Le fou de Proust — Huitième épisode

Épisode 08

 

Encore plus près

 

Cet apprivoisement d’un texte touche-à-tout, désordonné et systématique, hérétique autant qu’orthodoxe, confortait Fabrice dans la conviction que, face à cette œuvre unique, ne pouvait se présenter une initiation banale. Mais pas une fois il ne se crut incapable de réussir ce tour de force (expression qui, d’ailleurs, ne lui vint pas à l’esprit). Tombant sur des commentaires de Flaubert sur Bouvard et Pécuchet, et les appliquant à sa propre démarche, il n’en partageait que le positif : « Il faut être fou et triplement frénétique [pour entreprendre un pareil bouquin] » ; « C’est une entreprise [écrasante et épouvantable] qui va me demander cinq ou six ans » ; « Il me semble que je vais m’embarquer pour un très grand voyage vers des régions inconnues [et que je n’en reviendrai pas »]. Oui, cela relevait d’une certaine folie, d’une dinguerie certaine, et il faisait sienne l’opinion de Maupassant sur son ami : « Il fallait surtout une patience surhumaine et une indéracinable bonne volonté. »

 

Chaque jour qui passait, il se réjouissait davantage du déroulement de son programme, d’autant qu’il avait réduit ses activités et ses déplacements, demeurant dans la villa qu’il louait, lumineuse, immense et luxueuse, ce qu’il appelait « mon petit taudis ».

 

Fabrice mémorisait de plus en plus aisément ce qu’il avait lu et rédigé. Il passa à une nouvelle étape : recopier phrase par phrase.

 

Il mit vingt-six mois à tout transcrire sur papier mais, cette fois, méthodiquement. Sa réflexion là-dessus resta frustre. Il consacrait une page de format A4 à chacune des phrases, dont il retint pour définition les mots entre deux points. Qu’elles fussent courtes ou longues ne comptait pas. Il acheta donc cent ramettes de feuilles blanches d’un grammage de quatre-vingt (gr/m2), chacune ayant cinq centimètres d’épaisseur. Il se mit à son travail de copiste au rythme de cinquante phrases par jour. Par souci de continuité, il commençait par le dernier mot de la phrase précédente et terminait par le premier de la suivante. Il se donnait ainsi l’impression de tailler les pièces d’un puzzle qui n’attendaient qu’à être ajustées. Il n’était pas peu fier de cette élémentaire trouvaille. En fait, plus que cette image de jeu, il préféra celle de wagonnets plus ou moins chargés de mots comme de minerai ceux des mines.

Par souci de clarté, il s’était imposé une transcription particulière sur le papier. Il allait à la ligne à chaque signe — virgule, point-virgule, parenthèse, tiret, point d’exclamation, point d’interrogation, points de suspension…

C’était une étape capitale. Fabrice dut racheter de nouvelles ramettes car son système était fort papivore.

Retenant plus facilement ce qu’il avait lu, rédigé et prononcé, il lut à haute voix la totalité de La Recherche, la gravant ainsi dans son esprit élément par élément. Dans cet exercice, Fabrice ne cherchait ni compréhension ni interprétation. C’était purement mécanique. Il procédait par groupe de dix phrases : il lisait chacune d’elles trois fois à haute voix, puis passait à la suivante qu’il lisait à son tour trois fois à voix haute, et ainsi de suite. Quand la dixième avait été lue trois fois, il reprenait le groupe de dix qu’il énonçait également à trois reprises.

 

À la fin de chaque journée, il enregistrait le tout sur un magnétophone (M-Audio Microtrack 24/96) et transvasait le résultat dans son ordinateur. Et ce fut là qu’il s’interrogea (ce à quoi il s’était interdit jusqu’alors) sur le ton qu’il lui faudrait prendre pour dire l’œuvre. Son expérience d’homme de radio, habitué à vouloir se faire autant comprendre qu’entendre, lui remit instantanément à l’esprit qu’il y avait pour cela des règles. Que de fois lui-même l’avait-il enseigné dans ses cours de communication : avant d’interpréter un texte, s’assurer qu’on en connaît tous les mots ; relever les liaisons, celles à faire et celles à éviter; s’appuyer sur la ponctuation : c’est-à-dire ne pas s’arrêter avant qu’un signe n’y invite, monter la voix à la virgule, aux points d’exclamation et d’interrogation (ce dernier n’attend-il pas une réponse ?) ; la baisser au point ; rester uniforme au point-virgule. Proust usant à foison de tirets et de parenthèses, il fallait opérer un choix pour les faire sentir sans les nommer (avec un air de confidence pour les passages entre parenthèses) — avec un détachement prononcé des mots et des syllabes pour ceux entre tirets.

 

Il s’était assigné une œuvre de longue haleine et, pour en venir à bout, il devait être en bonne condition physique. Il fallait que son souffle fût lent, long et régulier. Fort heureusement, il avait cessé de fumer depuis quatre ou cinq lustres et s’astreignait à des kilomètres hebdomadaires de course, qu’il pleuve ou qu’il vente, ramenés, dans les dernières années, à de la marche. Pour marquer le coup, il accélérera sa foulée et trottait plus qu’il n’allait au pas.

 

Fabrice fut agréablement surpris de constater que, pour ce qui le concernait, le recours au dictionnaire fut rare. Il ignorait « bancroche » : bancal, rachitique ; « dodonéen » dans « majesté dodonéenne » : relatif à la ville de Dodone, dans l’Épire ; « phlogistique » dans « Il éprouvait la présence en lui-même comme une sorte de phlogistique de gaz » : combustion accompagnée de flamme ; « glyptothèque » : musée dédié à la pierre et à la sculpture ; « gynophile » : qui aime les femmes ; « nasonnement » : trouble de la phonation ; « stercoraire » dans « musique stercoraire » : qui pousse sur des excréments.

« Sportulaire », dans « une presse de sportulaires », lui causa un certains tracas, car il est absent de tous les Robert, même du grand rouge en six volumes qui connait sportule, pot-de-vin dans l’antiquité romaine. C’est dans Wiktionnaire qu’il lut : « (Rare) Client au sens latin du mot, obligé, qui bénéficie d’une sportule. » Il s’agissait donc de journalistes vendus (ou achetés selon d’où on les regarde).

Il s’amusa avec « incarnat » (de l’italien incarnato, couleur de la chair : d’un rouge clair et vif, usé six fois plus une dans sa forme «incarnadin», et avec « nacarat » (de l’espagnol nacarado, couleur d’un rouge clair dont les reflets rappellent ceux de la nacre), une fois.

Ce n’est pas dans les pages roses du Larousse qu’il trouva la traduction de Inter pocula : le verre en main ; il fut heureux d’apprendre que PPC signifiait « pour prendre congé ». Ne parlant pas l’allemand, il découvrit Götterdämmerung (Le Crépuscule des dieux en français). Il cala enfin avec le « Mon Choufleury » de Mme Swann. Internet lui apprit que c’était une référence à l’opéra bouffe en un acte de Saint-Rémy [Auguste de Morny] sur une musique de Jacques Offenbach : Monsieur Choufleuri restera chez lui le… 24 janvier 1833 ; et, s’il chercha en vain sur la Toile ce qu’était Loullé-Bourgas (deux fois évoqué), il l’apprit dans une note de fin de volume de la Pléiade : « en Thrace (les Bulgares y ont vaincu les Turcs en octobre 1912) ».

 

Prendre un ton distingué ? Se faire vulgaire dans les dialogues crus ? Vivre les échanges, avec changement de voix selon que c’est tel ou telle qui s’exprime ? Le moins possible. S’il fallait, bien sûr, parler haut, il fallait résister à la tentation de parler plus fort que le texte, se prémunir des intonations ingénieuses, tantôt passionnées, tantôt ironiques. D’évidence, il fallait rester neutre, discret. Ne pas chanter ni claironner. Respecter un écart réduit d’intonations que les mains seules seraient chargées d’accompagner. Bref, économie de moyens pour ne pas écraser le texte, pour qu’il ne ploie pas sous ses habits sonores.

Bien prononcer, détacher, articuler, distinguer les mots : c’était la feuille de route. Le temps viendrait de s’interroger sur une autre exigence, imposée non par le micro mais par le public : quelle attitude adopter face à lui : assis, debout — et pourquoi pas couché ?

En attendant, il disposait d’une trace sonore de son travail qu’il écoutait régulièrement. Il lui arrivait parfois de déclencher le magnétophone dans sa chambre pour que la nuit aussi soit mise à profit, à la façon de ces leçons qu’on apprend en dormant. Il pouvait s’être vainement épuisé à apprendre le soir, mais, grâce à ce stratagème technique, il pouvait se réveiller, ses « leçons » sues par cœur.

 

Son épouse, pour le mettre à l’aise, lui proposa de faire chambre à part. Elle avait saisi l’enjeu de son défi et s’y était pliée sans souci. Ils fonctionnaient ainsi de longue date : si l’un d’eux voulait privilégier tel axe de ses activités, il ou elle s’en ouvrait à l’autre qui, s’il s’était laissé convaincre, se faisait accompagnateur ou s’effaçait, selon ses envies et les nécessités. Ne lui avait-elle pas, elle, expliqué que son métier imposait de fréquents déplacements pour des études de marchés (ceux-là pouvaient durer) ou de symposiums (ceux-là plus courts mais plus lointains) ? Lui, il avait travaillé pendant près de vingt ans pour la radio du matin et il s’était donc levé pendant près de vingt ans à deux heures, soit au cœur de la nuit, et ce n’est que le week-end qu’ils prenaient ensemble leur petit-déjeuner.

 

Ce n’est ni simple ni classique, sans doute pas très sain non plus, mais ils s’en accommodaient, trouvant que leur couple se renforçait en entretenant ces originalités. Ce n’était que fort partiellement vrai, mais ils s’étaient résolus à montrer cette belle façade. « Je suis meilleur ami qu’amant, confessait-il, y compris publiquement, mais meilleur mari qu’ami. » Ils étaient, d’une part, gens de lézardes (à dissimuler), d’autre part, personnages de galerie (pour laquelle on s’affiche). Ils s’aimaient sincèrement et, pour eux, c’était l’essentiel. Les autres n’avaient qu’à se contenter de ça à puisque eux ne cherchaient pas à percer leurs éventuelles dissimulations. Lui se serinait in petto qu’il n’y avait nul intérêt à retirer d’une psychanalyse puisqu’il ne se cachait rien à lui-même et que les mots enfouis étaient sortis depuis longtemps mais seulement en lui.

 

Quand il eut fini ses tâches écrites et orales, Fabrice disposait de sept tours de papiers d’un total de près de neuf mètres — la hauteur le fit un peu frissonner — et de cent quarante heures d’enregistrement — la durée aussi le laissa transi.

En tout cas, il tenait enfin les phrases les plus longues (mais aussi les plus courtes) qui faisaient tant jaser. Le record revenait aux huit cent quarante-neuf mots de la définition des « invertis » dans Sodome et Gomorrhe. Avec leurs cinq mille deux cent trente-deux caractères (espaces compris), ils représentent deux pages plus neuf lignes et demie de la Pléiade. La phrase contient cent douze virgules, onze points virgule, cinq parenthèses et deux tirets. Dans la transcription en gros caractères de Fabrice, elle couvrait huit pages. Suivait la célèbre phrase dite «des chambres», dans Du côté de chez Swann, avec ses quatre cent quatre-vingt six mots. L’œuvre comptait quatre phrases de plus de trois cents mots et vingt-quatre de plus de deux cents.

 

Quant aux plus courtes que Fabrice avait aussi relevées, elles tempéraient la légende des phrases interminables. Il en avait relevé trois centaines — hors celles des dialogues reproduisant des propos parfois réduits à une onomatopée ou à « Oui » ou « Non ». Cela allait de « Bientôt minuit » (Du coté de chez Swann) à « Long à écrire » (Le Temps retrouvé), en passant par « J’étais affamé » (À l’ombre des jeunes filles en fleurs), « C’était une Altesse » (Le Côté de Guermantes), « Voici pourquoi » (Sodome et Gomorrhe), « Nous causâmes » (La Prisonnière), et « Elle ne revint jamais » (La Fugitive).

Il avait particulièrement noté quatre mini-phrases se succédant : « Brichot convint de son erreur. Le train s’arrêta. C’était la Sogne. Ce nom m’intriguait. » Tandis que les quatre mots de «Nous faisions quelques pas» étaient suivis d’une phrase de cent quatre-vingt-seize mots.

 (À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Le fou de Proust — Huitième épisode”

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  1. Et que faire de tous ces chiffres, sinon les tourner et les retourner, dans une sorte d’ésotérisme des nombres, tel que les rabbins talmudiques les interrogent dans leur numérologique interprétation de la Bible ? Ou bien, si l’on mettait de côté la magie, s’étonner du hasard qui avait conduit au nombre de tomes de la Recherche : 7, chiffre de la création par excellence, puisque le 4 humain y est associé au 3 divin…

  2. Je ne suis guère féru en ésotérisme, mais je salue votre persévérance à lire mon récit.

  3. Mais cela ne me demande aucun effort, cela me procure du plaisir ! Et aussi comme une connivence à lire cela « en première main ». Vous savez, comme si j’avais une carte « privilège », de celles qui vous font passer avant les autres dans les files d’attente et obtenir une réduction devant ceux qui, s’y prenant trop tard, devront payer le prix fort… Ce que l’amour de la Recherche vous procure, quand même.

    Et je me demande comment tout cela finira (tout étant la destinée de votre héros de papier, ou plutôt d’écran, bien sûr !)

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