Le fou de Proust — Douzième épisode

Épisode 12

 

Et ce lundi, Jamel était là. Devenu une vedette bankable, il n’avait jamais failli dans la fidélité aux habitants de la cité qui l’avait vue grandir.

 

« Ziva, lance le thème…

— C’est de la balle. Suivez-moi bien. C’est pas de l’impro, c’est même tout le contraire. Un mec, vieux, tout seul sur une scène, sans accessoire ni décor, interprète un bouquin de trois mille cinq cents pages qu’il a apprises par cœur.

— Ça se peut pas, objecta Nourredine, un costaud.

— Si je te le dis. Me coupe pas. Le texte, il a un siècle. C’est de Marcel Proust.

—Ah oui, interrompit une fille du groupe, Khadidja, je connais. Jean-Claude Van Damme en a parlé : « Marcel Proust, oui. Un peu comme moi. Longtemps il s’est couché aware ».

— Laisse…

— C’est qui ?

— Je vous la joue comme nous ? Alors voilà : c’est un tubard ou quelque chose ça comme qui a viré homo et raconte son enfance, l’amour de sa maman et de sa mamie, l’émotion que lui procure les filles (bonjour les cartes de France sur son pantalon), les voisins — soit des bourges, soit des nobles (ça dépend du côté où i s’ tourne). Je me suis rencardé, après, il raconte la vie dans l’grand monde. Y’a une duchesse qui attire tout le gratin, les princes, les comtes et les autres duchesses. Elle fait la pluie et le beau temps…

— Si c’est plein de duchesses, c’est pas pour nous, le coupa (encore elle) Khadidja, reprenant (sans s’en douter) la formule de Gide refusant Proust à la NRF !

— Y’a des hommes qui kiffent des hommes et des femmes qui kiffent des femmes, reprit Farid sans se laisser décontenancer. À la fin, la gonzesse au héros (mais il baise pas vraiment), elle meurt. En fait, le gars, toute sa vie, il cherche le temps perdu.

— Tu veux qu’on lui paie une montre ? insista Nourredine.

— Déconne pas, c’est vachement beau, c’est émouvant un max, et c’est écrit génial, que des phrases chiadées, de la zik à pleurer quand tu l’écoutes, dans le moov grave.

— Et alors ? interrogea Jamel qui ne percevait pas où Farid voulait en venir.

— Rien, je pensais juste qu’y avait pas de raison que je garde ça pour moi. Vous devriez venir. Ça change de nos façons et ça inspire à aspirer à mieux.

— Tu nous fous la haine ! persista Nourredine. Tu nous prends pour des bouffons. Je m’imagine à dire : « Plait-il ? » le petit doigt en l’air. En fait de doigt, on va nous en faire un ! Laisse béton.

— Ça urge pas, tempéra Jamel. Si Farid kiffe Proust, ça mérite qu’on y réfléchisse. Tu assures que tu te tapes pas un délire ?

— Je vous dis que c’est de la bombe.

— Des histoires de tafioles ! J’aime pas les gonzes qui se font péter la rondelle, appuya le costaud qui se faisait lourdaud.

— C’est pas un truc de pédés.

— Et puis, sois pas vulgaire, ordonna Jamel.

— Je changerai pas d’avis. Farid nous a parlé d’un jeune qui se tripote la nouille pour se dégorger le poireau. C’est pas ma came. Je veux pas me taper la honte.

— Dis-moi pas qu’tu l’as jamais fait. C’est plutôt la preuve que, tout vieux que ce soit, c’est aussi notre vie. Je dis respect !

À cet argument, Nourredine s’avoua presque vaincu : « D’accord, on y va, mais si on se fait yèche, si c’est du foutage de gueule, je me casse. »

C’était convenu, mais, dans le groupe, il n’était pas encore entendu, loin de là, que le temps était venu de passer — grand écart courageux — du daté « Nique ta mère » à « Saluez pour moi madame votre mère ». Mais comme ses membres, agrégés autour de Jamel, étaient influents, leur intérêt fut connu dans les cités, des cages d’escaliers aux locaux culturels.

 

Première à céder, la région parisienne allait être conquise par le sud-ouest.

 

Pendant que la bande de Trappes dissertait autour de son glorieux aîné, le journaliste de L’Écho républicain terminait son article, « Un inconnu ose le défi d’interpréter tout Proust à Illiers-Combray ». Il était venu plein de prévention (« Ça va être chiant, barbant, gonflant ») et était reparti conquis. La dépêche de l’AFP — « Tout Proust à Illiers-Combray : début du marathon pour un sexagénaire » — était sur le fil depuis dix-neuf heures cinquante-sept.

 

Fabrice s’était retiré sans mot dire et avait rejoint sa chambre d’hôtel. Il ne prêta guère attention aux poutres apparentes et à la cheminée de pierre, tout imprégné encore par celle « en marbre de Sienne » de la chambre du Héros.

 

Les deux enseignantes, elles, après avoir savouré un thé au Temps retrouvé, après être passées à la maison de la Proustille pour y acheter des pâtisseries, choisissant des tartes au citron de préférence aux madeleines trop évidentes, avaient regagné leur camping-car dans lequel elles sillonnaient les routes de France pour d’originaux périples culturels. Avant de s’endormir, Flora rappela à Rosa qu’à un jour près c’était l’anniversaire, le cinquième, de l’utilisation par le chef de l’État d’alors d’un imparfait du subjonctif dans un prime time télévisé. D’un ministre parti, Nicolas Sarkozy, avait déclaré : « J’aurais voulu qu’il restât », indiquant par ce marqueur culturel, par cet irréel du passé, qu’il avait quitté sa camisole d’agité perpétuel pour une tunique plus classique, select et posée. Ce temps avait cessé, ce soir-là, d’être l’apanage du vieux leader de l’excessive droite française au langage aussi soutenu que ses idées étaient rances et fourbues. Devenu proustien, le président aurait-il eu d’emblée une autre classe s’il avait lancé, pour marquer son énervement : « J’eusse préféré que tu te cassasses, pauv’ con ! » ?

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Douzième épisode”

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  1. Bon, là, clairement, on est dans une fiction… C’est drôle, bien sûr, et j’ai souri largement, mais (il y a aujourd’hui un tout petit « mais ») je crois que pour intéresser les « djeunes de banlieue », il faut avant tout leur parler d’eux. Je n’ai jamais vu de scènes plus justes que celles tournées par Abdellatif Kechiche dans l’Esquive : des jeunes qui parlent comme ceux que vous avez plaisamment mis en scène aujourd’hui, mais qui prennent à bras le corps Marivaux et s’y retrouvent pleinement. Je crois (mais je suis une déplorable camarade proustienne, je ne peux m’empêcher de me projeter dans ce que vous faites, comme un coucou qui viendrait pondre dans un autre nid que le sien) que j’aurais « appâté » ces jeunes, non par la performance de Fabrice (que je m’obstine à appeler « Frédéric », ah là là les lapsus !) ou la mondanité, mais par la langue, justement. Ecouter la Recherche comme on apprend une langue étrangère, et donc comme, en restant sur place, on visite un pays à la fois si différent et si proche de vous…

    Mais je reconnais à votre texte la générosité du passionné, prêt à rallier à sa cause jusqu’aux humbles et laissés-pour-compte !

    Vivement demain, pour le treizième…

    • Parlez-moi de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse ! « les djeunes de banlieue » ne sont pas les seuls à tenir ce langage… mais, si vous voulez bien, attendez la suite. Proust peut-il leur « parler » ? Réponses aux prochains numéros…

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