Le fou de Proust — Dix-neuvième épisode

Épisode 19

 

L’apparition du jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray fut l’occasion, le vendredi matin, de s’initier à un procédé littéraire cher à Proust : l’évocation d’une impression qu’il présente pour mieux la certifier comme fausse, avant, bien plus tard, généralement dans un autre volume, qu’elle se révèle vraie. Ainsi de ce nouveau personnage, essentiel dans la saga : « À cause de son « chic », de son impertinence de jeune « lion » à monocle, à cause de son extraordinaire beauté surtout, certains lui trouvaient même un air efféminé, mais sans le lui reprocher car on savait combien il était viril et qu’il aimait passionnément les femmes. » En attendant, l’auteur emberlificote son lecteur sur l’aur de « Que je t’embrouille, ni vu ni connu ! »

Quelques pages plus loin, il use d’une méthode semblable pour que l’on croie au « parti pris de virilité » du baron de Charlus, qui fait à son tour son entrée dans le récit : « ce qu’il reprochait surtout aux jeunes gens d’aujourd’hui, c’était d’être trop efféminés. « Ce sont de vraies femmes », disait-il avec mépris. Mais quelle vie n’eût pas semblé efféminée auprès de celle qu’il voulait que menât un homme et qu’il ne trouvait jamais assez énergique et virile ? (lui-même dans ses voyages à pied, après des heures de course, se jetait brûlant dans des rivières glacées.) Il n’admettait même pas qu’un homme portât une seule bague. » La suite montrera que l’homme est l’archétype de « l’inverti ».

Entre les deux, une variation dans les éditions de La Recherche suscita l’émoi de quelques proustologues. À propos de la façon de saluer de Saint-Loup, Proust avait écrit (si l’on suit Fabrice) « comme le geste de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet d’eau bouillante et sans le préservatif duquel il y eût eu péril à demeurer une seconde de plus ». Un « Oh ! » offusqué fusa dans la salle. C’était le cri d’un adepte tenant d’une autre version : « bouillante et sans le préservatif de laquelle il y eût péril à demeurer une seconde de plus ». Le récitant, qui avait lu les différentes éditions, reconnut là le texte de la NRF de 1918.

Ainsi s’écoulaient les heures, entre l’écoute profane du plus grand nombre, qui n’avait jamais ouvert un livre de Proust, et celle, initiée, des familiers du texte.

 

La matinée terminée, on remarqua une équipe de Canal + qui s’affairait autour de quelques personnalités ayant fait le déplacement de Cabourg. Certaines étaient venues de Paris, d’autres, en voisines, de Deauville — celles-là n’étaient pas les plus attentives. Les auditeurs, comme tous les jours, se voyaient proposer de faire escale au Balbec ou à La Belle Époque.

 

Rituel des rituels, à quinze heures, Fabrice Pelletier reprit sa longue récitation. L’attention du public ne faiblissait pas, qu’il s’agît des habitués, en quelque sorte des abonnés, venant d’une demi-journée à l’autre régulièrement, et qui ne voulait rater aucun mot, aucune tournure, aucune note faisant des paragraphes des morceaux de musique, ou que ce fussent des auditeurs découvrant l’œuvre et qui, outre le respect qu’ils voulaient lui signifier, saluaient le tour de force auquel ils assistaient.

 

L’intéressé redoutait secrètement l’effet de formulations dépréciatives à propos de la famille Bloch et des Israël. Il se réjouît en revanche qu’un zeugma, dont Proust a le secret, coquin celui-ci, fit bien rire l’assistance, quand Bloch confie à propos de Mme Swann : « Je l’avais rencontrée quelques jours auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la sienne en faveur de ton serviteur. » « Ham ham », toussa Farid en songeant à Jamel.

Une autre formule fit mouche autour de lui et chez les riverains de Cabourg : « le bas peuple (qui au point de vue de la grossièreté ressemble si souvent au grand monde) »… Ni les uns, ni les autres ne savaient quelle contenance prendre, et tous s’en tinrent à une moue contrite qui pouvait ressembler à une profonde réflexion.

Fabrice prenait ainsi en permanence le pouls de celles et ceux venus l’écouter. À tout moment, il pouvait imperceptiblement ralentir son débit (ou l’augmenter), hausser la voix (ou la baisser), bouger moins (ou davantage) en fonction des bourdonnements et mouvements de la salle qu’il ressentait clairement. Les nuances de l’écoute lui faisaient penser qu’une part de dialogue se glissait, complice, dans le monologue qu’il offrait.

Ces pensées le déconcentrèrent-elles ? Toujours est-il que, pour la première, la toute première fois, il trébucha sur un mot. Évoquant les troubles relations entre Saint-Loup et sa comédienne de maîtresse, il eût à prononcer les mots « Kodak » (hapax dans la bouche du marquis) et, quelques secondes plus tard, « toquade ». C’est là que sa langue fourcha : s’il prononça bien la marque d’appareils photo, il lâcha ensuite « quotade ». Certes, il n’y avait pas mort d’homme, mais il n’avait jusqu’à présent jamais eu à reprendre un mot. Cet écart l’incita, si besoin en était, à ne décidément pas relâcher sa vigilance.

C’était d’autant plus nécessaire qu’approchait un morceau de bravoure, la description des « fillettes » telles « une bande de mouettes » sur la digue de Balbec, dont une certaine Mlle Simonet.

Il est question là d’un banquier par-dessus lequel saute une des jeunes filles, Gisèle, et de l’expression d’une autre : « C’pauvre vieux, i m’fait d’la peine », qui deviendra : « Il me fait de la peine, ce pauvre vieux », puis : « Ce pauvre vieux, y m’fait d’la peine ». Ce sont de telles différences qui avaient aidé Fabrice à s’approprier l’ensemble du texte monumental en le parsemant d’aspérités inattendues.

C’est là aussi que se trouve une incidente de soixante-quatorze mots entre parenthèses sans le moindre signe de ponctuation : « (qui lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure élégante que l’explication qui se présentait à l’esprit était que cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de l’élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu’il leur fût absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue que de petites gens eussent jugée trop modeste) »; et cinq virgules se suivant, rapprochées, dans une phrase : « celle, d’ailleurs, qui, me semblait-il, aurait pu devenir ma maîtresse ».

 

À la fin de la séance, ce fut comme une consécration : Canal + diffusait la séquence tournée la veille pour « Le Petit Journal » de Yann Barthès, qui s’était déplacé la veille à Cabourg. L’équipe avait retenu la poignée de main aristocratique du baron de Charlus : « repliant le petit doigt, l’index et le pouce, me tendait le troisième doigt et l’annulaire », dixit le Héros. Les personnalités présentes ayant été priées de l’imiter, c’était couru, les doigts d’honneur (le majeur seul tendu) furent plus nombreux que les bonnes postures. Abonné aux scores de défaite, Nicolas Dupont-Aignan avait, lui, de l’index et du majeur, dessiné le V de la victoire.

Dans la rue, l’attitude eut du succès, à peine moins rituélique qu’une poignée de mains de francs-maçons (à ne pas révéler) ou qu’un shake de gangsta rapper : taper dans la main à plat avant d’entrechoquer les poings fermés et de se frapper la poitrine à la place du cœur ou consistant à claquer des doigts simultanément tout en se serrant la main en tapant son pouce sur la main de l’autre.

 

La semaine d’avant Noël s’achevait. Avec le week-end, les marchands entendaient bien être du festin Proust. Un libraire malin avait installé devant l’entrée du Grand-Hôtel un étal proposant des éditions de La Recherche, populaires, intégrales, chic ou de poche, afin que les amateurs puissent suivre… Il fut vite vidé.

 

Sur des tréteaux, ce que l’on appelle des produits dérivés étaient proposés au chaland : mugs, cendriers, tee-shirts, porte-clés, tous à l’effigie du cher Marcel (la palme du succès revenant à un Proust représenté dans les habits de Superman ornés d’un « Super Marcel »).

 

Sur le seuil, un jeune gommeux vendait (cher) une feuille confidentielle, Le Dessous des planches, qui titrait, provocante : « Prompteur ou souffleur, M. Pelletier est-il un tricheur ? » Certains, avides, se délestaient des dix euros réclamés pour découvrir, déçus, que la baie vitrée pourrait servir pour un défilement du texte vu du seul Fabrice, tout comme ce dernier pourrait être équipé d’une oreillette par laquelle un « complice » lui soufflerait le texte, voire qu’il pourrait lire, sur les livres de quelques « barons » placés habilement, les mots de Proust. Le prétendu scandale ne fit que remplir les poches d’un fripon imaginatif. Le Dessous des planches était édité à Deauville.

 

À l’intérieur, la direction ne savait comment gérer l’afflux de spectateurs. Ils étaient plus de mille à fouler la pelouse du jardin ou la moquette du hall, quatre fois plus que la salle ne pouvait en accueillir. L’ouverture d’un second salon équipé en vidéo ne résolut qu’une partie du problème. Les candidats étaient si résolus que, malgré le froid piquant, ils acceptèrent la solution d’une diffusion à l’extérieur. On manqua de chaise mais, à grand renfort de coussins et de plaids, on organisa une originale garden-party.

Et à dix heures, ce samedi, la voix de Fabrice Pelletier emplit deux salons et flotta au-dessus d’un gazon. Devant le flux, les deux fiches de bienvenue, multidiffusées, étaient remise sans distinction de sexe. Elles n’en contribuèrent pas moins à la sagesse de la foule qui, quoi qu’il en fût, n’était pas venue pour chahuter. Ne pas confondre : à Cabourg, on n’était pas sur les Planches !

 

Le public retrouvait le Héros en train de dîner avec Saint-Loup, à Rivebelle, avec ce qui s’ensuit, et surtout sa rencontre avec le peintre Elstir. On se familiarisait avec l’esprit compliqué d’un amoureux capable de dire dans la même page : « Je n’en aimais aucune les aimant toutes » ; « l’amour le plus exclusif pour une personne est toujours l’amour d’autre chose » ; et « en étant amoureux d’une femme nous projetons simplement en elle un état de notre âme ». La peinture d’Elstir n’est pas moins déconcertante, qui, représentant le port de Carquethuit, propose une terre marine et une mer terrienne.

L’artiste, enfin, livre une clé au Héros : « Quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l’en tenir écarté, le lui rationner. Tant que vous détournerez votre esprit de ses rêves, il ne les connaîtra pas ; vous serez le jouet de mille apparences parce que vous n’en aurez pas compris la nature. Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais plus de rêve, mais tout le rêve. Il importe qu’on connaisse entièrement ses rêves pour n’en plus souffrir. » De retour dans sa chambre, Farid devait recopier ces quelques lignes qui rassurait le rêveur honteux qu’il était.

 

Lors de cette matinée, on en apprit plus sur cette demoiselle Simonet avec un seul n, et son grain de beauté maintenant sur le menton, mais plus tard sur la joue avant de s’arrêter « à jamais » sous le nez. On passa quelques instants sur le portrait d’une Miss Sacripant dont on reverra, ô combien, le modèle sous son autre nom, illustration du caractère labyrinthique de La Recherche. Les pages s’égrenaient avec une régularité apaisante.

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Je commence à craindre la fin de la performance, pour le héros. Se relèvera-t-il de la fin de la Recherche ? Ou, comme son auteur, se couchera-t-il définitivement ? Suspense…

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