Le fou de Proust — Quatorzième épisode

Épisode 14

 

Jamel, qui s’était délecté, était devenu un propagandiste de Fabrice. Ce qu’il retenait, c’était l’ouverture que l’œuvre offrait à une population habituée au plus rudimentaire des vocabulaires dans une grammaire simplifiée. Il aurait volontiers admis qu’il mettait une dose de snobisme dans son goût pour Proust, mais l’essentiel était le moyen offert d’ouvrir les esprits et de sortir de la stigmatisation. Les mots, il en était persuadé, agiraient efficacement pour intégrer les jeunes des cités. Il pensait judicieusement que le temps consacré à la culture était pris sur le temps occupé par le désœuvrement et les incivilités.

 

« Les postes que nous occupons sont trop souvent ceux du bas de l’échelle, argumentait-il, raison de plus pour penser plus haut. Ne nous complaisons pas dans des postures larmoyantes. Quand nous sommes mannequins, c’est pour préciser « de cabine » et comédien, c’est sans omettre « doublure lumière ». Nous sommes parmi les vedettes mais comme gardes du corps. Nous sommes depuis toujours en quête de considération. Considérez que nous la méritons. Vive le considérationnisme. Proust fout la frousse ? Pas à nouss ! »

 

Ce discours fut repris et amplifié par Kouassi, « pote » ivoirien de Sarcelles : « Y’en a marre de nos embrouilles. Réfléchissons. Quel est notre horizon ? Les cages d’escalier, les parties communes des tours, la cité délimitée par nos rues, opposées à celles des quartiers voisins et rivaux. Nos frontières sont minables et nos activités peu reluisantes : squatter, taguer, dégrader, provoquer, traficoter. Nous sommes face à un dilemme : faire peur ou faire envie. Viser haut en montant sur les épaules de Proust ? Ma foi, ça se tente. »

 

Proust au Panthéon des cités ! Pour rejoindre… rejoindre qui, d’ailleurs ? En dehors de footballeurs, de basketteurs et de rappeurs, les exemples à suivre se faisaient rares. Les jeunes déboussolés manquaient de repères. Qu’est-ce qu’un grand homme sinon un homme qui nous rend grand ? Kouassi, qui avait des lettres, se souvenait de la métaphore de Bertrand de Chartres : « Nous sommes des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. » Des costauds des ghettos se hissant sur le souffreteux Marcel pour s’accomplir, ça valait le coup d’œil.

 

Se présentait là, incroyable, une situation qu’il ne fallait pas rater. Jamel ne tarda pas à téléphoner à son « ami Marc ». Il s’agissait de Marc Ladreit de Lacharrière, patron notamment d’une agence de cotation et d’un réseau de salles de spectacles. Le petit gars de Trappes et le milliardaire étaient copains comme cochons, tous deux engagés dans l’intégration des populations des cités. « Tu dois nous aider, expliqua l’humoriste à « MLL ». Ayons en permanence des petits groupes de jeunes à ces shows Proust. Cela implique une intendance, des hébergements, des frais. Le Louvre Abou Dhabi, c’est bien (son interlocuteur y était plongé jusqu’au cou), mais la littérature, la grande, celle qu’on nous a toujours refusé, accessible ici, ça c’est super-top. » Le philanthrope fortuné n’avait pas besoin qu’on lui fît un dessin : « T’inquiète, répondit-il (il tutoyait allègrement), je finance. Lançons l’opération « Les técis ami-ami avec Celmar » (ce verlan de bazar amusait l’entrepreneur). Nous aurons toujours des gens à nous (ce possessif l’enchantait) dans tous les spectacles de ce M. Pelletier. »

 

En fin d’après-midi, Europe 1 invita ses auditeurs à raconter leur propre petite madeleine après avoir diffusé le passage lu par Fabrice. Le standard rougit sous le flot des appels. «  Sonia de Brest », « Jean-Claude de Fessenheim », « Jacqueline de Chaville », tous témoignèrent de réminiscences créatrices nées d’une sirène de cargo, d’une main sur une épaule, d’une salade de pourpier.

 

L’animateur, aussi malin fût-il, ne maîtrisait pas toute l’œuvre du grand Marcel et se fit piéger par un auditeur qui y alla de son récit de pavés disjoints de la cour d’un hôtel particulier parisien lui rappelant un séjour à Venise où, dans le passé, il avait buté sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc. Et de conclure qu’il avait ressenti « une joie pareille à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort indifférente ». — C’est bien beau, admira l’homme de radio qui ajouta : « Vous devriez écrire. » Il ne croyait si bien dire car le récit était un quasi copier-coller d’un passage célèbre de l’ultime tome de La Recherche et il fallut qu’un autre auditeur appelât pour dévoiler la supercherie, rendant l’animateur penaud.

 

Sans même avoir besoin du réseau que lui offrait le métier de son épouse journaliste à la télévision, Jamel se démenait pour populariser celui qu’il n’appelait plus que « mon bon vieux Marcel ». Tout de même, c’est la chaîne employant la belle Mme Debbouze qui prit l’initiative de « couvrir » l’événement — et d’originale façon. Elle trouvait là un exemple de l’exhortation de son P-DG : « M6 doit être en avance sur les tendances». Elle offrait en fin d’après-midi une émission, « 100 % Mag » fort regardée par les jeunes. Sa rubrique « 100 % Insolite » consacra un sujet à Proust, nommé, tout du long « Prou », la jeune reporteure croyant que cela se prononçait comme « est », troisième personne du présent du verbe être. Elle reprenait, sans le savoir, le vieux parler français.

À la fin du reportage, articulant bien et prononçant toutes les lettres, la présentatrice conclut : « Proust, c’est ouf ! ». Sans en avoir conscience, elle participait au lancement d’un phénomène.

 

Multicarte médiatique, François Busnel se souvint qu’il avait croisé Fabrice à ses débuts radiophoniques, qu’il l’avait interviewé pour deux de ses livres, dont un par pur copinage, car il n’avait pas été emballé, mais c’était alors son rédacteur en chef. Il lança une invitation à son ex-confrère, exigeant l’exclusivité ou, pour le moins, la primeur, de ses premières déclarations, promettant de mettre à contribution ses émissions radio et télé, l’hebdomadaire dont il dirigeait les pages culturelles et son magazine littéraire. Cette promesse de grosse artillerie resta sans réponse : « De toutes les façons, commenta Petit-Jean, il devra bien en parler. Fabrice, lui, ne parle pas. »

 

Certaines personnes en vue, ou aspirant à le devenir, comprirent qu’Illiers-Combray était the place to be. C’est là qu’il fallait se montrer. C’est là qu’elles se montrèrent, ce jeudi matin.

 

Fabrice continuait de dérouler la vie mondaine et amoureuse de ses personnages. Swann en prend pour son grade de la part des Verdurin (« cette sale bête ! »). C’est compliqué dans le couple qu’il forme, menacé par un rival, avec Odette qui peut dire alternativement de lui : « Il n’est pas régulièrement beau si vous voulez, mais il est chic : ce toupet, ce monocle, ce sourire ! » et « Il n’est pas positivement laid si vous voulez, mais il est ridicule : ce monocle, ce toupet, ce sourire ! » On voit Charlus et Adolphe, on vit la soirée Saint-Euverte avec ses grooms, ses valets de pied et ses messieurs en monocle.

À la pause, Fabrice convoqua l’équipe de la Sampac pour lui signaler l’absence de la bella Vanna entre la Primavera et la Vénus de Botticelli en projection sur le mur, mais ce fut pour l’assurer qu’il ne lui en tenait pas rigueur : « Moi-même, je n’ai pas trouvé le tableau correspondant. » Plus que le soulagement, ses interlocuteurs notèrent — une fois n’est pas coutume — sa vanité. Il n’y avait pas d’autre explication à cette sortie, au demeurant éloquente sur l’acuité de l’œil de Fabrice.

Lors de la séance de l’après-midi, les invités se succédaient et s’additionnaient avec les mots de Proust dans la voix métronomique de Pelletier. Voici que s’avancent Mme de Cambremer, Mme de Franquetot et la marquise de Gallardon. Farid s’émerveillait de l’esprit des Guermantes qui tient cette parente « un peu » à l’écart (« Ah, cet art de la retenue ! »), « peut-être parce qu’elle est ennuyeuse, ou parce qu’elle est méchante, ou parce qu’elle est d’une branche inférieure, ou peut-être sans aucune raison ».

Et la princesse de Laumes, autrement dit la duchesse de Guermantes, fait son entrée. Le jeune banlieusard ne voulait rien rater de son attitude hautaine : sa place à un endroit modeste pour que l’hôtesse l’en tirat dès qu’elle la verrait, sa fausse discrétion qui lui fait avoir en horreur « les exagérations », sa façon de battre la mesure avec son éventail, mais, « pour ne pas abdiquer son indépendance, à contretemps », son refus de condamner la présence d’un juif chez des parentes d’un archevêque : « J’avoue à ma honte que je n’en suis pas choquée », celui de commenter l’attitude des « convertis » : « Je suis sans lumières à ce sujet. »

 

« Oh ! que c’est beau… » Le jeune banlieusard tombait amoureux, tout comme le Héros avait fondu en la découvrant. Les illustrations de l’esprit des Guermantes — « Vous en connaissez d’autres qui en aient ? », raille l’intéressée — mettaient Farid en extase.

Plus loin, il partagea le trouble de Swann provoqué par les liaisons masculines ou féminines d’Odette, lui pardonnant sa muflerie qui lui fait dire de sa maîtresse qu’elle n’est pas son « genre ».

Le rituel des fins de journée se faisait familier. Fabrice s’arrêtait, s’éclipsait ; son public restait quelques instants silencieux puis se dispersait.

 

Le soir même, le restaurant convia le récitant et quelques personnes choisies par lui à un dîner où il servit la « salade japonaise » de Francillon évoquée la veille et préparée comme décrit par Alexandre Dumas Fils. L’intéressé déclina l’invitation mais tint à ce que fussent conviés les deux « subjonctifimparfaiteuses » marseillaises, Farid, Valentin et Mme de Custières — il ne lui avait pas échappé que ces cinq-là représentaient son « petit noyau », ceux qui étaient présents depuis le début. Avec les responsables de la Sampac, cette petite bande se délecta de pommes de terre cuites dans du bouillon, coupées en tranches et assaisonnées, encore tièdes, de sel, poivre, huile d’olive fruitée, vinaigre d’Orléans, beaucoup de fines herbes hachées menu, enrichies d’un demi-verre de château-yquem et mélangées à de grosses moules cuites au court-bouillon avec une branche de céleri et égouttées. Quand la salade fut préparée, remuée légèrement, elle fut couverte de rondelles de truffes, « une vraie calotte de savant », et cuites au champagne. Elle refroidit deux heures avant d’être dégustée. Musulman et mineur, Farid fit semblant de croire qu’il n’y avait pas d’alcool dans la recette.

 

Le récit de Du côté de chez Swann allait s’achever ce vendredi de novembre. Fabrice Pelletier allait attaquer la troisième et dernière partie. Il se sentait en forme, même s’il avait sous-estimé que parler plusieurs heures de suite à voix haute représentait une vraie fatigue.

 

Ayant compris qu’il était soucieux de respecter des horaires, le public était au rendez-vous avant neuf heures trente, au moment où Fabrice reprenait le fil de l’œuvre.

 

On était à Balbec — et Swann déclare de l’église mi gothique mi romane : « On dirait de l’art persan » (« Allez y comprendre quelque chose », songea Farid). On prend « le beau train généreux » d’une heure vingt-deux dont tout proustologue sait que son horaire est confirmé quelques paragraphes plus loin mais qu’il part à « une heure trente-cinq » puis à « une heure cinquante » dans La Fugitive. Farid s’amusa encore de l’image des journées que l’on parcourt plus ou moins vite comme les automobiles avec leurs « vitesses » différentes.

 

On était ensuite sur les Champs-Élysées, entre les chevaux de bois, les marchandes de sucre d’orge, la voiture aux chèvres. Tout en parlant, Fabrice se souvenait des mêmes, sur l’autre rive de la Seine, au jardin du Luxembourg de son enfance.

Sans se déconcentrer pour autant — et, vu le passage, c’était préférable —, il enchaînait avec une fillette aux cheveux roux, et à « ce nom de Gilberte » qui offrait l’une des phrases les plus longues de La Recherche avec ses trois cent cinquante-deux mots. Il affectionnait particulièrement l’un d’eux — « aboutonnez » —, à propos d’un paletot.

Le Héros se retrouve à disputer des « parties de barres » avec Gilberte, jeu dont Fabrice avait dû rechercher les règles car il les ignorait. Il apprit qu’il opposait deux équipes, qu’on y faisait des prisonniers et que Gargantua l’avait pratiqué.

Il enchaîne avec une vieille lectrice des Débats dont on devinait qu’elle ne serait pas que de passage, qu’appelée Mme Blatin, on en reparlerait (notamment avec une inénarrable histoire de nègre et de chameau), avec la bille d’agate offerte par Gilberte, qui propose que son jeune ami l’appelle « Gilberte » quand elle l’appellerait par son « petit nom » tout en lui disant « vous ».

On se rendait enfin dans l’allée des Acacias, autour du grand lac du bois de Boulogne, pour voir passer sa mère, Mme Swann et apprendre que les années sont « fugitives, hélas ! »

 

Il avait réussi.

 

Il était treize heures, ce vendredi, et Fabrice venait de terminer avec succès la première des sept œuvres à son programme. Il n’avait affronté aucun trou de mémoire, n’avait pas perdu sa voix, n’avait souffert d’aucun trouble. Il lui avait fallu près de trente heures en dix séquences sur cinq jours pour que son pari fût tenu. La performance effectuée, trois cent quatre pages racontées, il en restait mille huit cent quatre-vingt-dix.

 

Comme c’était sur le chemin de son fief électoral, la ministre de la Culture se fit une douce violence en passant par la maison de Tante Léonie. Elle comptait bien en tirer un supplément de notoriété et s’infligea une matinée assise à écouter du Proust. Passionnée plus par les arts plastiques et la musique que par la littérature, elle n’endura cette corvée qu’en pensant qu’un échange avec le conteur lui serait médiatiquement profitable et que les télés en feraient une séquence, fut-elle courte.

 

Quelle ne fut pas sa fureur, alors, quand, à la fin de cette semaine culturelle sans précédent, Fabrice ne vit pas même la main que lui tendait la ministre et se retira tandis que l’assistance, après un silence prolongé, hébétée, le remerciait d’une salve d’applaudissement, comme un orage éclate. L’attaché de presse de la locataire de la rue de Valois subit une engueulade carabinée et fut sommé d’obtenir au moins une photo de sa patronne avec Fabrice. Rien n’y fit. Fabrice ne dérogeait pas à son mutisme choisi, et ce n’était pas un officiel, ni élu ni ému, qui allait modifier sa ligne de conduite. Il lui revint même en mémoire cette sentence du directeur de la rédaction de sa première radio, quand avec d’autres stagiaires il fut intégré : « Ne vous laissez pas impressionner : vous serez toujours journalistes quand eux ne seront plus ministres. » Ce patron restait pour lui le chef décisif et définitif, celui pour lequel, avec les autres recrues, il était prêt à se faire tuer — « Nous en étions, se souvint-il encore, les esclaves plus que consentants, volontaires. »

Bredouille, la ministre repartit furieuse.

Fabrice s’éclipsa. Il avait rempli son contrat au-delà de toute espérance. À la différence de l’eau sur le feu qui doit d’abord frémir, sa performance bouillait. À la ressemblance du lait sur le feu, elle débordait. Les médias étaient de ce point de vue un bon baromètre.

Le « Zapping » de Canal + diffusa un extrait et jeanmarcmorandini.com le mit sur son site, une vidéo visionnée cent dix-huit mille sept cent cinquante-deux fois en vingt-quatre heures. Proust devenait trendy ! La Recherche, c’était hype ! Le pari pour happy few prenait une drôle de tournure.

Référence de la contre-culture des banlieues, le Bondy Blog sauta sur l’occasion et dépêcha un « envoyé spécial permanent » dans ce qu’il pressentait être « le Proust Tour ». À charge pour elle (car c’était une jeune femme) de narrer les convergences entre un auteur du XIXe siècle et une jeunesse du XXIe.

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. … On pourrait aussi imaginer des produits dérivés. Une petite broche en forme de main, de couleur jaune, où seraient écrits quelques mots « Touche pas à mon Proust » par exemple, et qui se répandrait dans les banlieues…

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