l’ordre de la tomaison. Il pensait pourtant que l’œuvre ne proposait d’autre intrigue que les tourments intérieurs et les préoccupations mondaines de l’auteur — ce qui lui paraissait insuffisant pour le convaincre de persévérer.

 

Mais, maintenant, il avait bouclé une part de sa vie.

 

Si sa lettre à la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray avait été postées dans la capitale, c’est qu’il venait d’y débarquer. Il n’y habitait pas. Après un demi-siècle à Paris et dix ans aux Antilles, il s’était retiré en Afrique. Le mot « retiré » doit être pris au pied de la lettre. Le pays où il avait posé ses bagages avait été choisi sur le seul critère qu’il avait été baptisé « le Quartier Latin » de ce continent. Il n’y côtoyait guère ses compatriotes, dont il constatait qu’ils y perdaient les principes directeurs qui les guidaient en France, sautant sur chaque occasion de regretter les aspects positifs de la colonisation. (Lui-même, au demeurant, ne se livrait pas trop à l’introspection critique quand il s’en tenait à des arguments d’une simplicité peut-être simpliste : « J’ai beau chercher, je ne vois pas la responsabilité de mon pays dans un illettrisme qui frappe 80 % des habitants un demi-siècle après l’indépendance ».)

 

Une fois de plus, ses décisions relevaient plus du hasard que de la nécessité. Sa femme rêvait d’Afrique, non qu’elle fût saisie de quelque aspiration à retourner sur la terre de ses origines, Martiniquaise aux ancêtres vendus, achetés, arrachés et transplantés. Elle n’avait cure de ce semblant d’appel que seuls évoquent ceux qui se considéreraient comme déconstruits en quittant leur sol replanté, comme débilités en renouant avec un passé violent, sauvage, indigne d’eux réinventés en contempteurs d’une civilisation dont ils tirent profit goulûment. Elle, c’était par la littérature sud-africaine qu’elle avait été conquise. Le fantasme noir n’appartenait pas à son existence, l’envie était fort intellectualisée.

« J’épouse votre projet de vie, lui avait-il répondu (car ce couple se vouvoyait). Vous avez choisi le continent, je choisis le pays. » Cette pratique du « vous » ne relevait ni du snobisme ni de toute autre posture. Ils n’avaient pas profité du traditionnel moment intime qui pousse au tutoiement (« Maintenant qu’on se connaît mieux » !) pour l’abandonner. Ils avaient conservé le « vous » du début. Certes, Fabrice avait toujours vouvoyé ses parents et s’était fait casser le nez par un dément ayant fait irruption dans sa radio à un moment où il était seul avec le flashman à la rédaction. L’homme hurlait à son encontre des « T’es qu’un enculé » et des « J’vais te péter ta petite gueule de pédé. » Il eut la réponse qui ne pouvait que provoquer le coup de poing qu’il reçut dans la figure : « Mais, moi, je ne vous tutoie pas ! » Inconsciemment, il venait de rejouer une scène autrement plus dramatique. Pendant la guerre, des Waffen SS avaient torturé sa mère chez elle par pour qu’elle révèle où était son mari maquisard. Alors que leur chef lui intimait : « Tu vas parler ! — Mais enfin, de quel droit me tutoyez-vous ? », avait-elle répondu avant de s’évanouir.

Dix lustres plus tard, Fabrice perpétuait avec son épouse la tradition du vous sans s’en enorgueillir ni s’endésoler. Ce qui paraissait « pour la galerie » n’avait pas relevé d’un choix. Décidément, il ne contrôlait pas grand’chose.

 

Le couple tourna donc la page antillaise pour ouvrir un chapitre africain dont, cette fois encore, il jurait qu’il durerait toujours. La vie se charge de placer des déconvenues qui brisent les promesses.

La femme de Fabrice aspirait à travailler pour le développement de sa nouvelle terre, au côté des décideurs économiques; lui n’ambitionnait que de transmettre aux jeunes générations ce qu’il avait engrangé en quatre décennies d’activités professionnelles. Jusqu’à présent, il n’avait pensé qu’à lui, et le temps lui paraissait venu de ne pas se désintéresser des autres. En réalité, c’était encore pour sa propre satisfaction qu’il se consacrait à eux, intimement convaincu que l’altruisme humain qui n’est pas égoïste est stérile.

 

Un citron met des mois à mûrir, quelques secondes suffisent pour le presser. Il comptait bien que son savoir fût pressuré jusqu’à l’ultime goutte. Les lieux de formation ne manquaient pas, et il fut ravi d’être sollicité au-delà de ses espoirs.

 

Bénéficiant d’une retraite raisonnable pour la France, mais splendide dans un pays en développement, il avait atteint la sérénité de ceux qui, professant que toute peine mérite salaire, se contrefichent de ce qu’ils gagnent, n’ayant pas un besoin vital d’argent.

Il s’était donc organisé une existence béate, mélange de cours, de promenades, d’arrosage du jardin de sa spacieuse villa palladienne d’un rose assez étrange, bâtie en dehors de la ville énervée. Il gardait pour lui un rapprochement qui le mettait mal à l’aise : sa maison était pourvue de quatre salles de bain, l’une avec un jacuzzi, et six toilettes alors qu’ils croisait chaque matin des hommes qui venaient se laver dans un puits au milieu d’un terrain vague et faire leurs besoins sur la plage voisine – malgré de dérisoires panneaux menaçants : «Défense de chier sous peine d’amande (sic) de 5 000 F».

 

Il escomptait aussi — l’idée s’était imposée d’évidence — faire de cette demeure chic un endroit où l’on cause intelligemment. L’accueillant pays avait permis des rencontres avec quelques artistes renommés, écrivains honorés, théâtreux célébrés, égéries fortunées et expatriés concernés. Le partage définissait sa quête. Loin des Verdurin (et pour cause : il en ignorait le mode de vie), il rêvait sa salle de séjour en salon. Avec ses invités et pour eux, il aspirait à réunir, grouper, mettre en valeur, s’effacer, servir de trait d’union.

 

Sexagénaire comblé, était-il prêt à rencontrer Proust ?

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Le fou de Proust — Quatrième épisode”

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  1. On le sent chaud comme la braise ! Il va tomber dedans, ni une, ni deux, plouf comme Obélix quand il était petit. Tout le conduit à cela : son milieu d’origine où on échange des citations comme, chez Marcel, on évoque Madame de Sévigné (et j’ai lu une notation de cet ordre chez Annie Ernaux, quand elle se marie et entre dans un milieu cultivé où l’on cite Prudh’homme quand on casse un verre), le vagabondage aisé, délivré des soucis matériels et le laissant dans l’oisiveté, comme notre Marcel national, et l’inquiétude quant à sa propre personnalité – y’a pas d’âge pour ça, et Proust en a été, c’est évident, tourmenté jusqu’à la fin. Si vous ajoutez que votre héros/ego a eu une activité professionnelle suffisamment intense pour avoir pu contempler quelques unes des comédies sociales les plus courantes, désolantes et bouffonnes à la fois, identiques à celles si cruellement reelvées par le Narrateur dans la Recherche, sinon par les milieux décrits, du moins par l’essence même de la pauvre parodie que l’être humain donne de lui-même, il semble évident que Proust lui tend les pages, avec un sourire !

    (une question cependant : votre récit ne gagnerait-il pas en nervosité si vous passiez à un « je » narratif, certes qui vous impliquerait encore plus, mais rendrait le lecteur de facto complice ? Je dis ça, je dis rien. Juste pour savoir si vous y avez pensé.)

  2. Oh, rougissez-vous quand vous dites, non pas un mensonge, mais une insincérité pareille ? Car si ce n’est vous, c’est donc votre frère…

    • Autant je pense que Proust et celui que l’on s’accorde à appeler le Narrateur et que je nomme, moi, le Héros, sont un seul et même homme, autant le protagoniste de ma fiction m’est totalement étranger. Pour qui y trouverait d’autres ressemblances que notre gaucherie commune (nous sommes gauchers tous deux) devrait considérer que c’est purement fortuit. Cochon qui s’en dédit !

    • Autant je pense que Proust et celui que l’on s’accorde à appeler le Narrateur et que je nomme, moi, le Héros, sont un seul et même homme, autant le protagoniste de ma fiction m’est totalement étranger. Quiconque y trouverait d’autres ressemblances que notre gaucherie commune (nous sommes gauchers tous deux) devrait considérer que c’est purement fortuit. Cochon qui s’en dédit !

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