Le fou de Proust — Cinquième épisode

Épisode 05

 

Une querelle de ménage fut le déclencheur. Un jour que le ton était monté, mettant encore une fois en péril la tranquillité du couple, entrant une fois encore dans une fâcherie qui s’achèverait au bout de quelques jours de mutisme obstiné chez lui et têtu chez elle, il prit la mesure du temps qu’il avait à sa disposition. Au lieu de s’enfermer dans son bureau, boudeur, plutôt que de s’allonger, les yeux au plafond, sous sa moustiquaire, il s’empara de son coffret des trois volumes de la Pléiade. Avec La Recherche, il s’était enfin trouvé, même s’il n’en avait pas vraiment conscience.

 

C’était le jour et l’heure.

 

Assis sur la terrasse protégée du soleil, Fabrice Pelletier entra dans le roman. Proust venait de l’accrocher, le tenait. Il n’entendait pas le lâcher. Il lut cent pages sans pause aucune, ne s’attachant qu’aux mots et à la fragilité du papier dont son père lui avait appris qu’il fallait, pour tourner les pages, en soulever le coin en haut à droite.

 

La main n’intervient qu’à partir du moment où l’œil passe de la page de gauche à celle de droite. L’index se glisse sous le verso, suivi par le majeur, tandis que le pouce effleure le recto. Ces deux doigts maintiennent le papier ténu dans un doux et précautionneux étau, le premier caressant imperceptiblement la feuille, d’autant plus amoureusement que c’était — avec cet ouvrage et dans cette édition — du papier «bible». L’index ne reste pas inerte, se faisant piquer par l’angle droit qu’il tapote jusqu’à ce qu’il rejoigne le majeur pour soulever la page délicatement et la faire retomber sur la gauche.

 

Il fallut à Fabrice trois mois (la brouille ménagère vite terminée, la lecture ne s’en était pas pour autant interrompue) pour goûter aux trois mille cinq cent cinquante pages de l’œuvre (notes comprises). À chaque pause, due aux exigences de ses activités, il s’interrogeait muettement sur ce qui le retenait de poser le livre. La lecture suivait d’un siècle l’écriture, le monde décrit n’existait plus, le style était hors du temps, le ton souvent insupportable, les personnages aussi odieux qu’attachants. Il n’empêchait. Fabrice avait succombé, et il aurait été bien en peine d’expliquer pourquoi. Le charme opérait absolument.

 

Avant même d’avoir refermé le premier tome, sa résolution était prise. Lui qui ne cessait d’avoir peur de manquer de mémoire décida d’oser (et non de tenter tant il était certain d’y parvenir) une expérience unique : apprendre par cœur et réciter tout Proust.

Après avoir avalé le gigantesque roman, voulait-il s’en familiariser en cherchant à mieux en comprendre la profondeur ? En aucune façon. Il se précipita non sur quelque éclairage du monument littéraire, mais sur une calculette. Avec l’aide de l’outil «Statistiques» de son MacBook Pro, il ne lui fallut que peu de temps pour en connaître les totalisations de caractères, de mots, de lignes, de paragraphes, de pages — avant les lettres, les chiffres.

 

Ainsi, La Recherche comptait sept millions deux cent cinquante-deux mille huit cent trente-quatre caractères (espaces compris) et un million deux cent dix-neuf mille deux cent quatre-vingts-quatorze mots. Ces sommes étaient son alpha. L’oméga serait la lecture publique à haute voix de ces millions d’éléments constituant le Tout Proust.

 

Ces multitudes de phrases ne l’effrayaient pas. Il ne lui restait qu’à les ingurgiter, à les digérer avant de les régurgiter. Par jeu, il réclama à son ordinateur le nombre de points virgules (signe que Proust affectionne : « il ne dira pas qu’il a eu du chagrin ; non ; d’abord par « pudeur virile », écrit-il dans Le Temps retrouvé) : trois mille huit cent trente. Il n’en conçut aucun vertige. Même le nombre de parenthèses (ouvrantes et fermantes) – mille neuf cent dix – le laissa froid.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Cinquième épisode”

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  1. … et peut-être avait-il fallu, pour appréhender la Recherche, la mise au jour d’un personnage pareil. Tous ces chiffres et ces occurrences mises à jour, comme autant d’objet totemiques posés là contre l’inexplicable de la littérature, magie blanche contre magie noire. Et Fabrice Pelletier, en ces années 2010 qui virent l’épanouissement d’internet tous azimuts (il y avait même des blogs, où d’obscures commentatrices semblaient désirer venir s’épancher),Fabrice, donc, n’était-il devenu, comme ces artisans qui finissent par ressembler à leurs produits, qu’un seul et bien conçu « Moteur de Recherche » ?

  2. Tant de perspicacité sur une fantaisie littéraire, j’en suis tout ébaubi…

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