Le fou de Proust — Dix-huitième épisode

Épisode 18

 

Ce mercredi, Le Figaro publiait une enquête sur les Français et La Recherche. Les résultats révélaient qu’ils étaient soixante-trois mille à affirmer l’avoir lue — mais la question ne précisait pas si c’était « intégralement ». Libération se crut autorisé à ironiser sur « la France de 0,98 » par opposition à celle, « populaire », de 1998, réunie autour de ses joueurs de football. Est-ce parce que Sartre, son parrain, avait été critique vis-à-vis de Proust que le quotidien se faisait distant et cruel ? Face à l’engouement grandissant, il en vint à un plus grand souci de compréhension du phénomène.

Les autres enseignements de l’enquête montraient que les personnes interrogées ignoraient les tendances homosexuelles de Proust (à 57 %), qu’elles le pensaient « snob » (à 62 %), que c’était un auteur « compliqué » (à 71 %), en particulier à cause de la longueur de ses phrases (78 %). L’échantillon classait cependant l’auteur parmi les « grands » et les « intemporels » (à 81 %).

 

Pour cette troisième matinée, la vaste salle était pleine à craquer. Pour la plupart des spectateurs religieusement silencieux, profanes en Proust, c’était l’occasion (la suite de l’œuvre en serait truffée) de s’initier au jeu triste, ambigu et fatal d’un « Je t’aime, moi non plus » porté à son incandescence. À propos de Gilberte (mais il en irait de même avec Albertine), le Héros révèle un chassé-croisé de sentiments où l’expression de l’amour reçoit en retour celle de l’indifférence, où son insistance entraînerait un risque de rupture, mais que son absence désespérerait. Une des clés de La Recherche trouvait par la voix de Fabrice sa description pointue : on court après l’amour jusqu’au moment où, l’ayant rattrapé, on s’en désintéresse, et l’être qu’on croit détester est follement aimé.

 

Fabrice prenait un plaisir d’autant plus grand à dire une phrase qu’elle exigeait de la concentration par sa complexité : « On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu’on aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal aujourd’hui, qu’on aimera demain, qu’on aurait peut-être pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d’autres. » — « Jamais content », résumait pour lui-même le récitant.

 

Le petit noyau devenu expert devait, pendant le déjeuner, se souvenir de phrases de Du côté de chez Swann : « Ayant l’air de rechercher ce qu’il disait vouloir fuir et du reste le fuyant dès qu’il l’aurait trouvé », et « On ne connaît pas son bonheur. On n’est jamais aussi malheureux qu’on croit », qui est immédiatement suivie de « On ne connaît pas son malheur, [qu’]on n’est jamais si heureux qu’on croit. »

 

« Elles sont pas mortelles, ces phrases ? », s’exclama Farid. Ne craignant rien déflorer, Mme de Custières enchaîna en expliquant qu’on entendrait le Héros dire qu’il aime ce qu’il croit détester, qu’il juge un plaisir fort peu précieux depuis qu’il est assuré, qu’il tient d’abord à refuser ce qu’il tâchera d’obtenir quelques instants plus tard, qu’être plus maître, c’est être plus esclave. D’un volume à l’autre ce ne sont que propositions où l’on n’est jamais content, où l’amour n’est que souffrance, où — pour ramasser les mots — « on n’aime que ce qu’on ne possède pas. »

Pour l’heure, c’était le récit du renoncement à la jeune fille, de la rupture, des émois, mais aussi des classiques mondanités et de l’amour de Swann qui voit Odette en Madone du Magnificat (tableau de Botticelli en tondo aussitôt projeté sur le mur) au point de s’être procuré une écharpe orientale bleu et rose — telle qu’en porte la Vierge peinte mais que l’élue de son cœur ne veut pas mettre. Farid trouva belle l’idée d’en trouver une semblable à offrir à l’épouse de Jamel (en attendant qu’il se trouvât lui-même une belle à aimer)… Il profita de la séance pour apprendre qu’un « saute-en-barque » désigne un petit manteau pour femme et un « suivez-moi-jeune-homme » deux pans qui flottent derrière une robe.

Les activités de la soirée furent plus ludiques que culturelles : une forte délégation se rendit à l’hippodrome de Cabourg assister aux courses de trot attelé. On joua, on paria, on gagna, on perdit.

 

Fabrice ouvrit, le jeudi matin, la deuxième partie d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs avec « Nom de pays : le pays ». Le sujet et le cadre cadraient. Au Grand-Hôtel de Cabourg flottaient l’esprit du Héros et celui de sa grand’mère. La salle ne désemplissait pas. Le récitant naviguait, serein, et son débit avait pris une vitesse de croisière. Les eaux du récit étaient calmes jusqu’à ce qu’il fût question de l’« aquarium » que constitue, hier comme aujourd’hui, la salle à manger ouverte sur l’extérieur. Le passage était particulier car c’est un des rares où la lutte des classes s’y montre sans masque. Proust compare la salle à « un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écras[ai]ent au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges ». Et il glisse entre parenthèses une réflexion inattendue chez un auteur mondain : « une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger ».

 

« Oui, les bouffer ! À table !» Horreur et stupéfaction dans la salle !

 

Tel un commando, une douzaine de personnes venaient de faire irruption, un être connu à leur tête, Olivier Besancenot. En appétit de carnage, l’éternel facteur gauchiste avait monté cette opération coup de poing. « Manger », « bouffer », les militants se faisaient ogres et imposaient une rupture dans la représentation.

 

S’étant préparé à des incidents, guère déconcentré par celui-là, pas mécontent même de pouvoir souffler un peu, Fabrice profita de cette interruption pour repenser à ces Africains qu’il rencontrait près de chez lui, et qui, un jour, se poseraient une question simple : « Mais pourquoi vais-je faire mes besoins en plein air quand les villas devant lesquelles je passe sont outrageusement pourvues de six toilettes ? »

 

Le public assis hua vertement les membres du NPA, qui n’obtinrent aucun secours des badauds debout derrière les vitres. Olivier Besancenot songea qu’il est décidément de plus en plus difficile d’être à l’avant-garde des masses laborieuses. Une fois son petit effet obtenu, il se sentit très gourde, ne sachant comment l’exploiter. Pour montrer sa culture et tenter de justifier l’incident, il improvisa un couplet sur les lettres et billets envoyés et reçus par les personnages de Proust, comparaison avec la Poste d’aujourd’hui, « honteusement privatisée » et qui ne pourrait plus fournir de tels services. Et puis le commando se retira piteux. Grands seigneurs, Antoine et Petit-Jean invitèrent le médiatique trotskiste à déjeuner et il eut la stupidité d’accepter.

 

Le jeudi après-midi entraîna le public, de plus en plus subjugué, « à l’autre bout » de la salle à manger pour faire la connaissance (après le personnel de l’hôtel — du directeur au « lift » en passant par Aimé, le maître d’hôtel —, quelques habitués et les Stermaria) de Mme de Villeparisis, puis d’une autre figure du grand monde.

 

Proust se révélait redoutable. Après l’évocation des «prolétaires», il décrit la princesse de Luxembourg, cette Altesse, sans gants (fussent-ils beurre frais) ni pincettes (fussent-elles à sucre et en vermeil) : là voici sur la plage croisant le Héros et sa grand’mère et exprimant, sciemment ou pas, sa position sociale «dans une sphère supérieure», au point que l’adolescent voit « approcher le moment où elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin d’Acclimatation ». Quelques instants plus tard, sur la digue, elle lui remet un pain, «du genre de ceux qu’on jette aux canards» avec ces mots : « C’est pour votre grand’mère. […] Vous le lui donnerez vous-même », « pensant qu’ainsi mon plaisir serait plus complet s’il n’y avait pas d’intermédiaires entre moi et les animaux ». Dans Sodome et Gomorrhe, nota in petto Mme de Custières, le baron de Charlus prend la main du docteur Cottard « avec une bonté de maître flattant le museau de son cheval et lui donnant du sucre ».

 

Farid et sa troupe ne faisaient pas que noter cette distante suffisance. Ils comparaient avec certaines bonnes âmes actuelles au comportement pas très différent. Le paternalisme, odieux, désuet ou ingénu n’est jamais bon enfant. Pour parachever le tableau, un « petit nègre habillé en satin rouge qui la suivait partout » est chargé de payer les marchands…

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. On pourrait aussi résumer les amours proustiennes par l’adage « suis-moi, je te fuis, fuis-moi, je te suis ». Mais je crois que la téhorie de l’amour chez Proust est, en fait, appliquée à tous les domaines sur lesquels il applique sa moulinette à désillusions. La mondanité – avec les erreurs multiples et les révolutions ; l’amitié – par exemple entre Saint-Loup et le Narrateur, basée sur des contresens ; l’art – avec la fausse valeur d’un Bergotte, qui ne survivra pas à sa désillusion de lui-même, à coup de petit pan de mur jaune ; les sensations esthétiques – qui sont toujours, chez Proust, kaléidoscopées, et emplies d’une satisfaction désespérée, parce qu’insaisissable et changeante ; les fonctions organiques – trompeuses comme le sommeil ou l’endormissement ; l’ego – le Narrateur n’hésite jamais à avouer ses propres petites mesquineries, ses remords (par exemple vis-à-vis de sa grand’mère malade, de sa sécheresse de coeur) ; l’affaire Dreyfus – les anti devenant les pour, et inversement ; la sexualité – décrite si précisément comme décevante voire même, pour Charlus vieillissant, avilissante, etc, etc !!!

    J’ai de plus en plus l’impression, en relisant la Recherche, d’assister à une sorte de valse folle – comme celle des planètes dans notre galaxie, tant il n’est pas une notation, un épisode, un portrait, un récit, qui ne contiennent sa propre négation, parfois dans la phrase même qui l’introduit…

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